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Hymne à la joie

Comment « Freed From Desire » est devenu un hymne anti-Macron

Le tube cheesy-dance des 90's s'est frayé un chemin dans les cortèges et les blocages des facs. Jusqu'à faire danser Jean-Luc Mélenchon.

Marc-Aurèle Baly

Capture d'écran du clip de « Freed From Desire » (1997)

Lors de la Marée populaire anti-Macron du 26 mai dernier, après avoir passé les tambours, tams-tams et entendu les éternels morceaux-slogans de Zebda jouer de concert au milieu des foules qui haranguent la foule, il ne manquait plus, musicalement parlant, qu’un moment de rupture. Il fut servi sur un plateau : quasiment arrivé à Place d’Italie, au moment où les CRS chargeaient des manifestants qui n’avait rien demandé, retentit « Freed From Desire », l’hymne de mes après-midis passés devant M6 que ma mémoire n’avait encore achevé d’embuer. Plusieurs raisons expliquent ce dernier point. Non seulement parce qu’on n’oublie jamais vraiment les chansons de son enfance, mais également parce que le tube cheesy-dance 90’s de Gala rythme les manifestations liées aux réformes du statut de cheminots et de la politique macroniste depuis maintenant plusieurs mois. La commune libre de Tolbiac s'est d'ailleurs faite sienne le morceau, comme on peut le voir sur cette vidéo datée du 15 avril dernier, dans laquelle les occupants s’enjaillaient tête bêche au son du tube inoxydable de la chanteuse italienne.

« On connaissait cette chanson depuis toujours...mais sans la connaître réellement » - un lycéen bloqueur

Cela fait trois ans que « Freed From Desire » connait un certain regain de popularité - lors de l’Euro 2016, les supporters irlandais en firent leur hymne officieux. Mais cette année, le tube s’est frayé un chemin dans les cortèges et les manifestations - phénomène assez curieux, lorsqu'on voit que ses atours revendicatifs ne sont pas des plus évidents de prime abord. Le 5 mai dernier, le collectif Cortège de Tête partageait une vidéo réalisée par des futurs bacheliers, dont le titre, Freed From Desire, mettait, c’est assez logique, la puce à l’oreille. En tout début de la vidéo, qui documente le blocage de Tolbiac de l’intérieur, le morceau de Gala débute comme une ritournelle familière, un hymne qui a toujours été là, comme s’il avait été depuis toujours un compagnon de route des luttes syndicales. Pourquoi les accompagne-t-il alors seulement aujourd'hui ?

En demandant aux (jeunes) auteurs de la vidéo, assez loquaces et avenants sur Twitter mais qui préfèrent rester anonymes (ils se présentent comme « deux lycéen.nes devenu.es occupant.es »), si la chanson revêtait une valeur sentimentale ou politique à leurs yeux, ils répondent : « Une vidéo a beaucoup tourné, plus que la première, lors d'une soirée de soutien aux cheminots à Tolbiac. C'est pour ça que beaucoup de gens pensent qu'elle vient de là alors que ça faisait un mois qu'elle était partout. Comme c'est une chanson qui reste dans la tête, tout le milieu militant s'est rapidement mis à la chanter en boucle. On connaissait cette chanson depuis toujours mais sans jamais la connaître réellement. »

Si on devait tracer un moment de rupture cette année, il arriverait sans doute lors de la manifestation des fonctionnaires à Paris du 22 mai, là où le morceau a vraiment commencé à prendre. Un peu par hasard, selon un ancien proche du MILI (Mouvement Inter-Luttes Indépendant, auto-dissout récemment dont on vous dressait le portrait ici) qu'on appellera Julien, qui nous répond de manière amusée face à l'engouement qui s'est créé autour du morceau : « J’ai préparé une playlist avec plein de sons qu’on met en soirée et qui font danser tout le monde. Il y avait de tout. Cela va de « Lolita » à « L’Aventurier » et donc « Freed From Desire ». On n’allait pas mettre du rap conscient type Kery James ou « On lâche rien ». Je ne sais pas bien pourquoi « Freed From Desire » a autant pris, mais les gens la mettaient en boucle. À la base, il n’y a aucun message politique, c’est juste une chanson qui marche bien en soirée. »

Une ode anti-patriarcale à peine déguisée

Alors que, lorsqu’on s’y penche de plus près, c’est clairement un morceau qui pourrait être repris comme un hymne anti-Macron. Ne serait-ce que les débuts des paroles : « My lover has got no money, he's got his strong beliefs», pas très bottom up en esprit – d’ailleurs, ces paroles seront tagguées et inscrites sur les murs et les chaises de Tolbiac à la suite du succès de la manif’ du 22 mai. Mais le contexte de création et le parcours de son interprète Gala Rizzatto, qui a non seulement écrit les paroles mais également produit elle-même le morceau (ce qui est plutôt rare dans le monde de l’Eurodance délictueuse des années 90), permettent également d’y voir plus clair rétrospectivement.

Née dans une famille d’intellectuels bohèmes du Nord de l’Italie, « dont le père s’est forgé idéologiquement en côtoyant les révolutions étudiantes des années 1960 », elle déménagea aux Etats-Unis au début des années 90 pour étudier l’art et la photographie, goûtant peu à la rigidité d’un système éducatif rétrograde. Mais également d’un système patriarcal très vieille Europe qui la ramenait toujours à son statut de femme en l’objectifiant. Dans une interview pour Brain Magazine en 2013, Gala se rappelle ainsi ses années d’études à Milan, notamment lorsqu’elle était l’assistante d’un photographe de renom : « Le gars me faisait toujours la même blague : ‘Eh, tu sais que je pourrais te violer dans cette pièce.’ À force d’entendre cette phrase chaque jour, je n’en pouvais plus. Je le haïssais. Ou cette autre fois où un directeur d’agence m’a dit que ‘photographe, ce n’est pas un travail pour les femmes.’ C’était tellement dur d’entendre régulièrement ce genre de phrases que j’ai décidé que je ne travaillerai plus jamais en Italie. »

Ainsi, « Freed From Desire », serait une ode anti-patriarcale à peine déguisée, un morceau d’émancipation des genres et des normes sociales qui s’ignore, ou tout du moins qu’on ignore quand on l’écoute. Pour autant, ce ne sont ni ses paroles, ni son contexte de création qui forment son ossature fédératrice, mais plutôt son refrain. Lequel est, justement, dépourvu de paroles : c’est le nin nin nin nin qu’on retient dans les cortèges et que les manifestants et les étudiants reprennent en chœur, pas le « My Love has strong beliefs, he’s got his strong beliefs » du début - même si pour le coup ces paroles sont réinvesties et réappropriées par les manifestants.

Le langage équivoque de la pop music

« Freed From Desire » n’est pas un instrument politique en soi, ce qui n’empêchera jamais le pouvoir en place, de quelque obédience qu’il soit, de transformer un morceau de célébration en morceau de prospection - à l'image de La France Insoumise, qui s'est empressée de le reprendre à son compte en manif'. Ce qui a le don d’exaspérer ceux qui sont à l’origine de son retour en fanfare dans les cortèges et les facultés occupées, dont notre ami du MILI : « Le pire, c’est quand Mélenchon a dansé dessus sur son bus pendant la manif’ du 5 mai. Là je me suis dit que ça m’avait suffisamment gavé. »

Dans l'essai La musique en colère, paru aux presses de Sciences Po en 2008, le docteur en sciences politiques Christophe Traïni explique que la récupération, et l’instrumentalisation politique de la musique qui va avec, ont toujours fait partie intégrante du jeu politique, auquel participent aussi bien l’appareil du pouvoir en place que l’opposition. Dedans, citant l’exemple d’un musicien africain des années 70 dont les paroles ne revêtent pas le même sens selon l’époque ou le contexte dans lesquels il se produit, il écrit : « Le caractère équivoque des protestations qui empruntent des formes musicales présente autant d’avantages que d’inconvénients. Le langage euphémisé et l’ambiguïté, qui, sous certaines conditions, apparaissent comme des atouts des plus précieux, présentent des limites évidentes au vu des instrumentalisations qu’ils autorisent. »

Si le cas de « Freed From Desire » n'est pas encore aussi criant au niveau de la récupération politicienne malavisée (pour ça, on pense plutôt ces dernières années à Trump qui rhabillait pour ses meetings bellicistes une chanson anti-impéraliste de Bruce Springsteen, ou à Macron détournant maladroitement le sens de « Nés sous la même étoile » de IAM), on a pu voir, notamment sur une certaine chaine d’information en continu, que son usage avait été détourné et récupéré, sinon à des fins politiques, tout du moins en faisant usage d’une éthique journalistique, disons, un peu élastique. Comme le signale Julien : « Il y a une vidéo de BFM qui a pas mal tourné dans laquelle on voit, à la 12e seconde, des gens danser sur « Freed From Desire ». La voix off dit alors n’importe quoi, que les gens sont énervés, alors qu’ils dansent. On voit même des types qui portent l’enceinte. »

Ça ne surprendra personne de voir qu’on peut tout faire, dire une chose et son contraire, à partir d’un morceau de pop music. Le langage qu’il véhicule se veut intrinsèquement universel, les armes de la polysémie musicale pouvant ainsi se retourner contre lui. Jusqu’à occulter, parfois au grand dam de ses auteurs ou de ceux qui l’écoutent et la vivent, un rôle premier de vecteur social et populaire - historiquement, la house music n’a d’ailleurs été que ça. Toujours selon Christophe Traïni, cette fonction peut être retracée jusqu’à une tradition « pantagruélique », laquelle constitue « l’un des piliers d’une sagesse toute épicurienne consistant à manger, boire, rire et chanter. » Toutes considérations idéologiques mises de côté, Julien nous confirme que ça ne l'empêchera pas de continuer à écouter « Free From Desire » tranquillement chez lui.

Merci à Pierre Longeray pour la pertinence des sources apportées.