Mexican Summer, indie, 10 ans
Photos : Dale Eisinger

Comment Mexican Summer a redonné ses lettres de noblesse à l'indie rock

Le label new yorkais fêtait ses dix ans à Brooklyn à travers un mini-festival. L'occasion de faire le bilan sur dix ans de réverb', d'ambient, d'Ariel Pink, de Connan Mockasin, et de branchitude.
22 janvier 2019, 9:00am

Fondé en 2008, alors que la « chillwave » monopolisait toutes les conversations, le label Mexican Summer posait sur les dix années suivantes l’hypothétique question : et si un label pouvait se transformer en véritable marque lifestyle, alimentée uniquement par « la vibe » ?

Les chasseurs de tête du label brooklynois, portant leur regard critique au-delà du flou artistique exalté par le déluge contemporain d’une hypnagogic pop en plein naufrage spirituel, ont su s’ouvrir à des artistes intercontinentaux aussi énergiques que variés, et loués partout : Ariel Pink, posté à Los Angeles ; Pill, tapis à NYC ; Tonstartssbandht qui survit à Orlando ; Dungen, actif quelque part à Stockholm ; Connan Mockasin aux antipodes, skypant depuis la Nouvelle-Zélande pour ses relevés de droits d’auteur - sans même parler de l’héritage colombien du big boss, Andrés Santo Domingo. Ravivé sur les décombres de Kemado Records, le label sans attaches philosophiques ni ancrage esthétique d’Andrés Santo Domingo, Mexican Summer reste plus concis, raffiné et concentré dix ans après sa création que Kemado ne le fut jamais.

Un samedi soir de novembre à Pioneer Works, la fabrique artistique du quartier de Red Hook à Brooklyn, Mexican Summer fêtait ses dix ans et exprimait, sous la forme d’un mini-festival, les prouesses scéniques des têtes de liste susmentionnées (sans Mockasin) entourées d’autres artistes du label. Sous-titrée A Decade Deeper, la soirée accompagnait la sortie en octobre de la compilation éponyme contenant 13 morceaux des plus gros succès de la maison. Plus encore, la programmation de ce soir-là dessinait les contours de l’espace musical que Mexican Summer a su façonner depuis dix ans.

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Sur cette compilation anniversaire, Jefre Cantu-Ledesma a proposé un bref aperçu de son étendue musicale, reliant avec brio Robert Lester Folsom et Dungen. Malgré des dizaines d’albums sortis sur des labels trop nombreux pour être cités, Cantu-Ledesma a marqué les esprits en 2015 avec le chef-d’œuvre d’ambient (et première sortie du genre pour Mexican Summer) A Year With 13 Moons.

Tandis qu’une lumière ambrée filtre à travers la devanture du centre culturel, le set de début de soirée de Ledesma évoque ce disque pionnier, purifiant l’âme comme une eau tonique bien fraîche sur le palais de nos angoisses mondaines. Force centrifuge de l’ambient et du drone à San Francisco, Cantu-Ledesma place un magnétophone sur une chaise au milieu de la scène comme un invité d’honneur à une soirée de musique concrète, propulsant les sonorités de grosse caisse lo-fi et de charley indicible jusqu’à la tombée de la nuit. En live, ce style de musique prend la forme de son contenant. Cantu-Ledesma, accompagné d’un second guitariste, propose des harmonies impressionnistes aux pointes si englobantes et si enivrantes que les poutres du bâtiment trois étages nous renvoient des sonorités prismatiques.

Cette amplitude dessert Drugdealer, le groupe de l’angelino Michael Collins, anciennement membre du projet psych pop Run DMT (et Salvia Plath - le type a le goût pour les jeux de mot sur la drogue). Collins monte sur scène accompagné d’une formation de six musiciens, tandis que le ciel s’assombrit complètement. Il est dix-huit heures.

A Decade Deeper, la compilation comme les places de concert, se vend très bien depuis quelques semaines. Mais ce soir, les convives entrent au compte-gouttes sans se presser (à part le père de Collins lui-même, qui assiste à l’intégralité du concert depuis le loft). L’écho du hall en pierre à moitié plein pose un problème de son depuis la scène, me confie Collins plus tard.

Mais malgré les inquiétudes du leader du groupe, la pop précise, languide et baroque de Drugdealer sonne compacte, nuancée et puissante, dénotant une confiance toute classic rock. À un moment, le chanteur barbu portant un kimono floral et une énorme chapka se pointe devant le micro, un Melodica bleu électrique à la main. Un authentique solo de guitare avec un grand G vient clore le set, comme si le dessinateur gonzo Steadman avait croqué Thin Lizzy en train de traverser Abbey Road en dehors des clous.

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A wheeled stool wears a faux-sable-fur coat at Pioneer Works in Brooklyn, November 17, 2018, during the Mexican Summer celebration A Decade Deeper. Credit: Dale W Eisinger

Entre les morceaux, Collins laisse échapper par inadvertance le thème de la soirée (et le motif récurrent de Mexican Summer depuis 10 ans) : « Je peux avoir plus de reverb' ? » Règne alors sur la soirée une ambiance inclusive, tranquille, aventureuse, universelle. Sans oublier une atmosphère (pardon) branchée : des moments typiquement mous (les chargements de sets) coulent de source, tandis que les instants souvent éphémères (les performances scéniques elles-mêmes) semblent infinis.

David Smith, la tête pensante à l’origine de Part Time, combo lunaire et onirique de power-pop également basé à Los Angeles, emboîte le pas à Collins et demande, lui aussi, de l’écho : « Reverb, chorus », exhorte-t-il pendant les balances, en chaussettes pourpre impériale. « T’es où, ma reverb ? T’es où ? Reverb, chorus, vous êtes où ? » Malgré les socquettes accrocheuses de Smith, c’est le bassiste de Part Time qui lui vole la vedette vestimentaire : des bottes en léopard assorties d’une chemise du même imprimé, des pompons pendouillant du rebord d’un boléro, des franges et des boutons d’ornement accrochés de partout.

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Jefre Cantu-Ledesma performs at Pioneer Works in Brooklyn, November 17, 2018, during the Mexican Summer celebration A Decade Deeper. Credit: Dale W Eisinger

« Nos deux premiers albums sont sortis chez Mexican Summer, explique David Smith, donc on va jouer les deux ce soir. » Sur ce, lui-même, accompagné d’un quatuor en renfort, se lance dans une version énergique de « What Would You Say ? » et de « PDA », respectivement publiés en 2011 et 2013. « C’est génial de jouer ici », sort-il enfin. C’est vrai que le groupe se produit rarement sur la Côte Est. « Je ne savais pas qu’autant de gens en avaient quelque chose à faire de notre musique. » Effectivement, huit ou neuf inconditionnels se fraient un chemin devant la scène, reprenant chaque chanson en chœur. Bien que ces morceaux soient sortis il y a des années, le son reste frais et naturel - sauf quand Smith force sa voix dans les aigus.

« Je suis vieux », me confie-t-il plus tard. « Avec les enregistrements, j’accélère, je ralentis. Ce qui se passe en live, ça n’a rien à voir. »

Puis arrive l’heure du post-punk débraillé de Pill, qui débarque avec un son aussi lustré que sur leurs disques. C’est l’un des groupes les plus actifs à New York et aussi l’un des plus constants. Leur nouvel LP avec Mexican Summer, Soft Hell, fournit la plupart des morceaux de leur set, mis à part l’obligatoire « Naked Muse », avant-dernier sur la liste. Avec sa ligne de basse circulaire et son monologue, style Bad Moon Rising, la chanson exprime le mouvement ultra-mutant à la SuperFly qu’on retrouve ouvertement dans le groupe - c’est aussi une modulation bienvenue de Funkadelic.

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Drugdealer.

« Ce morceau était sur la compile des dix ans », annonce Jonathan Campolo, chanteur et multi-instrumentiste du groupe, faisant allusion au disque qui accompagne la soirée. Un fan posté près de la scène lui demande de quoi il parle. « La compile », explique Jonathan Campolo à un visage fermé. « C’est ce qu’on célèbre ce soir. La compile des dix ans. » Pas de réaction.

Pill termine sur l’hypnotique « Pina Queen », sans doute leur meilleur morceau, et assurément un classique post-punk new-yorkais en devenir. On peut trouver l’enregistrement sur Dull Tools Tapes — du nom du label indé proche du groupe Parquet Courts.

Veronica Torres, la leader du groupe, porte une petite robe noire à paillettes pour l’occasion. Jonathan Campolo a revêtu un T-Shit blanc flanqué d’un « I BELIEVE YOU » au dos ( « je te crois », NdT) dessiné au feutre. Le « O » se termine en queue descendante, transformant cette voyelle en icône de vénus.

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Ariel Pink huffs Boss OG off a tiny saxophone, November 17, 2018, at A Decade Deeper celebration at Pioneer Works in Brooklyn. Credit: Dale W Eisinger

« Dis-leur qu’Ariel Pink a dit de dire qu’Ariel Pink a dit que c’était le dixième anniversaire », me lance Ariel Pink avant le concert. Ariel - qui porte des bottes d’équitation en cuir noir sous le genou, une chemise écossaise à carreaux rouille et bleu et un treillis - a deux requêtes pour moi : « N’oublie pas d’inclure six ou sept citations en plus de celle-ci. D’ailleurs, tu pourrais pas en faire le titre ? »

Pendant des années, Ariel Pink s'est adonné avec délice à la sortie de récits musicaux DIY, expressionnistes et déjantés à l'intention d’un public sélect et amateur de cassettes. Jouant tantôt au crooner ou au chanteur de salon, passant de simples ballades à des chorales entières, il a amassé des centaines d'heures de bandes enregistrées ; en ce sens, il a été un contemporain underground de Wesley Willis, Gary Wilson ou encore R. Stevie Moore. Après quoi il a pondu l’une des chansons les plus géniales de tous les temps, « Round and Round », lui attirant enfin l’attention qui lui revenait de droit, selon ses admirateurs les plus fidèles. Cette production excessive ne fait que clarifier ce qu'on racontait depuis toujours : les morceaux d’Ariel Pink sont tout simplement sublimes.

Hymne hors-sol et hors-époque (je veux qu’on passe le morceau à mon enterrement), « Round and Round » a émergé via 4AD sur le premier album studio d’Ariel Pink, Before Today, sorti en 2010. Mais il manquait à la structure noueuse du disque sorti chez Beggars l'élasticité et les réflexes propres au versatile Pink, un artiste qui, plutôt que se transformer à proprement parler, parvient à habiter plusieurs traits psychologiques en même temps. Cette qualité se manifeste de façon éclatante sur Dedicated to Bobby Jameson, le magnifique album sous forme d’hommage qu’il a publié avec Mexican Summer l’année dernière.

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La force de frappe plus modeste de Mexican Summer offre un espace plus intime et plus sûr bien que les déconstructions du « chérubin-diva-cosplay » Ariel Pink se manifestent de manière un brin tordue dans la pop mainstream (au hasard, pensez à Ariana Grande chez Jimmy Fallon dans The Wheel of Musical Impressions).

Ses performances en live sont toujours aussi réjouissantes, à mi-chemin entre le freak show et l'émission de divertissement. Les arrangements sont extrêmement satisfaisants, chaque morceau étrange et transcendant à sa manière. Mais parlons catégories : est-ce de la witch house ultra-expressive, du yacht rock entre deux mondes ou encore une formule electro-skiffle qui s’invente des chansons d’amour dans le noir ? Tout ça à la fois.

À droite de la scène, on peut apercevoir un personnage aux yeux soulignés d’un épais trait d’eye-liner, sa propre chapka enfoncée sur la tête et affublé d’un t-shirt où on peut lire « LISTEN TO THE GERMS » ( « écoutez the Germs » NdT). « Disponible partout où on vend des articles de bon goût », me dira-t-il plus tard. Quand Don Bolles fait les chœurs, on croirait voir un animé Pixar punk qui découvrirait de la neige sur Los Angeles. Bolles aurait facilement canalisé toute l’attention si le groupe en lui-même n’était pas un modèle d’équilibre.

Et pourtant, Ariel Pink laisse entendre plusieurs fois sur scène que c’est la dernière performance du groupe. Si on se rappelle qu’il était prêt à atomiser un projet comme The Haunted Graffiti pour des raisons bassement judiciaires, il ne reste plus qu’à espérer (pour l’amour de la musique) qu’il ne suive pas son intuition ce soir. La setlist qu'il présente reflète sa sensibilité si particulière, déroulant un arc narratif qui se développe subrepticement vers des morceaux rock plus énervés. À leur apogée, ils font pogoter la foule puis retombent doucement sur les segments R&B un peu timbrés dont seul Ariel Pink a le secret.

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Tonstartssbandht.

La programmation du concert est de la même facture. C’est la cohérence plus que la célébrité qui informe le lineup de ce soir. Après le set central débridé d’Ariel Pink façon Top of the Pops, les groupes plus intimistes qui suivent procurent à l’auditeur un répit bienvenu.

C’est le cas des frères Edwin et Andrew White venus tout droit d’Orlando. Ils nous honorent du rituel musical qu’ils nomment Tonstartssbandht, nous faisant profiter d’une brève incursion dans leur collaboration de toujours.

Tonstartssbandht doit faire face à un défi sans cesse renouvelé, celui de capturer son charisme scénique sur disque. Parce qu’il faut bien l’admettre : quiconque rencontre les frères White sur scène s'incline face à leur virtuosité décontractée, leur connexion psychique et leurs cœurs purs. C’est le groupe le plus populaire de Mexican Summer. Les frères White ne cessent de chercher à saisir la féérie musicale qui les caractérise, sortant album sur album, en live ou en studio.

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Tonstartssbandht.

Et peut-être l’ont-ils effectivement capturée. Leur set magistral prouve, une fois de plus, que leurs concerts supassent toutes leurs autres productions. Slalomant entre les jams, solos, mantras, incantations, fugues, tambours de guerre, harmonies vocales complexes et riffs primitifs électrifiés, ils parviennent à fusionner le tout dans un rock art-pop cathartique. Alors quand Andy annonce qu’ils ont une dernière chanson à jouer, quelques rires fusent : depuis le début de leur apparition sur scène, ils ont totalisé entre deux et quatre morceaux. Des compositions immenses, scintillantes et labyrinthiques.

Cet exaltant sentiment d’aventure se propage tout au long de la soirée, alors que débarque « l’invité mystère venu de Suède », sans doute une référence douloureuse à quelque détail technique obscur survenu au service des visas américains. Et pour cause : si le quatuor de krautrock psyché-stoner Dungen avait déclaré son statut de tête de liste à la frontière américaine, des frais de douane auraient certainement été appliqués pour cause de rock qui déchire. L'approche post-rock boueuse de Dungen apporte à la soirée une fin douce et quelque peu dissociative – avant que les afters ne commencent à pleine puissance à l'étage supérieur.

Pendant que j’observe la scène depuis le loft surplombant la salle, les Suédois dynamitent la scène en contre-bas. Derrière mon dos, j’entends : « La première fois que j’ai pris de la coke, c’était avec mon père. » Je me retourne sur un type en total look cuir versant une petite montagne de poudre sur la main de son pote. C’est l’heure pour moi de déguerpir.

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Don Bolles.

Mais en sortant, je croise Warren Konigsmark, le manager du label qui profite du son en compagnie de sa femme, enceinte de six mois. « On le prépare musicalement », se marre-t-elle. Konigsmark semble aussi excité par les vibrations de ce soir que par l’arrivée de son enfant. « J’adore voir des groupes présenter leur vision des choses et je veux faciliter cette énergie. Faire ce don au public est un sentiment incroyablement gratifiant », me souffle-t-il.

Et au fond, c'est peut-être ça l’alternative : on peut vieillir en chrysalide, ignorant le temps qui passe... Avant d’avoir pu dire ‘ouf’, on se réveille, dix ans se sont écoulés et on est en train de sniffer de la coke avec son paternel. Ou alors, on peut mûrir comme il se doit - en raffinant son art, en perfectionnant ses compétences et en élargissant son réseau de soutien.

Dale Eisinger est écrivain et photographe. Il vit et travaille à New York. Il est sur Twitter .

Cet article a d'abord été publié sur Noisey US.

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