Profanations : « De nombreux cas ne font pas l’objet d‘une plainte » 

Le président François Hollande s’est rendu au cimetière juif de Sarre-Union, après que trois cents tombes ont été profanées. Les dégradations de sépultures en France sont en augmentation depuis plusieurs années.

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17 février 2015, 4:25pm

Photo par Vincent Kessler/AP

« La justice dira ce qui relève de l'inconscience, de l'ignorance ou de l'intolérance, » a dit ce mardi matin François Hollande dans un discours public donné depuis le cimetière juif de Sarre-Union, vandalisé par un groupe d'adolescents qui ont détruit des centaines de tombes, d'après les premiers éléments connus de l'enquête. Cinq mineurs âgés de 15 à 17 ans, ont été arrêtés la veille, lundi, après que l'un d'entre eux s'est rendu à la police, des sources policières indiquent qu'il était choqué par la tournure des événements. Deux des mineurs sont maintenus pour 24 heures de plus en garde à vue indiquait la justice française au moment où François Hollande rendait hommage aux morts.

« Profaner c'est insulter toutes les religions, profaner c'est souiller la République, » a dit le président Hollande après qu'il a rappelé la nécessité de se rendre ici alors que la France a appris la destruction de ces sépultures au moment où un homme était abattu à Copenhague parce qu'il était juif. Il a ensuite exprimé un sentiment de « honte » ressenti par le pays alors qu'il souffrait à nouveau d'une telle blessure. Sans faire directement référence aux récents appels répétés de Benyamin Netanyahou qui invite les Français de confession juive à s'installer en Israël, Hollande a indiqué que ce cimetière témoignait du lien entre les Juifs et la République Française. Il a mentionné la hausse des actes antisémites, et anti musulmans, actes quotidiens allant de l'insulte dans les rues et espaces publics, les théories du complot, les négations de crimes… « Toute cette boue qui se déverse depuis trop d'années dans notre pays. » Le président a poursuivi en prenant acte du fait que la communauté des Français de confession juive était inquiète, il a estimé que dans leur grande majorité les membres de cette communauté rejetaient l'idée de « quitter leur patrie ». Il s'est engagé à les défendre avec toutes les « forces » de la République, en maintenant les dispositifs de surveillance, mais aussi en annonçant prochainement un plan contre la propagation des discours de haine organisé autour de quatre axes : sanction, éducation, transmission des valeurs républicaines et suppression des messages de haine sur Internet.

Tombes détruites

Dans le cimetière de Sarre-Union, des pierres tombales ont été renversées, certaines fracturées. Un monument en mémoire des victimes de la Shoah a été détruit. Selon une source de la police scientifique citée par l'AFP, il s'agit de « dégradations » et « aucune inscription n'a été constatée. » Cet acte venait conclure un week-end pendant laquelle la communauté juive européenne avait été endeuillée suite à une fusillade devant une synagogue de la capitale danoise, faisant suite à une autre devant un centre culturel. On compte deux morts et cinq blessés après cette journée meurtrière à Copenhague. Le climat se ferait de plus en plus pesant pour la communauté juive européenne, notamment depuis les attaques terroristes de ces deux derniers mois — à Paris dans une épicerie casher, à Nice devant un centre communautaire juif, et enfin à Copenhague.

« On ne renverse pas comme ça de lourdes stèles en grès du XIXe siècle aussi facilement. Il y avait une volonté de détruire, » a déclaré à l'AFP, Marc Séné, le maire de Sarre-Union. C'est cet « acharnement » et le côté « organisé » de cette profanation qui inquiète le maire. Contactée par VICE News ce lundi matin, l'anthropologue Véronique Nahoum-Grappe s'attarde aussi sur le caractère « tenace et têtu dans l'effort, » ce qui éloigne l'hypothèse « de jeunes gens alcoolisés qui choisissent souvent l'espace des cimetières comme lieux de transgressions sans visée politique. » Pour l'anthropologue, on peut voir dans l'ampleur inédite des destructions constatées à Sarre-Union, « soit l'expression froide de la volonté d'aller jusqu'au bout d'une entreprise, soit l'abus de psychotropes plus sérieux que l'alcool . »

Protéger les cimetières ?

« L'Alsace est une des régions les plus touchées par les profanations, » estime Phillipe Bies, député de Strasbourg dans un média local. Le cimetière juif de Sarre-Union avait déjà été la cible de profanateurs en mai 1988 et janvier 2001. Un rapport rendu par un groupe de travail parlementaire présidé par l'ancien député (UMP) du Val d'Oise, Claude Bodin, représente la dernière étude statistique sur le sujet des profanations de cimetières. En 2011, on dénombrait 181 profanations de cimetières dont 6 sites musulmans et 4 cimetières juifs. Claude Bodin, contacté par VICE News, nous confie que trouver des chiffres sur ces problématiques n'était pas chose aisée, « Nous avons donc procédé à de nombreuses auditions de représentants du culte, parce qu'il faut savoir que de nombreuses profanations ne font pas l'objet de dépôt de plainte. »

Une note de la direction générale de la gendarmerie que s'était procurée le journal Le Figaro en 2010 faisait état d'« une profanation [cimetières et lieux de cultes compris] tous les deux jours en France. » Le rapport parlementaire constatait aussi une augmentation des faits de profanation, passant de 304 incidents recensés en 2008 contre 621 en 2010 — dernière année complète de suivi statistique.

Le rapport remis par Claude Bodin recommandait le développement des outils statistiques pour saisir l'ampleur du problème des profanations en France, ce qui est apparemment resté lettre morte. Pour lutter contre ces actes, le groupe de travail avait aussi proposé le déploiement de système de vidéo surveillance et surtout de détection des intrusions sur les voies publiques aux abords immédiats des cimetières. »

Netanyahou veut faciliter l'alya

On observe en France une augmentation des actes antisémites. Le Service de protection de la Communauté juive (SPCJ), qui travaille en collaboration avec le ministère de l'Intérieur, observe une augmentation de 101 pour cent de ces actes en 2014 par rapport à l'année précédente. Ce lundi matin, le président de la République, François Hollande, a tenu à déclarer que les juifs avaient « leur place en Europe et en particulier en France, » alors qu'il se trouvait en déplacement en Seine-et-Marne.

Ce sursaut présidentiel fait écho aux actes antisémites qui ont touché le territoire danois et français ce week-end. Mais le président répond aussi indirectement à un appel lancé dimanche par le premier ministre israélien qui a réagi à la fusillade de Copenhague de ce week-end. Dans un communiqué, Netanyahou déclare, « Israël est votre foyer. Nous sommes préparés pour accueillir une immigration de masse en provenance d'Europe. À tous les juifs d'Europe : je dis Israël vous attend les bras ouverts. » Le premier ministre a annoncé dans le même temps qu'il allait débloquer une aide pour faciliter l'alya — l'immigration des juifs du monde en Israël — des Français, Belges et des Ukrainiens.

À la suite des attentats de début janvier qui avaient endeuillé la France, Benyamin Netanyahou s'était déplacé à Paris et avait déclaré le samedi 10 janvier, « À tous les juifs de France, tous les juifs d'Europe, je vous dis : Israël n'est pas seulement le lieu vers lequel vous vous tournez pour prier, l'État d'Israël est votre foyer. » Cette déclaration avait irrité le Premier ministre français, Manuel Valls, qui avait dit le lendemain, « La France, sans les juifs de France, n'est plus la France. » 

Alors que le président François Hollande se déplacera mardi 17 février à Sarre-Union, il a tenu à adresser un message clair à Netenyahou, « Je ne laisserai pas non plus des paroles prononcées en Israël qui laisseraient penser que les Juifs n'auraient plus leur place en Europe et en France en particulier. » La France est le pays d'Europe qui compte le plus d'individus de confession juive. En 2014, plus de 7 000 juifs français avaient décidé de faire l'Aliya et de rejoindre Israël — des chiffres inédits depuis 1948 et la création de l'Etat hébreu.

Côté danois, l'appel du Premier ministre israélien n'a pas trouvé preneur. « Nous sommes très reconnaissants de la sollicitude de Benyamin Nétanyahoumais, cela étant dit nous sommes Danois, nous sommes des juifs danois mais nous sommes Danois, et ce n'est pas la terreur qui nous fera partir pour Israël, » a déclaré Jeppe Juhl, un représentant de la communauté juive danoise.

Pour en savoir plus sur ces Français de confession juive qui décident de partir en Israël, regardez ce reportage du Point Quotidien, l'émission de VICE et France 4.

Les voix de l'Alyah

Le Point Quotidien, tous les soirs de la semaine sur France 4.

À revoir : tous les épisodes du Point Quotidien sur VICE.

Suivez Pierre Longeray sur Twitter: @PLongeray

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