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Dans la « jungle » de Calais, en attendant le démantèlement

Le démantèlement de la « Jungle » doit avoir lieu dans les jours qui viennent. Sur place, c’est surtout l’ennui qui domine.

par Pierre Longeray
19 Octobre 2016, 2:45pm

« Camp finished ? » demande un jeune Afghan aux journalistes postés en haut d'un talus de boue séchée qui domine la « Jungle ». La rumeur voulait que le démantèlement du « camp de la Lande », selon le terme employé par les autorités, commence lundi dernier. Il n'en est rien. Personne ne sait trop quoi répondre au jeune migrant habillé en tenue traditionnelle.

De fait, dans la Jungle, peu de signes annoncent une évacuation imminente.

Un peu plus tôt ce lundi après-midi, de nombreux policiers ont ratissé ce bidonville de tentes et de cabanes en bois, où échouent dans des conditions dramatiques tous ceux qui veulent rallier illégalement la Grande-Bretagne. Armés de marteaux et de petits clous, les policiers de Calais ont planté des avis d'expulsions sur les portes des nombreux restaurants et épiceries de la Jungle — principalement tenus par des migrants afghans.

Mais le « London Bread » ou le « Peace Restaurant » — avec son tigre en papier mâché qui trône dans la vitrine — en ont connu d'autres. Ils rouvriront leurs portes dès le lendemain. Le démantèlement est en marche, certes, mais la vie va continuer à suivre son cours dans la Jungle, jusqu'au bout.

« Personnellement, j'ai envie de rester en France, » nous explique Anis, un Soudanais de 22 ans. Il survit dans la Jungle depuis trois mois. « Après, j'ai des compagnons de route qui sont partis, certains en Belgique, et d'autres essayent encore de passer en Angleterre. » Anis souhaite devenir traducteur. Il affiche un niveau surprenant en français, après seulement trois semaines de cours suivis dans la Jungle.

Des observateurs nous ont dit que de nombreux migrants quittent la Jungle depuis l'annonce du démantèlement, mais personne ne sait vraiment où ils vont — ou même si ces départs sont aussi massifs que le disent les rumeurs. Un indice parmi d'autres, donné par une source humanitaire sur place : le centre Jules Ferry, qui sert des repas aux migrants, distribuait 4 000 repas par jour pendant l'été, contre à peine 3 000 à la mi-octobre.

Ceux qui comme Anis veulent rester en France, doivent être dispatchés un peu partout dans le pays, dans ce qu'on appelle des CAO, pour Centres d'accueil et d'orientation. Les autorités annoncent que c'est désormais une « question de jours ». Du moins c'est le scénario promis aux personnes majeures qui se trouvent dans la Jungle.

Pour d'autres, la situation est pour le moment beaucoup plus floue. Il s'agit des mineurs isolés étrangers.

Ce lundi, la Grande-Bretagne a certes accueilli 14 mineurs venus de la Jungle et devrait continuer d'en accepter, en raison d'attaches familiales de l'autre côté de la Manche. Mais d'après les chiffres de plusieurs acteurs dans la jungle, dont France Terre d'Asile, il y aurait 1 300 mineurs isolés vivant dans ce dédale de dunes, de boue et de baraques colorées. Difficile de savoir où ils vont aller après le démantèlement.

Pour essayer de mieux préparer le départ des mineurs, Médecins Sans Frontières dispense des conseils juridiques au CAMI (Centre d'accueil des mineurs isolés) posé au beau milieu de la Jungle et ouvert en juillet dernier, avec la collaboration d'une association britannique.

Si 95 pour cent des mineurs recensés dans la jungle disent vouloir aller au Royaume-Uni, MSF « dispense au CAMI une information neutre aux mineurs pour qu'ils soient en capacité de faire leur propre choix, » nous explique Anneliese Coury, responsable terrain de MSF à Calais. « Si on explique les avantages de rester en France, ils pourraient être nombreux à revoir leur projet, » et donc éviter de prendre des risques mortels pour traverser la Manche, pointe Coury.

Étant donné le flou qui entoure le sort des mineurs de la Jungle, MSF a procédé ce mardi à la distribution d'un sac à dos comprenant un téléphone mobile, une carte de France, un poncho ainsi que des petites fiches permettant de se faire comprendre. En effet, nombre de mineurs pourraient se retrouver à l'abandon ou disparaitre pendant le démantèlement — comme cela avait été le cas lors du démantèlement de la zone sud de la jungle.

Des sources associatives nous expliquent que le gouvernement français semble vouloir limiter les départs en CAO avant le démantèlement, pour éviter un appel d'air qui remplirait la Jungle — on comptait 450 départs en CAO par mois en moyenne cette année, contre seulement 350 en septembre. Toutefois on note des petits départs chaque jour.

Ainsi, ce mardi, 80 anciens étudiants qui vivaient dans la Jungle ont pu la quitter grâce à l'aide des universités de Lille. Elles se sont mobilisées pour les accueillir et leur permettre de poursuivre leur scolarité. Des études abandonnées en raison des guerres ou des persécutions qui faisaient rage dans leurs pays d'origine. « Après la période initiale de leur formation, ils pourront suivre un cursus universitaire classique dans la matière de leur choix, » a indiqué dans un communiqué le ministère de l'Intérieur.

Mais d'autres départs sont contraints. Ce mardi, 25 personnes ont été éloignées du territoire national, a annoncé le ministère de l'Intérieur. Depuis le début de l'année, ce sont 1 723 individus qui ont été obligés de quitter la France depuis Calais, parce qu'ils ne « relevaient pas du droit d'asile et n'avaient pas vocation à résider en France ».

Les parties endiablées de cricket font parfois oublier le morne ennui qui domine en journée dans la Jungle. Elles ne peuvent rien en revanche contre des conditions de vie déjà précaires qui empirent avec l'arrivée de l'hiver, ou contre les violences omniprésentes, notamment la nuit.

Dans la nuit de lundi à mardi, une interprète afghane, qui accompagnait un journaliste afin de réaliser un sujet sur les mineurs isolés, a été violée « a priori » par un migrant, selon le parquet de Boulogne sur Mer. L'interprète en Pachtoune de 38 ans a été contrainte d'avoir un rapport sexuel sous la menace d'un couteau.

Mardi matin, la police judiciaire a pénétré dans le camp, escortée par une vingtaine de CRS. Dans le calme et sous le regard étonné des migrants, les officiers de la PJ se sont dirigés vers le quartier afghan de la jungle, avant de pénétrer dans une sorte de petit chalet. Après un quart d'heure, ils en sont ressortis avec trois individus qui ont été emmenés au poste.

Dans Calais, la nouvelle du démantèlement est accueillie avec réserve. « Les Calaisiens connaissent cette situation depuis plus de 15 ans, » explique un chauffeur de taxi habitué aux allers-retours entre la gare et la jungle. « Quand Sangatte a fermé, la situation ne s'est pas vraiment améliorée, » se rappelle le chauffeur. « La Jungle va peut-être disparaître mais Calais sera toujours un point de passage. »

Toutes les photos sont de l'auteur.

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