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Culture

Je suis la « chaudasse près de chez toi »

Pendant quelques mois, j'ai été animatrice de charme sur un site de rencontre. J'ai été payée au message pour incarner toutes sortes de femmes et répondre à tout un tas d'hommes au taquet.

par Raphaëlle Besançon
13 Décembre 2018, 7:46am

Illustrations :  Scott Ramsay Kyle pour VICE FR  

Aujourd’hui, je suis « Point G 42 ». Je suis mariée, j’ai 42 ans et j’aime la sodomie. Ce job d’animatrice de charme est décidément plein de rebondissements.

C’est mon amie Cindy, une habituée, qui m’a convaincue : « Tu verras, c’est marrant », m’avait-elle assurée. La plateforme, de son côté, me vante des revenus faciles : « Jusqu’à 100 euros par semaine, pour les plus motivés », m’assure un mail de bienvenu. Vous l'aurez compris, c'est extrêmement mal payé – j'arrivais péniblement au-dessus des 20 euros, ce qui équivaut à 6 heures de tchat.

Je me lance donc. Je viens de terminer un contrat dans un journal et ce petit job va m’aider le temps de toucher le chômage. Je me mets donc à écrire dès que j’ai un moment, dans le bus, le train, devant une série... J’essaie de rentabiliser le moindre moment de libre. Au début, je dois l’avouer, c’est assez fun. Avec mes colocs, on hallucine devant certains messages, on cherche les réponses les plus « hot » possibles. Mon copain, lui, est moins à l’aise avec mon nouveau job, mais il s’y fait.

Pour se connecter, c’est facile. Je vais sur une plateforme au nom générique depuis mon téléphone grâce à des codes de connexion qui m’ont été donnés après la validation d’un test rédactionnel. Je réponds à des centaines de messages qui y sont centralisés. Je ne choisis pas à qui je parle et je n’ai pas de conversation suivie, un bon moyen d’éviter de créer du lien. Je réponds simplement aux messages en attente les uns après les autres. Je ne sais même pas depuis quels sites mes interlocuteurs me contactent, tout passe par cette plateforme.

Concrètement, je dois incarner des femmes de tout âge. Les maigres infos données par les autres animatrices qui ont assuré la conversation avant moi m’aident à rester dans le personnage : « Michelle, 52 ans, tient une supérette. Libertine. Aime les voyages. Nympho apparemment ! N’a pas de tabou.»

« NE JAMAIS accepter de se rencontrer à une date ou un lieu précis »

Mes soupirants sont mariés, célibataires, puceaux ou veufs. Sur les profils, des photos de torses velus, des cranes dégarnis, quelques dick pics et presque toujours la même attente : « Du plaisir sans prise de tête ». Le message est clair.

Un quart des conversations que j’alimente sont banales : « Coucou mon petit cœur, comment s’est passée ta journée ? Moi je vais prendre un bain. » Tout le reste est beaucoup plus direct. Philippe, 48 ans, comme une vingtaine avant lui, me décrit en détail ce qu’il compte faire de moi une fois qu’on se sera rencontrés : « Caresser ton corps, descendre ma langue sur ton ventre et sur ton nombril. T’écarter les cuisses, te doigter doucement ta fente humide et toucher ton petit clito. Te donner du plaisir ma petite Sophie. Gros bisous. »

Mais cette rencontre n’aura jamais lieu. C’est l’une des rares règles dictées par mes employeurs : « NE JAMAIS accepter de se rencontrer à une date ou un lieu précis. » C’est juste une carotte pour garder les hommes sur le site, car leur assiduité a un prix. Pour lire un message et y répondre, ils doivent chaque fois débourser 1 euro. Ils réapprovisionnent donc un crédit sur le site de 20 ou 50 euros, voire plus, et discutent jusqu’à ce que celui-ci s’épuise.

Pour les fidéliser, je fais la conversation, je décris encore et toujours mes fantasmes, mon –incontournable – expérience lesbienne, combien mon mari me délaisse, j’explique avec moult détails comment je m’y prendrai pour lui faire une fellation lorsqu’on se rencontrera enfin…

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Certains perdent patience. C’est le cas de Mathieu, 35 ans : « Moi j’attends l’amour en vrai, le virtuel j’ai assez donné. Mon but c’est d’avoir mon amour auprès de moi et pas dans un an. » Je deviens une pro du baratin. J’invente que je ne suis pas prête à une rencontre, que j’ai été déçue par le passé ou que je ne suis pas en ville. Ça fonctionne ! Les internautes restent. Certains sont là depuis plusieurs mois, voire près d’un an.

Comment font tous ces hommes pour ne pas réaliser que je ne suis pas en mal de plan couette mais juste employée par le site ? « Il y a plusieurs catégories d’internautes , explique Jean-Claude Kauffman, auteur de Sex@amour. Certains sont naïfs et prennent tout ce qu’il se dit au premier degré. D’autres aiment jouer, séduire, ils ont conscience que l’échange est tronqué mais ils refoulent cette vérité. Tous cherchent l’émotion et se mettent en position de croire à la relation qui se créée. Ils se forcent à ne pas voir que cela ne colle pas. » Il poursuit : « Il y a aussi de grands timides, des phobiques de l’engagement, des hommes mariés qui recherchent juste le frisson. Éviter une rencontre les arrange. »

Même si certains y trouvent leur compte, je sens bien que d’autres attendent beaucoup de cette pseudo relation. Bruno par exemple : « Bonjour mon amour, c’est toujours avec le même bonheur que je pense à toi, à nous, notre histoire, fruit du hasard » ; ou Patrick : « Tu n’imagines pas dans quel état de bonheur je suis. Je suis comblé et ivre de joie. Je suis si heureux ! Dommage pour dimanche, mais la rencontre est imminente, c’est toi qui me diras. Je ne trouve pas de mots assez forts pour exprimer mes sentiments. Bonne journée et encore mille merci. Tendres baisers en attendant de te lire. » Et parfois, il y a même les « je t’aime ». Que répondre ? Une franche envie de les secouer et de tout leur dire me titille le clavier.

« Je dépasse rarement les 20 messages de l’heure. Sachant qu’un message m’est payé 0,16 euros, le calcul est démoralisant : je gagne 3,20 euros de l’heure »

Cindy, animatrice depuis six mois déjà, connaît bien ce sentiment. « J’ai souvent mauvaise conscience, me confie-t-elle. Quand j’arrêterai ce job, j’enverrai un message à tout le monde pour leur dire qu’ils ne parlent pas à de vraies filles. » En attendant, elle tempère comme elle peut ses tchateurs : « Quand le mec est vraiment trop à fond, j’essaie de le freiner un peu. Ce n’est pas toujours facile. Je suis tombée sur quelqu’un qui était à deux doigts de se suicider. C’est triste ! »

Dans les consignes reçues par mail, rien n’indique comment réagir dans une situation délicate ou comment gérer la culpabilité qui s’installe message après message. Chaque animatrice se rassure comme elle peut. « Je fais du social parfois, raconte Cindy. Il y a un internaute qui me disait qu’à 28 ans, il était toujours puceau car il avait un pénis de 8 cm en érection. Je l’ai rassuré, en lui disant qu’on pouvait faire autrement. »

Ce job est décidément beaucoup moins fun que prévu mais aussi très peu rentable. Trouver des parades pour éviter la rencontre et rester cohérente par rapport aux messages précédents prend un temps monstre. Je dépasse rarement les 20 messages de l’heure. Sachant qu’un message m’est payé 0,16 euros, le calcul est démoralisant : je gagne 3,20 euros de l’heure.

Mais à qui me plaindre ? Je ne sais pas pour qui je travaille. La plateforme à laquelle je me connecte à un nom générique, les sites de rencontre pour lesquels je travaille ne sont jamais mentionnés, mon interlocutrice ne me contacte que par mail et se prénomme simplement Julie. J’ai été embauchée après une série de messages tests et je suis payée par un mystérieux virement chaque semaine sur mon compte. Et bien sûr, je n’ai pas de contrat de travail.

J’ai donc décidé de raccrocher mon costume de chaudasse. De toute façon j’ai été virée, je n’ai pas écrit les 75 messages minimum requis par semaine. Je ne dirai pas la vérité aux tchateurs car je ne sais pas comment ils pourraient réagir. Pour ma part, c’est sûr, je suis vaccinée des sites de rencontre mais j’ai aussi évolué sur ma façon de voir les hommes. J’ai dragué des hommes qui avaient l’âge de mon père, de mon grand-père et j’ai découvert que finalement, ils n’étaient pas si différents des mecs de mon âge.

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