« Salut, t'es dispo ? » : un entretien avec un dealer de drogue

« J'ai d'autres aspirations, mais lorsque les gens vous voient d'une certaine manière, il est difficile de vous défaire de cette réputation. »

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02 Avril 2019, 7:05am

Tom Humberstone

Lucius*, 28 ans, vient de l'est de Londres et vend de la weed, de l'huile de cannabis et des pilules depuis cinq ans.

VICE : Salut, t’es dispo ?
Lucius : Toujours.

Que vends-tu et où ?
Surtout de l’herbe et de l’huile de cannabis, parfois du Xanax et de l’ecstasy, généralement dans l’est de Londres. Les pilules de Xanax se vendent comme des petits pains. Londres adore le Xanax. Le seul problème, c’est qu’il y a beaucoup de fausses pilules qui circulent.

J’imagine que ton business marche par le bouche-à-oreille. Arrive-t-il que des inconnus te contactent ?
Surtout du bouche-à-oreille, oui, mais je suis parfois contacté en ligne. En fait, c’est une bonne source de revenus, car les personnes qui vous contactent en ligne sont généralement disposées à payer plus. Mais le risque est plus élevé, bien sûr, car qui sait sur qui vous allez tomber ?

Comment te contactent-ils en ligne ?
Instagram. Il y a beaucoup d’argent à se faire sur Instagram.

Comment Instagram a-t-il changé ton business ?
J’y ai rencontré beaucoup de nouveaux visages. La majeure partie de l’huile va à des personnes qui m’ont contacté sur Instagram. L’huile peut être très difficile à obtenir et j'en ai beaucoup, de sorte que les gens sont prêts à payer plus. J'ai des amis qui vendent à temps plein sur Instagram. Je reçois beaucoup de variétés uniques et les gens sur Internet en redemandent. C’est juste plus risqué. Je ne sais jamais quand il pourrait s'agir d'un policier.

Comment juges-tu cela ?
J’ai un processus de vérification, mais si je le dévoile, alors ils sauront comment passer à travers. Cela relève en grande partie du bon sens. Certains profils sont très suspects et le risque n’en vaut pas la peine, mais d’autres sont de vrais amateurs de cannabis.

Je suppose que l'échange des marchandises est le moment le plus risqué ?
Ouais. Je préfère les coins où je peux voir avant de me faire voir. Les flics sous couverture ne sont pas difficiles à repérer, mais il peut toujours s'agir d'un informateur ou d'une personne surveillée. C'est toujours un risque. Je considère que cela en vaut la peine.

« Je considère la drogue comme un job en freelance. Je ne fais pas ça toute la journée, tous les jours, mais c’est ma principale source de revenus »

As-tu déjà eu des problèmes avec les flics ?
Non, pas en vendant. Je me suis fait serrer pour possession, mais j’ai juste eu une amende et un avertissement. Je l’ai échappé belle. Il est arrivé que des clients achètent à crédit et ne me remboursent pas, mais dans l’ensemble, c’est assez calme. J'ai de la chance, vraiment.

As-tu déjà été volé par de faux acheteurs ?
Jamais. En revanche, j’ai des amis qui ont déjà été menacés avec un pistolet sur la tempe. Ce n’est pas un gros risque, mais cela peut toujours arriver…

Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton boulot ?
La liberté et les drogues. Je consomme tout ce que je vends, alors c'est génial. J’aime pouvoir choisir de rester chez moi ou sortir gagner de l'argent. Je rencontre des gens sympas, je me défonce et je gagne de l'argent. Je ne peux pas me plaindre de ça ! J'ai un problème d'autorité et je ne peux donc pas avoir un boulot normal.

Un problème d’autorité ?
J'étais un perturbateur à l'école. J’ai toujours été comme ça. Je n'ai jamais aimé qu’on me dise quoi faire. Je me suis calmé avec l’âge, mais je n’aime toujours pas qu’on me donne des ordres. Beaucoup des gens qui ont grandi là où j'ai grandi sont pareils.

Que fais-tu pendant ton temps libre ?
Pendant mon temps libre… Je prends de la drogue. Je suis un gars simple. Je fais du vélo, je me ramasse en skate, je sors et je me la colle.

Depuis combien de temps vends-tu de la drogue et comment en es-tu arrivé là ?
Je vends de temps en temps depuis cinq ans. Ayant grandi dans l’est de Londres, j’ai toujours été entouré de criminels, c’est pourquoi il était facile de tomber dedans. Je suis un peu surpris de ne pas avoir commencé plus tôt, d’ailleurs. Le frère de mon meilleur ami de l’époque nous avait filé un bon contact pour de la weed, puis c’est tout simplement parti de là.

Ta mère sait-elle que tu vends de la drogue ?
J’imagine qu’elle s’en doute.

Que pensent tes proches de ton boulot ?
Certains trouvent cela très avantageux ! J'ai seulement eu une petite amie qui n'était pas dedans. Les autres étaient relativement favorables ou peu intéressées. Mon ex me laissait cacher l’herbe et l’argent dans son appartement, mais elle ne fumait pas elle-même.

Quel genre de clients te rend fou ?
Ceux qui veulent acheter à crédit sont un vrai cauchemar. Je préfère avoir mon argent directement. Ceux qui commandent et changent d’avis – ça arrive souvent avec l’huile. Et ceux qui négocient. Je n’aime pas négocier. Si j’annonce un prix, c’est le prix. Il y a beaucoup de gens étranges, des gens qui essaient d’être votre pote, des gens qui ne vous laissent pas tranquille, etc. Mais dans l’ensemble, tout le monde est sympa, les clients comme les fournisseurs.

As-tu un autre travail ? La drogue suffit-elle à payer les factures ?
Je considère la drogue comme un job en freelance. Je ne fais pas ça toute la journée, tous les jours, mais c’est ma principale source de revenus. Je fais quelques extras dans des bars, ce qui est pratique étant donné que j’y rencontre la moitié de mes clients.

Envisages-tu d’arrêter ?
Non, je compte vendre deux fois plus de drogue. Je suis à l’étranger depuis quelques mois et à mon retour, je n’aurai pas beaucoup d’autres options. J'ai pourtant un putain de diplôme et il faut que j’en fasse quelque chose. Il se peut que je finisse par me ranger, mais la drogue fera toujours partie de ma vie.

Pourquoi cela ?
J'ai une prédisposition à la dépendance et un problème de toxicomanie. Ce n'est pas pour une drogue en particulier. Je n’ai juste pas envie d’être sobre. J'aime la drogue et il y en a toujours autour de moi. J'ai beaucoup d'amis qui aiment la drogue. C’est difficile à dire avec certitude, mais je ne vois pas les choses changer. J'ai d'autres aspirations, mais lorsque les gens vous voient d'une certaine manière, il est difficile de vous défaire de cette réputation.

Merci, Lucius.

*L’interview a été menée par messages cryptés et le prénom a été changé.

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