Culture

Cette artiste a transformé le ghosting en projet d’art

Avec l’exposition « Are you ghosting me? », Zeynep Kecelioglu a rassemblé des conversations par textos qui ont été abandonnées.
5.2.19
Cette artiste a transformé le ghosting en projet d’art
Photo fournie par Zeynep Kecelioglu

Sur les murs du local lumineux de l’Espace POP sont accrochés de petits cadres à l'aspect banal contenant des conversations imprimées très actuelles. L’exposition Are you ghosting me? rassemble des textos parfois brutaux, parfois anodins, mais après lesquels l’une des personnes sera abandonnée par l’autre. Des messages qui resteront sans réponse, malgré les invitations à poursuivre la conversation. Ce phénomène, c’est le ghosting, et il gangrène les relations amoureuses modernes.

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L’artiste d’origine turque Zeynep Kecelioglu, basée à Montréal, a été inspirée par une amie, qui a vécu un cas inusité de ghosting. Un jour, cette amie a consulté une médium. Cette dernière lui a révélé que l’homme qu’elle fréquentait voyait encore son ex-copine. Prenant le tout à la légère, elle décide de confirmer que c’est faux en interrogeant sa fréquentation par texto. « Hey, petite question rapide, est-ce que tu voyais encore ton ex quand on a commencé à se voir? C’est juste pour savoir si je peux faire confiance à la médium lol ». La suite? Silence radio.

Après avoir été témoin de cette expérience, Zeynep a eu l’idée de faire un appel à tous sur Reddit pour récolter des expériences de ghosting. Des gens ont commencé à lui envoyer des captures d’écran de leurs derniers échanges en ligne avec leurs anciennes fréquentations. Ce qui était au départ un projet de collection s’est transformé en projet artistique. Elle a décidé d’en faire une exposition sur les fins de relations amoureuses, une sorte de cadeau pré-Saint-Valentin, afin de rassembler les gens autour d’un phénomène triste, mais extrêmement courant.

VICE : Que veux-tu montrer avec cette exposition?
Zeynep Kecelioglu : Se faire ghoster est une très mauvaise expérience pour l’ego. Ça survient sans aucune justification. Tu ne sais pas si tu as dit quelque chose d'inapproprié ou fait une blague que tu n’aurais pas dû faire pendant une date. Ce que j’essaie de montrer, c’est que c’est une expérience partagée. Que tu sois la personne ghostée ou la personne qui ghoste, ça nous arrive tous. Le fait que nous appelions cela « ghosting », que l’expérience ait un nom, valide son existence. Dans un monde idéal, tout le monde serait évidemment assez fort émotionnellement pour confronter les gens.

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Quelle est l’œuvre qui t’a le plus touchée?
J’ai consacré deux cadres à cette conversation, tellement elle était importante. Un homme était amoureux fou d’une femme qu’il voyait depuis deux mois et, un jour, elle a arrêté de lui répondre. Six mois plus tard, il reçoit un message texte de son ex-fréquentation, lui disant qu’elle a fait une fausse couche et qu’ils devraient être plus prudents quant à la protection. Inquiet, il a voulu la rencontrer pour discuter plus longuement de la situation. Elle a cessé de répondre une seconde fois. Ça m’a brisé le cœur.

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Photo fournie par Zeynep Kecelioglu

Que penses-tu de la culture actuelle du dating?
On a accès à tellement de gens que tout devient moins personnel. J’ai commencé à utiliser Bumble et Tinder plutôt tard. Au début, je le prenais super sérieusement, donc, même quand je n’avais pas envie de répondre, je répondais. Une fois que le volume de swipes est devenu plus gros, j’étais aisément capable de me dire que je ne devais pas d’explications à telle ou telle personne. Ça a normalisé le comportement. Nous sommes dans une ère où la communication en ligne rend l’empathie beaucoup moins importante envers des gens que nous connaissons peu.

Dans ton processus, comment le ghosting a affecté les personnes qui t’ont transmis leur conversation?
Quelques personnes m’ont partagé l’impact que ça a eu sur eux, émotionnellement et psychologiquement, après m’avoir partagé leurs histoires. Un homme m’a dit que « son âme a été écrasée » après s’être fait poser un lapin à une date. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé et il avait peur que quelque chose soit arrivé à la personne qu’il attendait. Il était très confus, et ça m’a rendue très triste de lire son témoignage.

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Photo fournie par Zeynep Kecelioglu

Quel impact voudrais-tu que ton exposition ait?
Honnêtement, je ne crois pas qu’elle aura un impact. C’est juste moi qui fais une observation. Je ne suis ni pour ni contre le ghosting. Je crois seulement que c’est une réalité et que c’est important d’en parler. Peut-être qu’une ou deux personnes cesseront, mais je ne sais même pas si c’est quelque chose qui cessera un jour.

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Je pense que c’est facile de se reconnaître ou s’identifier à certaines situations. Je vois les gens discuter après avoir vu les œuvres, et j’adore ça. Je crois fortement en l’aspect thérapeutique de l’art, puisque c’est ce qu’il m’apportait lorsque j’ai fait des projets personnels.

L’exposition Are you ghosting me? est présenté à l’Espace Pop (5587, avenue du Parc, à Montréal) jusqu’au 14 février.