Sports

Riccardo Ricco, le dopage dans le sang

Portrait d’un indécrottable tricheur, étoile filante du peloton qui s'est brûlée les ailes à coups d'injections et de transfusions sanguines.

par Hugo Septier
18 Juillet 2017, 7:10am

Photo Reuters de Dominic Ebenbichler

Juillet 2008, sur les routes de Bagnères-de-Bigorre. Le Tour de France se remet tout doucement des douloureuses années Armstrong, puis des éditions tourmentées de 2006 et 2007, émaillées par plusieurs affaires de dopage – le déclassement de Floyd Landis, et le renvoi de Michael Rasmussen, de sinistre mémoire. Toute une époque, mais cette fois-ci, c'est promis, ce Tour de France est bien celui du renouveau. Les organisateurs et les instances chantent à l'unisson à qui veut l'entendre que le cyclisme est enfin débarrassé de ses vieux démons. Fini l'EPO, terminées les transfusions sanguines, oubliée l'affaire Puerto. Non vraiment, cette Grande Boucle est frappée du sceau de la propreté. Et pourtant...

Retour sur les routes pyrénéennes, empruntées par le peloton à l'occasion de la 9e étape du Tour de France, avec un passage par les terribles cols de Peyresourde et d'Aspin. C'est d'ailleurs dans ce dernier que l'une des plus spectaculaires pages du cyclisme moderne va s'écrire. A mi-pente, le jeune italien Riccardo Ricco s'envole littéralement, laissant sur place les meilleurs grimpeurs d'alors. Une fulgurance, qui rappelle forcément les éclairs de Marco Pantani, idole italienne des années 1990. Aux commentaires pour France Télévisions, Thierry Adam et Laurent Fignon semblent abasourdis : « Incroyable, la fusée est partie, bing ! » Va s'en suivre une partie de manivelle de près de trente bornes au terme desquels Ricco va remporter une étape épique.

Photo Sirotti pour Dailypeloton

Ce n'est pas vraiment une surprise pour les suiveurs assidus du World Tour. Le cobra, comme il est surnommé dans le peloton pour ses attaques mortelles, avait déjà réalisé un Tour d'Italie épatant (deux victoires d'étape, une 2 e place au classement général et un maillot de meilleur jeune). Le tout à seulement 24 ans. Il est alors logiquement considéré comme la prochaine star du cyclisme, un fuoriclasse comme l'Italie en pond régulièrement, du légendaire Fausto Coppi à Fabio Aru, le petit dernier. Seulement voilà, son équipe, Saunier Duval – ironiquement l'un des leaders sur le marché des chaudières – est réputée comme l'une des plus sulfureuses du peloton. Elle a notamment compté dans ses rangs des coureurs comme Iban Mayo et Gomez Marchante.

Une réputation qui va se vérifier sur les routes du Tour 2008. Le lendemain du coup de génie de Ricco, ses coéquipiers Piepoli et Cobo vont eux aussi écraser la course et réaliser un improbable doublé à Lourdes-Hautacam. Des questions se posent, des doutes subsistent, très vite confirmés par un premier contrôle positif à l'EPO Cera pour Ricco. Piepoli est lui aussi rattrapé par la patrouille. Quelques heures plus tard, Saunier Duval décide de retirer l'équipe de la course et son sponsoring du cyclisme. C'est le début d'une longue descente aux enfers pour le jeune Italien.

Suspendu deux ans, Ricco va patiemment ronger son frein. Durant ces longs mois, le transalpin ne va jamais abandonner le rêve de renfiler un maillot et d'y accrocher un dossard sur le World Tour. Dès 2010, il signe chez Ceramica Flaminia, une équipe italienne de seconde zone aux pratiques tout aussi douteuses. Très vite, les résultats vont revenir et, en plus de la Coppa Sabatini, il va s'adjuger le classement général du très exigeant Tour d'Autriche. Une résurrection ? En tout cas certains y croient puisque la saison d'après, il retrouve une équipe de plus haut standing en s'engageant chez Vacansoleil en compagnie d'Ezequiel Mosquera, un grimpeur espagnol à la réputation aussi clean que la conscience de Gilberto Simoni.

A ses côtés, il retrouve également Romain Feuillu, qui devient même son compagnon de chambrée. Une position délicate qui oblige le sprinter français, comme tout sportif se retrouvant sous le feu des caméras, à user de la langue de bois : « Est-ce qu'il a changé ? Il a toujours eu une attitude un peu distante et arrogante même en course. Là-dessus, je pense qu'il a changé un petit peu mais pas sur tous les points. Sur son passé sulfureux et sur ce qu'il est aujourd'hui, je ne peux pas m'avancer d'un côté ou de l'autre. C'est un personnage assez atypique. Après avoir purgé sa peine, il avait été très fort. J'ose espérer qu'il était propre mais avec ce qui arrive aujourd'hui, finalement on n'en sait rien. » Entretemps, sa compagne Vania Rossi est également suspendue pour un contrôle positif à l'EPO Cera. Le tableau est complet.

Ricco, cobra ou chaudière ? Photo Flickr.

C'est la première rature dans ce beau roman du repentir que Ricco tente d'écrire pour séduire médias et sponsors. Une deuxième survient en février 2011, lorsqu'il est pris de malaises au retour d'un entraînement et se retrouve hospitalisé. Pas folles, les autorités se penchent sur ce cas forcément suspect. Bingo, d'après le rapport d'enquête final, le grimpeur se serait lui-même auto-transfusé une poche de sang conservée dans son réfrigérateur.

Exclu de son équipe et privé de ces compétitions qu'il voulait écraser à tout prix, le coureur clame haut et fort son dégoût du cyclisme et du monde cadenassé du peloton professionnel dans les colonnes de la Gazetta dello Sport : « Je ne veux plus recourir. Pour rien au monde. J'ai tourné la page, le monde du cyclisme me fait vomir, tous ceux qui y sont me dégoûtent. L'important est d'avoir la conscience tranquille. Le cyclisme ne me manque pas. Je vais faire barman, ça m'a toujours plu. Je préfère être ouvrier à mille euros (que coureur professionnel, ndlr), il y a moins de soucis. J'ai gagné des étapes du Tour et du Giro, pour moi je les ai vraiment gagnées, mais il n'y a pas que le vélo dans la vie. »

Mais le démon de la gagne est tenace, tout au moins plus que Riccardo Ricco, qui revient vite sur ses propos. Un mois après sa déclaration, il change complètement son fusil d'épaule : « Je n'ai rien à cacher. Je veux de nouveau rouler et donc je recherche une équipe afin de pouvoir recommencer à prendre part à des courses aussi vite que possible. » Il lui faudra pourtant patienter, puisqu'il en août 2011, il est suspendu pour douze ans, autant dire à vie sur la courte échelle d'une carrière de cycliste. Ce qui ne l'empêche pas de s'aligner au départ de la course italienne "Gran Fondo San Marino". Un motard de la police est même obligé de le sortir manu militari, tant Ricco s'entête envers et contre tout.

L'Italien est ainsi fait. Obsédé par la victoire, désireux de dominer, à tout prix, il bouscule la hiérarchie d'un peloton qui n'apprécie pas la fougue de ce jeune homme prêt à tout pour s'imposer. Ce comportement est profondément enraciné en lui. Dès ses plus jeunes années, avant même de devenir professionnel, Ricco s'était déjà fait choper par la patrouille, les pognes dans l'armoire à pharmacie. Depuis des années, il souffre de cette réputation d'accro à la triche et à la piquouze, également révélatrice de l'addiction aux produits dopants développée par une partie du peloton. Riccardo Ricco est l'enfant maudit du cyclisme, coincé entre deux époques, celle du dopage lourd, à l'ancienne, et le cyclisme actuel où tout va vite, trop vite peut être pour le cobra.

Ces derniers temps, son nom est même évoqué dans « l'affaire de Modène », qui a éclaté après le démantèlement d'un trafic de produits dopants dans le cyclisme amateur italien. Entendu par la justice, il pourrait terminer en prison. S'il ne finit pas derrière les barreaux, il est en tout cas définitivement mis au ban du cyclisme pro. En témoigne les multiples attaques dont il a fait l'objet de la part des plus grands coureurs comme Sean Kelly : « Ricco ? Ce mec est fou. Il n'avait rien à faire de nouveau dans un peloton. Quand tu connais son histoire, qui a débuté avant qu'il ne devienne professionnel, c'est incompréhensible que l'équipe Vacansoleil l'ait embauché en lui proposant un tel salaire. C'est injuste pour les coureurs honnêtes. Moi, si j'étais manager d'une grande équipe, je ne reprendrais pas des gars qui ont été suspendus deux ans pour dopage à l'EPO ou par transfusion. On voit ce que ça donne, c'est un désastre ! » D'autres, comme Robbie McEwen, sont moins diserts, mais plus lapidaires : « Ce type est un paquet de merde », avait posté le sprinter australien à l'époque.

Aujourd'hui, même si un retour à la compétition n'est plus évoqué, Ricco s'entraîne encore et toujours, comme si de rien n'était. Et comme il n'a plus d'adversaires, il se bat contre des fantômes, contre lui-même. Durant l'année 2013, il s'est mis en tête de battre les records d'escalade des plus grands cols du Tour de France. Comme par provocation et certainement par défi, il va provoquer Vincenzo Nibali, vainqueur du Tour cette année-là et grand patron du cyclisme italien, en duel sur le Mont Ventoux. Mais le requin a snobé le cobra, et cette requête est restée sans suite. Comme un signe du destin, c'est après l'une de ces tentatives qu'il va chuter dans la descente du mythique Ventoux. Echappant de peu à la mort, il décide de mettre le cyclisme entre parenthèses.

Restent alors les regrets et cette constante sensation de gâchis lorsqu'on imagine ce qu'aurait pu devenir Riccardo Ricco. De la trempe d'un Marco Pantani, qui est son idole absolue, il aurait pu, dû peut-être, être ce coureur capable de marquer toute une génération. Il l'a fait, mais pas pour les bonnes raisons évidemment. Dans son livre sobrement titré Funérailles en jaune, Ricco retrace sans détours sa carrière. S'il ne se cherche pas d'excuse, cet ouvrage lui permet de vider son sac, sans toutefois jouer le rôle du repenti qui balance. C'est ce qui fait tout le sel de la personnalité de Ricco, qui, loin de reproduire les schémas de nombreux coureurs suspendus par le passé, dévoile un caractère et une personnalité si affirmés qu'ils ne pouvaient que le mener à ce destin d'indécrottable dopé. Trop grande gueule, trop sulfureux, il ne pouvait tout simplement pas tenir dans un milieu autant régulé et hiérarchisé que peut l'être le cyclisme. Interrogé il y a quelques années par le magazine Pédale, Riccardo Ricco se définissait son style comme « arrogant » : « J'attaque, je fais le spectacle. Je suis comme ça. […] Il manque un Riccardo Ricco dans le peloton aujourd'hui, il manque un mec qui donne du mouvement à la course, un type qui ne va peut-être pas gagner, mais faire la course ». Le pire ? C'est qu'il a raison.