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La vie des adolescentes irakiennes sous Daech

Trois jeunes filles reviennent sur ce qu'elles ont vécu à Rakka au cours de ces derniers mois.

Après la reprise de Rakka – et malgré les remous provoqués par l'accord secret passé entre la coalition et les djihadistes sur place –, les habitants de la partie de l'Irak passée sous le joug de Daech pendant trois longues années ont peu à peu regagné leur ville et retrouvé leurs maisons. Ou du moins ce qu'il en restait, les bombardements ayant laissé une bonne partie des habitations en ruines.

À leur retour, les habitants, qui avaient pour la plupart fui les combats, étaient dans un état de délabrement psychologique tout aussi avancé. Aujourd'hui encore, tous portent en eux les stigmates physiques et psychiques de ces longues années de souffrance.

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Parmi eux, des milliers d'adolescents et d'enfants, dont la plupart n'ont jamais connu que le conflit armé. Né pendant la guerre lancée par George W. Bush contre l'Irak, ils ont vu leur pays occupé par une coalition placée sous commandement américain avant de passer sous le joug sanguinaire de l'Etat islamique. Mossoul s'est ainsi retrouvée entre les mains d'Abou Bakr al-Baghdadi et des caciques de cet Etat autoproclamé pendant trois ans. Aujourd'hui, après 15 années de chaos et de souffrance, tous n'ont qu'une idée en tête : reconstruire leur ville et sortir leur pays de l'ornière.

Oxfam – où, faisons preuve d'un peu de transparence, je travaille – s'échine depuis des années à alerter sur les dangers auquel le monde s'expose à laisser cette « génération perdue » d'Irakiens à la dérive. Un rapport de l'ONG intitulé Nous avons oublié ce qu'être heureux veut dire raconte parfaitement le traumatisme enduré par la jeunesse irakienne pendant la période d'hégémonie de l'État islamique.

Le bilan de ces trois années est très sombre : l'éducation de la jeunesse gâchée, les femmes cloîtrées, simplement autorisés à sortir sous la surveillance d'un chaperon, et une chape de plomb généralisée, qui s'est abattue sur des millions de personnes. Puis le temps de la libération, mais aussi des bombardements et des combats violents qui vont avec. C'est là que la mère et la soeur de Malak, 15 ans, ont été tuées. Là aussi que la sœur de Salih, tout juste dix ans, est morte sous les bombes. Zahra, elle, en est sortie vivante, mais à 17 ans, elle a perdu l'usage de ses jambes, broyées dans la chute de décombres. Qu'importe les épreuves et les douleurs, toutes ont décidé d'incarner le futur du pays et un avenir meilleur.

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Zahra veut être professeur, Salih aimerait devenir couturière, et Malak compte reprendre ses études. VICE les a réunies pour qu'elles nous racontent leur histoire.

Les noms de jeunes filles ont été modifiés pour protéger leur anonymat.

Zahra, 17 ans

J'ai grandi ici, j'avais mes habitudes, je connaissais tout le monde. Je vivais plutôt heureuse, jusqu'au jour où mon oncle s'est fait kidnapper. Quand l'État islamique est arrivé, nous voulions nous enfuir, mais ils menaçaient de tuer ceux qui tenteraient de partir. On a donc décidé de rester.

Je me sentais en danger dans les rues de la ville, je sortais très peu. Au moindre prétexte, l'État islamique t'arrêtait et te tuait. J'avais très peur. Quand je sortais, je devais couvrir mon visage et mes mains, sans compter que je devais être escorté en permanence par un homme – ce n'est pas une vie. Et ce n'est pas ça, la liberté.

Trois jours avant que notre village soit libéré, nous avons quitté la maison. Nos voisins avaient été bombardés, on craignait de subir le même sort. Et effectivement, la moitié de la maison a été détruite. J'ai perdu l'usage de mes jambes, écrasées sous la chute de gravas. On a quand même réussi à s'enfuir avec ma mère, mon frère et ma soeur. Mon père est resté pour s'assurer que personne ne nous vole notre maison. On est parti à Kirkouk pour que je sois soignée.

Maintenant que l'État islamique n'est plus là, je me sens enfin en sécurité. Je suis retournée à l'école. J'aimerais pousser mes études assez loin avant de commencer à travailler. Je suis très heureuse de revivre dans mon village, et de retrouver les familles voisines. J'aimerais devenir professeur et enseigner ici, parce que c'est ma terre. Je ne veux vivre nulle part ailleurs. Je veux que tout le monde ait la chance d'étudier, pour qu'on reconstruise l'Irak tous ensemble.

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Salih, 20 ans

Quand l'État islamique est arrivé, les djihadistes nous ont forcées à porter le voile intégral et à rester chez nous. Certains ont essayé de s'enfuir, mais ils se sont faits pourchasser par les troupes de Daech. Ils ne nous laissaient aucun répit.

Le plus dur, sous le joug de l'État islamique, c'était de ne pas pouvoir sortir quand on le voulait, où on le désirait. Ils faisaient des grandes annonces depuis la mosquée en affirmant que si une fille sortait non voilée et non accompagnée, ils prendraient son frère et le tueraient.

On voulait fuir, mais on n'osait pas parce que l'État islamique aurait exécuté nos familles. On a dû attendre qu'on vienne nous libérer. C'était horrible, les bombardements ont été très violents. J'ai perdu ma petite soeur de 10 ans et mon père a été blessé.

Pendant les combats, ma famille et moi sommes partis du village. Mes parents nous ont demandé si on voulait revenir vivre dans notre maison même si elle était détruite – on a dit oui.

Je suis soulagée que l'État islamique soit parti, mais je suis toujours malheureuse parce qu'à mon retour, je n'avais plus de maison, elle était en ruines. Aujourd'hui, je dois vivre dans une autre habitation, et je pense beaucoup à ma sœur tuée. J'y pense même tout le temps. Je voudrais qu'on reconstruise notre maison à l'identique, à la même place. Je veux rester au village – avec ma famille et mes proches – mais au fond de moi, j'ai toujours peur que l'État islamique revienne.

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Je rêve toujours de me réveiller un jour en découvrant qu'on a reconstruit mon ancienne maison et qu'à l'intérieur, il y a une machine à coudre et du tissu pour que je puisse confectionner de beaux habits.

Malak, 15 ans

Beaucoup de gens ont quitté leur maison pendant les combats, mais nous, on est resté sous la protection de l'armée. C'était dangereux, mais on a pris le risque. Malheureusement, un tir de mortier de l'État islamique a touché ma maison, tué ma mère et ma sœur, et blessé mon père.

Les cheveux et la peau de ma mère s'étaient coagulés sur les murs de la maison. On a tenté de nettoyer, mais à chaque fois que je regarde ces murs, je repense à ce qu'il s'est passé et à ma famille. Ca me rend triste, parce qu'ils me manquent.

Pendant un moment, nous avons vécu dans un camp, où j'ai dû m'occuper de mon petit frère, qui avait encore besoin d'être nourri au sein. Je voulais à tout prix quitter cet endroit pour rentrer dans mon village. Il faisait si chaud qu'il était impossible de rester plus de cinq minutes sous la tente. C'était dur. Je faisais la cuisine et le pain, personne ne m'aidait - mon père en était incapable, il était blessé et handicapé.

À notre retour cet été, la maison était détruite. On a emménagé chez notre grand-père. Je me sens à nouveau libre de pouvoir aller et venir, et surtout, je me sens à nouveau en sécurité. Mais je ne suis pas heureuse – tout va bien, mais je repense sans cesse à ma mère et à ma petite soeur. Je veux finir mes études et me marier pour refaire ma vie. J'aimerais partir vivre à Mossoul. C'est une grande ville où tout est possible.

Si je pouvais me réveiller un jour et voir tous mes vœux se réaliser, nous aurions une nouvelle maison, plus d'argent, et une nouvelle existence où l'on ne craint pas pour sa vie à chaque coin de rue.

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