Le Français qui voulait remplacer les télécoms par des escargots télépathes

Jacques Toussaint Benoit a créé un moyen de communication révolutionnaire, plus d’un siècle avant la création d’Internet.

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22 Août 2017, 7:52am

Pour une raison que je peine à comprendre, l'humanité nourrit une obsession très ancienne pour la télépathie. Elle rêve de mettre au point un dispositif qui lui permettra de converser pendant des heures, sans avoir à bouger le petit doigt. Comme si les interactions ordinaires ne causaient pas suffisamment de bruit et de nuisance, il faudrait hurler directement dans le cerveau de son voisin. Quiconque a déjà passé plus de cinq minutes sur Twitter sait que cet idéal est insensé : nous savons tout juste gérer des discussions plus complexes que le soliloque, et débattre avec soi-même est déjà un grand motif d'épuisement.

Aujourd'hui, les projets techno-hippies destinés à rassembler l'humanité en une gigantesque communauté d'âmes bavardes se sont évanouis, et la CIA a depuis longtemps renoncé à organiser de grandes expériences télépathiques à base de LSD. Pourtant, l'idéal du dialogue mental persiste : de nombreux départements de recherche s'acharnent à améliorer la communication électro-encéphalographique, pendant qu'Elon Musk fait de belles promesses sur le potentiel de sa technologie Neuralink. Si ces recherches aboutissent, les prochaines décennies verront peut-être naître des tas de concepts affreux tels que le spam cérébral et l'intra-notification.

Pourtant, le rêve de la communication d'esprit à esprit n'a pas toujours été aussi grossier. Au 19e siècle, une idée de dispositif télépathique bien plus noble que les autres avait vu le jour. Elle est injustement tombée dans l'oubli ; pourtant, elle nous offrait une vision du futur vraiment radicale, où l'homme dépendrait de l'animal pour pouvoir communiquer.

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Les 25 et le 26 octobre 1850, deux articles paraissaient sous forme de feuilleton dans le grand quotidien La Presse. L'auteur, un certain Jules Allix, annonçait au monde avec toute la solennité qui s'impose qu'un nouveau système de communication venait d'être inventé, qu'il avait été mis au point par un savant français, et qu'il allait bouleverser l'humanité toute entière.

À l'époque, la communication entre personnes ne connaissait pas l'instantanéité. Il fallait se contenter du télégraphe électrique, de la correspondance écrite, des journaux, du bouche-à-oreille, et autres sortes de messages dont l'urgence était parfois dissoute par les contraintes de la matérialité. Pour Jules Alix, communard excentrique passionné par les découvertes scientifiques, c'était inacceptable. On allait entamer la seconde moitié du 19e siècle ; la modernité flamboyait à tous les coins de rue, la locomotive vrombissait en se déplaçant à une vitesse effroyable, et les sociétés humaines ne voulaient plus souffrir de délais.

C'est sans doute pour cette raison qu'Allix s'est empressé de relayer les expériences d'un certain Jacques Toussaint Benoît, le savant qui allait faire briller le génie français dans le monde entier.

Jules Allix, excentrique de son état qui s'adonnait parfois au journalisme. Source : Wikimédia.

Dans l'article de La Presse, Jules Allix raconte qu'il a ardemment soutenu Toussaint-Benoit sur un projet ambitieux : se débarrasser de "la nécessité du fil conducteur métallique", cet accessoire peu pratique dont était alors affublé le télégraphe électrique, et qui transformait la communication terrestre entre humains en un gigantesque réseau de métal vulnérable aux pannes et aux variations météorologiques.

Avant l'heure, les deux hommes fantasmaient un monde sans fil où l'on pourrait transmettre des messages sans avoir à construire des infrastructures de télécommunications, coûteuses et peu fiables.

Jules Allix raconte que son collègue inventeur était un fervent partisan du magnétisme animal, une doctrine semi-occulte née au 17e siècle sous la plume du médecin allemand Franz-Anton Mesmer. Selon cette doctrine, il existerait dans l'univers un fluide subtil qui exercerait une influence à distance entre les corps célestes, mais aussi entre les corps des êtres vivants, assurant ainsi l'harmonie de l'univers. Ainsi, Toussaint Benoît pensait que si un fluide circulait entre tous les animaux, il était peut-être possible de l'exploiter à des fins pratiques afin qu'il puisse transmettre des informations.

L'homme a donc songé à remplacer le fil conducteur du télégraphe par le fameux fluide subtil reliant toutes choses. Problème : cette substance était parfaitement immatérielle, difficile à maitriser et encore plus à diriger, d'autant plus que seuls quelques individus doués étaient capables de le sentir - les magnétiseurs. Il fallait trouver un medium permettant de réceptionner et conduire le fluide de la même manière le câble conduit l'électricité.

Jacques Toussaint-Benoit a alors raisonné par analogie. Quel animal produit du fluide en grandes quantités en en laissant des traces visibles partout où il passe ? Quel être vivant communique silencieusement avec ses congénères grâce à son toucher gluant ? Quel gastéropode docile trace son chemin sensitif dans l'univers sans jamais être désorienté ? L'escargot. Le futur de la communication, le medium par lequel allaient passer les messages de toute l'humanité, c'était l'escargot.

"Que l'on confesse le magnétisme animal ou qu'on le nie, cela ne fait rien à la chose, qui n'en existe pas moins."

Jules Allix explique que lorsque deux escargots s'accouplent, ils forment un "lien sympathique" durable qui leur permet de communiquer à travers l'espace pour le restant de leur existence, même après avoir été séparés, et quelle que soit la distance qui les sépare. Cette sympathie, c'est une attirance irrepressible, un lien éternel qui ne peut être dissous. Allix l'appelle aussi "commotion escargotique", c'est-à-dire l'expression électrique du désir sexuel de l'animal, qui est rendue sensible par le mariage des fluides."

Benoit avait fait là une hypothèse à la fois audacieuse et extrêmement romantique : les escargots devenaient télépathes après l'accouplement. En copulant fiévreusement, lentement mais passionnément, ils unissaient leur pensée pour toujours par l'intermédiaire d'une phénomène physique impalpable. "Après la séparation des escargots qui ont sympathisé ensemble, il se dégage entre eux une espèce de fluide dont la terre est le conducteur, lequel se développe et se déroule, pour ainsi dire, comme le fil presque invisible de l'araignée ." Ainsi, entre tous les couples d'escargots s'étant un jour unis à la faveur d'une matinée humide, le désir a tissé un câble plus solide que tout ce que la technologie humaine ne pourrait jamais offrir. Par la suite, ces animaux restaient fidèles à leur compagnon pour la vie, même s'ils n'étaient jamais destinés à le revoir.

Illustration d'Honoré Daumier, Le Charivari,‎ 25 septembre 1869

Pour prouver son incroyable théorie, Jacques Toussaint Benoit a inventé un dispositif expérimental qui lui permettrait peut-être de convaincre le monde entier des vertus télépathiques des escargots, lors d'une démonstration publique. Il a d'abord contacté l'une de ses connaissances, un riche individu doublé d'un mondain, Antoine-Hyppolite Triat - que l'on décrit comme le "précurseur de l'haltérophilie" en France. Ce dernier lui a gentiment prêté un gymnase connu du Tout-Paris, afin qu'il construise deux machines identiques et les fasse fonctionner comme des terminaux de communication devant les yeux ébaubis des bourgeois et des journalistes.

Le 2 octobre 1850, les machines sont finalement dévoilées. Baptisées "boussoles pasilaniniques", elles se composent chacune d'une boite carrée en bois dans laquelle "se meut une pile voltaïque", constituée de 24 coupelles en zinc dans lesquelles ont été placés 24 escargots "choisis", collés à la coupelle grâce à du sulfate de cuivre. Chaque escargot est estampillé d'une lettre de l'alphabet, et possède son âme soeur dans la deuxième machine. Les deux appareils sont placés à bonne distance l'un de l'autre, tels des talkies-walkies mystiques. Allix ne le précise pas dans son article mais on le devine : les 24 couples d'escargots, avoir avoir été frustrés sexuellement pendant des semaines, ont copulé juste avant la démonstration.

Toussaint Benoit assure qu'il a déjà réalisé cette expérience avec succès en envoyant un message par-delà les océans à un acolyte, un certain Biat-Chrétien - dont on n'a jamais retrouvé la trace - vivant en Amérique. Cependant, malgré toute l'assurance qu'il tire de ce prétendu essai, son installation expérimentale est peu convaincante : il ne prend pas la peine de séparer les deux boussoles par un rideau afin de s'assurer qu'il est bien impossible de savoir quel message est envoyé d'un escargot à l'autre en circulant discrètement à travers la pièce au milieu des curieux.

Jules Allix entreprend ensuite de toucher chacune des lettres composant son message sur la machine n°1, tandis que Toussaint Benoît le recevait sur la machine n°2 par l'intermédiaire des escargots télépathes. Lors du premier essai, la transmission s'est avérée légèrement inexacte puisque le mot "gymnase" envoyé par Allix est devenu "gymoate" sur la boussole de Benoît. Lors d'un second essai, le "lumière divine" de Triat s'est transformée en "lumhere divine". Pas terrible.

Cela a suffit néanmoins à impressionner Allix, notre fier journaliste, qui voit dans la boussole pasilaninique un gadget révolutionnaire destiné à "devenir un meuble obligé" dans les chaumières, ou même "un bijou intéressant" pour les dames qui ne rechigneraient pas à porter un escargot sur elles en permanence à la manière d'un bracelet connecté. Il estime également qu'il sera indispensable dans "le cabinet administratif des gouvernements", comme une sorte de Téléphone rouge avant l'heure. S'il était né au 19e siècle, l'Internet des objets aurait été gluant.

"Un nouveau système de communication de la pensée, par suite duquel tous les hommes vont pouvoir correspondre instantanément entre eux, à quelque distance qu'ils soient placés les uns des autres, d'homme à homme, ou plusieurs ensembles simultanément, à toutes les extrémités du monde."

Après la démonstration discutable du gymnase, quelques voix commencent à remettre en cause le sérieux et l'honnêteté de Jacques Toussaint Benoit en matière de démarche expérimentale. Avant que d'investir en masse dans cette technologie révolutionnaire, Antoine-Hyppolite Triat, pressenti comme mécène, demande un second essai avec un protocole plus rigoureux : les deux boussoles seront disposées à deux lieux distincts de la capitale, et Jacques Toussain Benoit n'aura pas connaissance de leur emplacement. Celui-ci accepte, mais disparait mystérieusement quelques jours plus tard. On ne retrouvera sa trace qu'en 1852 : il sera mort dans la misère des rues de Paris, sans avoir pu convaincre le monde du potentiel des escargots lubriques.

Le second essai ne sera réalisé qu'en 1871, sans Benoit, en pleine période insurrectionnelle de la Commune de Paris. Le Marquis de Rochefort-Luçay, alors président de la Commission des Barricades, a lu l'article de Jules Allix et attend les résultats de l'expérience avec grande impatience : les révolutionnaires auraient rêvé de communiquer efficacement et discrètement à l'aide d'un escargot. Hélas, le second essai n'est pas plus concluant que le premier. Triat, découragé, décide donc de ne pas monter la start-up qui aurait peut-être pu sauver la peau des Communards.

Jules Allix sera interné à l'hôpital de Charenton. "Ce n'était pas un méchant homme", raconte Jules Merle de la Brugère dans Histoire de la Commune. "Sa folie n'avait rien d'effrayant, et commandait la pitié et l'intérêt." En participant à la révolution des télécommunications, ce bon vieux Jules "ne rêvait que le bonheur du genre humain", et sans doute celui du genre escargot. On espère que depuis là où il est, il a Whatsapp a disposition.

Merci à Norbert Gaulard pour avoir mis le texte intégral de l'article de La Presse à disposition sur son formidable site, La Porte ouverte.