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« Ici la paix ressemble à la guerre » — dans le Choco on redoute la fin du conflit avec les FARC

Les habitants de la ville-refuge de Riosucio pensent que les violences qui les ont contraints à fuir leurs terres vont continuer, malgré la signature d'un accord de paix historique entre les FARC et le gouvernement.
29 septembre 2016, 3:02pm
Photo de Joe Parkin Daniels

En regardant nerveusement à travers la fenêtre de l'une des cabanes sur pilotis posées en haut de la ville de Riosucio, Quibea se rappelle du moment où elle a fui son hameau, situé à 7 heures de bateau, en aval de la rivière.

« J'avais un terrain là-bas, un beau terrain, » explique la chef de la communauté indigène, sa voix chevrotant quelque peu à cause de l'émotion. « Mais dès que j'ai entendu le boom-boom-boom de l'armée, je l'ai abandonné. J'ai perdu mon fils ce jour-là. »

C'était il y a 19 ans. L'armée colombienne bombardait la zone pour cibler les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui avaient commencé à fomenter une révolution socialiste en 1964.

C'était une période sombre à Choco, l'un des 32 départements de la Colombie, quand le gouvernement essayait de venir à bout du plus grand groupe rebelle du pays. La violence était à son paroxysme notamment à cause de la participation au conflit des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), un groupe d'escadrons de la mort créé par l'armée.

La guerre civile colombienne qui dure depuis 50 ans a fait environ 220 000 morts et 6,9 millions de déplacés — soit le plus grand déplacement interne de population au monde, d'après le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies. Choco, situé sous la frontière avec le Panama, est l'une des régions qui a le plus souffert du conflit.

Cette souffrance devrait théoriquement prendre fin bientôt étant donné que les FARC et le gouvernement ont formellement signé un accord de paix ce lundi — un accord qui sera soumis au vote le 2 octobre. D'après les derniers sondages, les Colombiens devraient massivement ratifier cet accord.

Si la perspective de paix est célébrée dans les rues de la capitale Bogota et aux Nations unies, les habitants de Riosucio ne semblent pas particulièrement contents, et même quelque peu inquiets.

« Quand un groupe s'en va, un autre arrive, » craint Quibea.

Son pessimisme est notamment dû à la localisation de cette région de plaines luxuriantes dominées par la grande rivière Atrato et ses affluents qui relient diverses communautés indigènes isolées qui appartiennent pour la plupart à la tribune nomade des Embera, qui vivent le long des voies navigables entre Choco et le Panama.

Bajo Atrato, la municipalité qui entoure Riosucio dans le nord de Choco, est depuis des années le terrain de jeu de trafiquants de cocaïne colombiens qui apprécient le fait que la ville desserve la mer des Caraïbes, l'océan Pacifique et le Panama.

Les FARC ont dominé ce territoire pendant des décennies, empêchant d'autres groupes armés de s'y implanter réellement. Mais avec l'arrivée imminente de la paix — qui est déjà effective depuis le début des négociations l'année dernière — ces groupes armés se battent et s'équipent en conséquence pour réclamer ce territoire une fois que les FARC auront déposé les armes.

Parmi les groupes qui souhaitent s'imposer dans la région on retrouve les Forces d'Autodéfense Gaitanistes de Colombie (AGC) — un nom qui sonne quelque peu officiel, mais désigne bien une organisation criminelle. Le gouvernement les appelle les Urabeños, puisqu'ils sont établis dans la région Urabá (où est situé Riosucio), ou le Clan Úsuga, le nom de leur leader le plus connu. Des observateurs estiment aussi que ces deux surnoms permettent au gouvernement de minimiser le fait que ces groupes ont été formés dans l'AUC, qui s'est arrêtée de fonctionner en 2006.

L'Armée de Libération Nationale, le deuxième plus grand groupe rebelle de Colombie, s'est aussi récemment mobilisée dans la région. Comme les FARC, ce groupe (surnommé l'ELN) s'est aussi appuyé sur le trafic de drogue pour financer sa bataille idéologique.

Entre les mois de mars et de mai de cette année, au moins 6 000 personnes ont fui leurs maisons pour échapper aux combats entre ces groupes illégaux, d'après un rapport de l'UNHCR. 7 000 autres personnes ne sont plus vraiment libres de leurs mouvements, indique le même rapport.

La plupart des réfugiés obligés de fuir à cause des récentes violences ont suivi les chemins empruntés par ceux qui fuyaient à l'époque des intenses combats entre les FARC et le gouvernement, à la fin des années 1990. Ces réfugiés se sont eux aussi retrouvés à Riosucio.

« Ici la paix ressemble à la guerre, » explique un leader d'une communauté indigène installé dans son bureau délabré qui surplombe la rivière. Des enfants se baignent dans les eaux poisseuses en contrebas et leurs éclats de rire tranchent avec le sérieux de la conversation. « On a déjà été abandonnés dans le passé, et quand les paramilitaires se sont supposément démobilisés, rien n'a vraiment changé, à part leurs uniformes. »

German Senna Pico était un commandant des escadrons de la mort de l'AUC qui opéraient le long des côtes caribéennes, non loin des rives jonchées d'ordures de Riosucio. Il a quitté l'organisation en 2006 en passant un deal avec les autorités. En échange d'informations sur les atrocités qu'ils avaient commises, les paramilitaires pouvaient espérer voir leurs peines réduites. Pico avait à l'époque déclaré que ceux qui ne se démobilisaient pas trahissaient leur cause originelle anti-rebelle.

« Ils n'ont pas une once de sentiment anticommuniste. Ce sont des trafiquants de drogue et rien d'autre, » explique Pico à VICE News depuis sa cellule d'une prison de Bogota. « Malheureusement, ils utilisent les techniques qu'on leur a apprises pour combattre les rebelles afin de maintenir leur pouvoir. »

Une de ces techniques est d'insuffler la peur dans les communautés locales afin qu'elles restent dociles.

L'AGC, rejeton sanguinaire des paramilitaires, a tagué son nom sur les murs de Riosucio. Les habitants demandent tous à ne pas être cités, et certains refusent même de témoigner anonymement — effrayés par d'éventuelles représailles. Les leaders des communautés acceptent les rencontres, mais seulement en secret et délivrent le lieu de rendez-vous au dernier moment. C'est trop risqué, disent-ils, pour les récents déplacés d'être vus en train de parler à un journaliste.

« Si vous parlez, vous êtes un sapo, » murmure Quibea. Un sapo est un crapaud en espagnol, ce qui signifie être une balance. « Ils peuvent vous tuer pour ça, » ajoute-t-elle, en insistant pour que seul son prénom soit cité dans l'article.

Si l'AGC parvient à contrôler cette ville de 28 000 habitants (dont 24 000 sont arrivés ici à cause des conflits), c'est notamment à cause de l'extrême pauvreté qui y règne.

À Riosucio, il n'y a pas de routes, pas d'eau potable et pas d'infrastructures sanitaires. La couverture du réseau téléphonique est incertaine et les inondations sont fréquentes — ce qui oblige les habitants à fabriquer des petits ponts entre les maisons et les magasins. Il n'y a pas non plus de service de ramassage des ordures, donc les habitants les jettent dans l'eau. Une odeur nauséabonde couvre la ville.

Photo de Joe Parkin Daniels

« Nulle part en Colombie les gens ont été aussi affectés par le conflit. Et le gouvernement nous a abandonnés, » dit Ana Rosalba Mosquera. Si elle accepte d'utiliser son nom complet, elle ne mentionne jamais directement les paramilitaires.

Mosquera est arrivée dans la ville il y a 15 ans quand un groupe armé — elle dit ne pas savoir duquel il s'agissait — a attaqué sa maison et tué sa soeur.

« Les gens arrivent ici sans rien. Ils savent seulement faire tourner une ferme, donc ils ne trouvent pas de boulot, » dit-elle en essayant de dissiper la chaleur qui règne dans sa petite épicerie. « Il n'y a pas d'eau, pas d'hôpital, pas d'école : l'État est aux abonnés absents. »

Les bateaux de l'armée qui patrouillent sur la rivière qui coule à l'est de Riosucio sont la seule présence de l'État, mais alimentent aussi les rumeurs : les anciens paramilitaires reconvertis en trafiquants de drogue auraient maintenu des liens avec les militaires.

« Ils naviguent dans les mêmes bateaux. On les voit tous les jours, » nous dit un adolescent, en couvrant sa bouche avec sa main et en regardant furtivement derrière lui, inquiet que quelqu'un puisse l'entendre.

« Ils se battent contre des groupes rebelles et menacent les civils à l'intérieur des communautés, » dit-il à propos du gang de l'AGC. Il se met à rigoler quand on suggère qu'ils pourraient opérer sans le consentement de l'armée. « En quoi il n'agit pas d'une structure paramilitaire ? »

Le garçon explique qu'il a des proches qui vivent dans un village pas loin où l'AGC pourrait être actif. Quand l'AGC s'installe dans un hameau l'armée bloque le passage le long de la rivière pour les aider, assure le jeune homme.

Cesar Mesa, l'officier de terrain des Nations unies chargé de la région, indique que pour se rendre dans les hameaux il faut passer des check-points militaires. Il ajoute que « cela fait sens » de penser que l'AGC est soutenu par l'armée.

L'officiel explique que son bureau a repéré une expansion de l'AGC dans Bajo Atrato en novembre dernier. Les combattants de l'ELN seraient arrivés plus ou moins au même moment. L'ELN, dit-il, n'avait pas été aperçu dans ce coin de Choco depuis près de 30 ans.

En plus de vivre dans la peur de se retrouver entre deux feux, les communautés locales vivent sous un couvre-feu imposé par les gangs armés, explique Mesa. Ils sont aussi l'objet d'extorsions de la part des gangs, qui offrent en échange leur protection.

« Ces communautés ont déjà été déplacés cinq ou six fois [au fil des ans], » explique Mesa à propos de la dernière vague de personnes qui ont fui leurs maisons quand les choses ont commencé à être vraiment dangereuses. « Ces gens n'ont d'autre choix que de vivre à Riosucio, et sont très attachés à leurs terres. Ces terres ancestrales sont protégées par la loi, et vivre dans une ville est difficile pour eux, donc ils y retournent dès qu'ils le peuvent, jusqu'à ce qu'ils soient à nouveau obligés de fuir. »

Photo de Joe Parkin Daniels

L'accord de paix signé ce lundi à Carthagène des Indes prévoit la transformation des FARC en un parti politique mais aussi des fonds prévus pour aider les personnes déplacées à retourner chez elles (ou obtenir une compensation financière).

Ils sont nombreux à Riosucio à s'attendre à ce que rien ne change, comme en 2011 quand une loi pour les victimes semblait bonne sur le papier, mais n'a rien changé selon ses critiques.

Le prêtre jésuite Francisco Rodriguez est lui aussi pessimiste, après avoir accompagné les leaders des communautés de Riosucio à Apartado pour rencontrer les autorités.

« Ces rendez-vous se passent toujours bien, » raconte le prêtre à propos de cette rencontre qui devait permettre de faire pression sur le gouvernement pour qu'ils fournissent plus de ressources à Riosucio. « Puis le bureau d'Apartado envoie les papiers à Bogota et là tout est perdu. »

S'agrippant à sa jambe qui la démange à cause de problèmes de circulation, Quibea dit qu'elle aspire à retourner sur ses terres, qu'elle a dû quitter en 1997. Mais, elle ajoute que même si cela était possible, les violences continuelles la forceraient à fuir à nouveau, ou sinon elle mourra, à cause du manque d'aide médicale.

« C'est un cercle vicieux, » dit-elle. « [C'est pourquoi] les gens continuent d'arriver à Riosucio, goutte par goutte. »


Suivez Joe Parkin Daniels sur Twitter : @joeparkdan