Le fleuve Évros, cimetière des migrants anonymes

Ce fleuve boueux, aux courants dangereux et à la profondeur traîtresse, tue et recrache régulièrement des corps quasi impossibles à identifier.

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05 Septembre 2017, 12:30pm

Bloqué en Turquie, Mustafa a d'abord tenté d'atteindre la Bulgarie par la voie terrestre avec un groupe de migrants afghans. Mais une fois la frontière passée, la police bulgare les a interceptés avant de les renvoyer en Turquie, où ils ont été emprisonnés dans le centre de détention d'Edirne pendant trois mois. Quelques semaines après sa libération, au milieu de l'été 2014, Mustafa a demandé à sa famille restée en Afghanistan, d'envoyer de l'argent à un passeur qui avait promis de l'emmener en Bulgarie – mais cette fois-ci en passant par la Grèce.

Les cinq jeunes hommes de son nouveau groupe ont alors dû se cotiser pour financer le bateau gonflable qui leur servirait à franchir à deux reprises l'Évros, un fleuve de 480 kilomètres de long qui marque la frontière greco-turque, mais aussi une partie de la frontière entre la Grèce et la Bulgarie.

La route migratoire qui consiste à traverser l'Évros, fréquemment empruntée depuis les années 1990, est redevenue populaire après l'accord UE-Turquie signé en 2016 visant à limiter les arrivées de migrants dans les îles grecques via la mer Méditerranée. Cette route a longtemps semblé préférable à emprunter la Méditerranée pour atteindre la Grèce. Mais ce fleuve boueux, aux courants dangereux et à la profondeur traîtresse, car variable, tue et recrache régulièrement des corps quasi impossibles à identifier.

C'est dans la région grecque de l'Évros que l'on trouve le plus grand nombre de corps de migrants non identifiés en Grèce. À cela s'ajoutent les corps retrouvés du côté turc de l'Évros, et aussi en Bulgarie. À Évros, les employés de la morgue de l'hôpital d'Alexandroúpoli, aidés par le Comité International de la Croix Rouge, tentent d'identifier les corps pour aider les familles qui recherchent un proche disparu.

Fleuve Évros, Grèce. Juillet 2017. (Photo de Stylianos Papardelas)

Mais tout ça, Mustafa ne le sait pas. Le passeur a acheté un bateau « pour les petits bébés » et « à peine plus grand qu'un lit », se rappelle aujourd'hui Mustafa. En pleine nuit, le groupe trouve un coin où la végétation est assez dense pour les dissimuler. Puis, le passeur et les six Afghans gonflent et s'entassent sur la petite embarcation.

« Les courants étaient trop rapides pour nager, » explique Mustafa à VICE News. « On a eu peur de mourir [...], que le bateau coule et que des poissons, comme des piranhas, nous mangent. » Le groupe traverse finalement la frontière entre la Turquie et la Grèce, en 20 minutes. « On a ensuite récupéré le bateau, car le passeur a dit qu'on en aurait encore besoin, » raconte Mustafa, sa voix douce, mais anxieuse en harmonie avec son visage triste et enfantin.

En effet, après avoir marché environ deux jours, Mustafa se retrouve face à la même rivière, qu'il doit traverser pour atteindre la Bulgarie. Il fait noir et les branches sous l'eau percent l'embarcation de fortune. Rapidement, Mustafa se débarrasse de son sac à dos pour pouvoir nager. Il s'accroche à des branches, parvient à sortir de l'eau et retrouve le passeur et trois autres camarades. Mais deux des migrants, des jeunes qui n'avaient pas plus de 20 ans, ne sont pas là.

Objets retrouvés avec les corps de migrants et réfugiés à Évros. Morgue de l'hôpital général de l'université d'Alexandroúpolis, Grèce. Juillet 2017. (Photo de Stylianos Papardelas)

« Le bateau a coulé, on n'a pas vu ce qu'il s'est passé, mais ensuite, ils avaient disparu, » raconte doucement Mustafa. « On ne les a pas retrouvés. » Après trois jours de marche et une semaine passée au camp de Hamanli, Mustafa est emprisonné dans le centre de détention de Busmantsi près de Sofia. Puis, après encore des semaines de voyage, il atteindra Paris, où il n'a toujours pas réussi à obtenir l'asile et espère faire venir sa femme et ses trois enfants.

Les deux camarades de voyage de Mustafa ont sans doute rejoint les centaines de victimes de l'Évros, dont les corps, retenus au fond du fleuve par la boue et les branches, sont souvent retrouvés des mois, voire des années, après leur disparition.

Poppi Lazaridou, assistante à la morgue de l'hôpital général de l'université d'Alexandroúpolis, raconte l'histoire tragique d'une famille afghane. Grèce. Juillet 2017. (Vidéo produite par Christopher Nicholas/Fragkiska Megaloudi/CICR)

Selon les données communiquées par le CICR, 352 corps ont été découverts entre 2000 et 2017 dans la région de l'Évros, qui borde le fleuve du côté grec. Seuls 105 ont été identifiés. Entre janvier et mai 2017, 841 personnes ont été arrêtées à Évros en essayant de traverser la frontière (contre 1 638 pour la même période en 2016).

« Mais peut-être qu'il y a plus de corps que nous n'avons pas encore trouvés, » dit le docteur Pavlos Pavlidis, médecin légiste à l'hôpital général de l'université d'Alexandroúpoli (Grèce). De plus, ces chiffres n'incluent pas les corps retrouvés en Turquie et en Bulgarie. « Je pense que les chiffres [pour la Turquie] sont à peu près les mêmes que du côté grec, » ajoute-t-il, lors d'une interview réalisée par le CICR.

Un hangar où se réfugient les migrants de passage à Évros, Grèce. Juillet 2017. (Photo de Stylianos Papardelas)

D'après Pavlidis, la première cause de décès des migrants dans la région, ce sont les noyades. Jusqu'en 2008, la deuxième cause de décès, c'était les mines, disséminées le long de la frontière et retirées cette année-là. Après les opérations de déminage, l'hypothermie a pris la seconde place sur la liste.

« Quand tu sors de la rivière et que tu es mouillé, tu t'assois dans tes habits trempés, et tu commences à te sentir endormi, et tu meurs d'hypothermie, » explique Pavlidis. « Ils sombrent en fait dans un sommeil profond, ils ne souffrent pas... Ils ne se réveillent jamais. »

Les passeurs ne laissent pas les migrants emporter leurs sacs sur les embarcations. Ils portent donc beaucoup de couches de vêtements sur eux, explique Pavlidis. Quand le bateau chavire, le poids attire les personnes vers le fond. « Il est impossible de survivre, mais en plus les corps restent sous l'eau et on ne peut pas les récupérer, » dit-il. « Nous avions un cas où la personne a été retrouvée portant quatre pantalons et sept chemises. »

Il y a quelques années, la plupart des victimes étaient principalement des hommes seuls fuyant l'Afghanistan, le Pakistan ou le Bangladesh, d'après les observations de Pavlidis. Mais depuis la guerre en Syrie, les familles syriennes ont rejoint le groupe. « Maintenant, on va avoir des enfants, des femmes, des grands-pères. » (Selon le CICR, le nombre de familles a récemment recommencé à diminuer.)

Les corps sont retrouvés par Frontex, la police, l'armée ou par des chasseurs et des pêcheurs, explique Pavlidis. Ils sont souvent dans un état de décomposition avancée, ou mangés par les poissons. Lorsqu'on lui ramène un corps, le médecin enregistre les habits et effets personnels. Ces objets, qu'il collecte depuis environ 15 ans, sont essentiels à la reconnaissance des corps.

Le docteur Pavlos Pavlidis, médecin légiste et pathologiste, montre et parle des objets retrouvés avec les corps de migrants et réfugiés, à la morgue de l'hôpital général de l'université d'Alexandroúpolis, Grèce. Juillet 2017. (Vidéo produite par Christopher Nicholas/Fragkiska Megaloudi/CICR)

Puis son équipe procède à une autopsie. Ils prélèvent ensuite un échantillon ADN et l'envoient au laboratoire de la police à Athènes. Si l'échantillon correspond à un profil existant, ils collaborent avec la Croix Rouge Internationale. Et, si quelqu'un recherche un proche qui a traversé l'Évros à cette période, ils poursuivent le processus d'identification.

Si aucune recherche n'est entamée, les corps quittent la morgue après trois à quatre mois, et sont enterrés dans l'un des trois cimetières musulmans des alentours. La position et le numéro de leur tombe sont archivés afin qu'ils puissent être retrouvés par des proches dans le futur.

« Nous avons plusieurs recherches fructueuses, mais pas tant que ça, car c'est un procédé très complexe et long, » explique Jan Bikker à VICE News. En tant que médecin légiste du CICR à Athènes, son travail consiste en partie à tenter de retrouver les familles des défunts si le gouvernement grec n'a pas réussi à le faire.

« Ce n'est pas toujours aussi simple que ça en a l'air : on retrouve des papiers d'identité, mais nous ne sommes jamais sûrs que ce soit la bonne personne, » dit-il. « En effet, les papiers peuvent être faux ou une personne peut être enregistrée sous différents noms, ou porter les papiers de quelqu'un d'autre.

Des vêtements sur les rives de l'Évros, juillet 2017. (Photo de Stylianos Papardelas)

L'équipe de Bikker aide aussi les familles ayant contacté le CICR à retrouver le corps de leurs proches et à produire un échantillon d'ADN pour procéder à l'identification. Cet échantillon est nécessaire à identifier un corps en trop mauvais état.

Ce travail est difficile pour plusieurs raisons : les familles peuvent vivre dans des zones de conflits ; être des personnes déplacées ; résider illégalement dans un pays ; ou risquer l'emprisonnement si leur gouvernent apprend que leur proche a quitté le pays.

« Normalement, nous collectons les informations descriptives qui pourraient nous donner une première piste. Une fois que nous avons une idée et une correspondance possible avec un corps, nous tentons de travailler avec [les proches des disparus] et les autorités pour obtenir l'ADN. »

Une fois le corps identifié, les familles décident, en fonction de leurs moyens, si elles souhaitent rapatrier le corps dans leur pays d'origine.

« Nous espérons qu'un cadre légal sera mis en place en Grèce [...] pour la centralisation des informations descriptives dans une base de données centrale avec toutes les informations sur les personnes disparues et les corps non identifiés, » explique Bikker.

Comme l'explique Fragkiska Megaloudi, chargée de communication au CICR à Athènes, l'identification des morts est de la responsabilité de l'État grec. Le CICR est la seule association aidant l'État grec pour le médico-légal et prend le relais pour les identifications difficiles.

L'association se charge aussi d'instruire les gardes côtiers grecs sur la manière de gérer dignement les corps, fournit du matériel à l'équipe du docteur Pavlidis, et améliore les cimetières accueillant les migrants et réfugiés.

Si aucune recherche n'est entamée, les corps quittent la morgue après trois à quatre mois, et sont enterrés dans l'un des trois cimetières musulmans des alentours. (Photo de Stylianos Papardelas)

« Nous aidons à améliorer et à marquer les tombes, comme ça, si nous trouvons la famille, ils peuvent revenir et trouver la tombe de la personne. Sinon ils ne peuvent pas tourner la page, » dit-elle.

« Nous reconstruisons de petites histoires autour de ces personnes, mais nous ne savons jamais qui elles étaient, leurs noms, ce qu'elles pensaient, leurs espoirs, leurs rêves... Et elles sont juste mortes ici » dit Megaloudi, émue. « C'est le côté le plus tragique de la crise migratoire. »

Des agriculteurs d'Évros racontent leurs rencontres avec des migrants et réfugiés de passage à Évros. Grèce. Juillet 2017. (Vidéo produite par Christopher Nicholas/Fragkiska Megaloudi/CICR)


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