Le « Leap of Faith » a changé le visage du skate
Toutes les photos sont de Grant Brittain
Skate

Le « Leap of Faith » a changé le visage du skate

Oui, la chute de Jamie Thomas à Point Loma High School en 1997 est une œuvre d'art.
31 janvier 2018, 11:46am

Il y a vingt et un ans, à San Diego, un type a fait une chute de 5 mètres en skateboard dans une cour d'école, et ça a changé la face du monde.

Le « Leap of Faith » - c'est le nom de cette figure - est apparu en 1997 dans la vidéo historique de Zero Skateboard, Thriller of It All, et a propulsé Jamie Thomas, 22 ans, originaire de Dothan en Alabama, au firmament des stars du skate. Et deux ans plus tard, Jamie devenait un personnage de jeu vidéo dans Tony Hawk’s Pro Skater.

Il faut dire que la performance de Thomas est tout simplement magistrale. Alors qu'il s'approche de la rampe, il s'accroupit et exécute calmement un ollie melon. Puis il descend. Et pendant quelques secondes qui semblent durer une éternité, il est suspendu dans l'espace. Tout est tranquille, on n'entend plus que le son de la caméra de Grant Brittain. Et puis, Thomas s'approche du tarmac. Quelque chose ne va pas. Ses pieds sont un peu trop près du milieu de sa planche – un autre jour, une si petite erreur aurait été sans conséquence. Mais à cette hauteur, la force de l'impact est multipliée par mille. Quand il atterrit, sa planche se brise, et son corps se plie comme une boîte de conserve. Pourtant, il reste gracieux. Il tombe sur l’épaule, glisse hors du cadre avec finesse. En arrière-plan, les spectateurs l'applaudissent. Une légende vient de naître.

En 2005, l'école a construit un ascenseur à ce même endroit afin que personne ne retente l’expérience. Contrairement aux célèbres escaliers d’El Toro ou au Carlsbad gap, grâce auxquels d'innombrables skateurs se sont fait un nom en exécutant des figures plus compliquées et plus impressionnantes que leurs prédécesseurs, personne ne pourra retenter le Leap of Faith. Le spot n’appartient qu’à Jamie Thomas.

L'histoire derrière l'événement n'a fait qu’accroître sa renommée. À l'époque, Jamie Thomas a pris un énorme risque. Il était sponsorisé depuis 1995 par la légendaire marque de skate Toy Machines. Pendant son séjour, il a réalisé des vidéos, été chef d'équipe et remporté la finale de Welcome to Hell, un concours de vidéos de skate. Puis, en 1997, il a tout abandonné pour lancer sa propre marque, Zero. Thrill of It All a marqué son entrée dans le business. Le succès de Zero ne reposait que sur lui. Qu'il s'en soit rendu compte à l'époque ou pas, le Leap of Faith a été à la fois une démonstration de talent et un énorme coup pub. Les photos de la plongée avec « JAMIE THOMAS RIDES FOR ZERO » sont apparues sous la forme d'une publicité en pleine page dans le magazine Transworld Skateboarding. Zero était partout.

À bien des égards, le Leap of Faith est aussi l'incarnation d'un nouveau type de skate de rue combinant dextérité, risque maximum et grand spectacle. À l'époque, la discipline évoluait rapidement, les skateurs étaient encore en train de tester les limites de la discipline. Jamie Thomas a contribué à deux évolutions majeures. Il a d'abord posé la limite du saut en écart – personne n'a sauté d’aussi haut depuis. D'autre part, il a consolidé une ère – déjà florissante depuis Frankie Hill et Gonz – où les street skaters se sont appliqués à faire des figures toujours plus impressionnantes. Pendant une décennie, skater (et s’habiller) comme Jamie Thomas était le truc le plus cool du milieu.

En 1998, par exemple, Birdhouse a sorti The End, une vidéo mettant en scène un jeune homme : Andrew Reynolds boardslidant un escalier de 13 marches, ainsi que Heath Kirchart, habillé comme Michael Jackson, faisant un boardslide sur El Toro. Cette même année, Jeremy Wray a marqué l'histoire en franchissant un fossé de 5 mètres et demi entre deux tours de 12 mètres à Rowland Heights, en Californie. En 2002, Flip dévoile sa tout aussi mythique vidéo Sorry et Ali Boulala sa tentative avortée de drop de 4 mètres cinquante au Lyon 25 (un exploit inaccompli jusqu'à ce que Jaws y parvienne en octobre 2015) pour la compilation des figures les plus « risquées ».

Ce style a vraiment connu la gloire qu’au début des années 2000. On ne compte plus le nombre de skateurs qui se sont fait un nom en sautant dans des escaliers, sur des rambardes, toujours plus hautes. La liste des tricks marquants de cette époque est longue – mais aucun ne l’est autant que celui de Jamie. Et, à cause de la façon dont le skateboard est perçu aujourd’hui, sur Instagram par exemple, il semble peu probable que quoique ce soit d'autre puisse un jour être suffisamment mystique et avant-gardiste pour avoir autant d'impact.

L'influence de Thomas est indiscutable, mais il semble que le skateboard n'ait pas tout à fait saisi l'importance du Leap of Faith. Les vidéos de skate peuvent illustrer le talent et promouvoir une marque, mais les exploits de Thomas à San Diego étaient inimitables. Les skateurs aiment dire que le skate n'est pas un sport mais un art, et, de fait, la comparaison entre le Leap et une œuvre d’art digne du Met Museum, comme Le saut dans le vide d'Yves Klein (1960), n’est pas totalement hors de propos_._

Maître de judo en France, le travail de Klein tentait de représenter l’irreprésentable, défiant les principes d’art imitatif de l’Occident. Enfant, il commence à peindre des surfaces en blocs monochromes afin d'articuler la « pure liberté » de « l'espace existentiel » - un lieu entre la vie et la mort. Plus tard, cette pratique s'est développée dans sa nuance de bleu signature. Le saut dans le vide représente l'artiste plongeant depuis un mur – c’est une extension de ce projet. Composée de deux images superposées et initialement distribué dans un journal, la légende disait que pour peindre l'espace il faut « y aller par ses propres moyens, par une force individuelle et autonome ». Mais en dépit de l'aspect réaliste de la photo, ce qu'il dépeint n'a pas eu lieu.

À bien des égards, le Leap of Faith est semblable à l'œuvre de Klein. À un niveau très évident, les deux représentent des hommes sautant depuis une hauteur impressionnante. De plus, les deux ont encouragé les gens à faire des bonds en avant. Dans le cas de Thomas, il a poussé le skateboard vers de nouveaux sommets, dans le cas de Klein, il a persuadé son auditoire de croire à son trompe-l'œil. Mais la ressemblance la plus convaincante est peut-être la manière dont le saut de Thomas incarne le conseil du peintre français. Dans les dernières minutes emblématiques de Thrill of It All, Thomas délimite l'espace à travers sa propre force, dessinant des dimensions irreprésentables à travers son corps et son mouvement. Et plus important encore, alors qu'il vole dans les airs, il est pris entre la vie et la mort, suspendu dans le vide de la non-existence - le motif kleinien ultime.

Huw Nesbitt est sur Twitter.