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The Dark Side of The Soft Moon

Le quatrième album de The Soft Moon est sorti ce mois-ci. On en a profité pour parler chamboulements générationnels, haine de soi et traumas de l'enfance avec Luis Vasquez, toujours seul derrière le projet et jamais le dernier pour la déconne.

par Marc-Aurèle Baly
30 Janvier 2018, 11:04am

Photo - Vincent Arbelet

Toujours la même chose, toujours un peu différent. À l'image des peintures de Soulages que Luis Vasquez semble affectionner particulièrement, la musique de The Soft Moon se déploie avant tout dans des infimes variations et des dégradés de noir. Seul derrière le projet depuis maintenant une petite dizaine d'années, après avoir été graphiste et vivoté dans des tas de groupes, Luis Vasquez semble depuis vouloir évoluer en autarcie en voyageant paradoxalement tout le temps, pour échapper entre autres, on l'apprendra ici, aux traumas d'une enfance compliquée.

Mais si son existence semble sans cesse en mouvement, sa musique reste, elle, toujours ancrée dans les mêmes affects. Paranoïa, dépression, colère et frustration forment le nerf d'un post-punk blafard, de plus en plus dur (et emo, il faut le dire) au fil du temps, à l'image du quatrième album Criminal qui sort cette semaine chez Sacred Bones Records. Sur ce disque, rien ne change vraiment, si ce n'est peut-être ses fondations : une basse toujours plus métallique, un son de plus en plus viril, des boulons toujours plus résistants, comme pour mieux se tenir à l'écart du monde et s'en détacher - ce que Luis Vasquez ne nie absolument pas lorsqu'on le rencontre dans un hôtel en novembre dernier.

Noisey : Tu aimes faire ces choses-là ? Parler de toi, de ta musique ?
Luis Vasquez : Pas vraiment [Rires]. Mais ça va, c'est cool. Par contre quand ça dure toute la journée, comme aujourd'hui, j'en peux plus. D'une manière générale je n'aime pas trop parler de moi, ou parler tout court. J'ai l'impression que ma musique est tellement sérieuse, que je ne me sens pas d'en rajouter une couche.

Tu penses qu'elle se suffit à elle-même ?
Elle en dit beaucoup sur moi, ça c'est sûr. Dans ma vie de tous les jours je ne me dévoile pas vraiment, je souris et je suis poli, alors qu'à l'intérieur, je suis... [il hésite]. Disons que ma musique me permet d'exprimer enfin toutes les choses que je cache aux gens quotidiennement.

Ça paraît un peu cliché de le dire à un musicien, mais elle a des vertus thérapeutiques.
Ah mais ce n'est pas cliché, ça l'est vraiment, en tout cas pour moi. Tu as besoin de te connaître pour grandir, et ma musique fonctionne dans ce sens-là. J'imagine que j'essaie d'y voir plus clair à travers elle, même si plus ça va, plus je me sens comme un extraterrestre dans ce monde.

Particulièrement aux Etats-Unis, non ?
Ah oui, c'est certain.

Ta musique a une teinte particulièrement américaine, je trouve. Elle a souvent été comparée à des tas de groupes de post punk ou de musique industrielle anglais, mais j'y sens un noyau dur bien plus américain. Notamment au niveau de la basse, plus métallique que mélodique, ou d'un aspect général plus gros bras, viril dans un sens. Tu en es conscient ?
Je pense, oui. Je suis américain, et pour le meilleur ou pour le pire, je me sens américain. J'ai grandi dans un environnement qui a créé cette agression. Aussi bien au niveau musical, avec tous les groupes de punk autour de moi, que le reste. J'aime que tout dans ma musique porte cette agression, cette émotion brute.

Et ça vient d'où, précisément ?
Je ne sais pas trop, même si c'est pas faute d'y réfléchir. Mais ce sont des obsessions. La basse doit être dure, la caisse claire doit sonner de telle manière, tout doit avoir cet élément de puissance. Je ne peux pas vraiment te dire d'où ça vient.

Tu recherches une certaine primitivité, en tout cas.
Ouais.

Ca doit être frustrant d'être comparé à tous les groupes imaginables.
Oh que oui [Sourire].

Surtout que les choses auxquelles tu es comparé ne veulent plus rien dire aujourd'hui. La musique industrielle, le post-punk, ce sont des choses qui ont perdu non seulement de leur superbe, mais aussi de leur portée politique - tout du moins de leur sens. Très souvent les gens ne s'arrêtent plus qu'à des qualificatifs, des tags, pour parler de musique.
C'est vrai. Quand quelqu'un te parle de musique, il ne va pas te dire : « Ce morceau me fait ressentir cela, ou ce morceau me met dans tel état. » C'est plutôt : « Ah ouais, ça me fait penser à tel groupe. » C'est comme ça que les gens réfléchissent, aujourd'hui. Tu as raison, je pense que toutes ces choses ont perdu leur essence, en quelque sorte. Elles n'ont plus vraiment de crédibilité.

Ce genre de musique est censée revenir à quelque chose de plus fondamental, de plus primaire et tribal. C'est ce qu'est le rock'n'roll, mais aussi ce qu'a été la techno à ses débuts, le hip-hop... Du coup, s'adresser uniquement aux codes qui la composent devient un contre-sens.
Ouais, je suis totalement d'accord. On parle d'émotions primitives, et ce pour n'importe quel type de musique. Ça consiste toujours à trouver une nouvelle manière de faire quelque chose de primaire. Même la pop, historiquement, c'est ça. Aujourd'hui, ça ne l'est plus vraiment.

Tu penses que c'est de pire en pire ? Je pense notamment à tous les trucs du style PC Music, à cette pop de plus en plus consciente d'elle-même.
Je ne pense pas que ça aille en s'améliorant, non.

Je me demande ça parce que ta musique a quelque chose de très centrée sur elle-même dans un sens, même si ça ne fonctionne pas du tout de la même manière. D'habitude, ce genre de musique s'adresse beaucoup plus à l'extérieur.
Oui, c'est vrai.

Du coup je me demandais quel rôle jouait ton environnement direct dans ta musique.
J'aime observer les gens, même si je ne les aime pas nécessairement eux [rires]. C'est une bonne façon de recueillir des informations sur ce qu'il se passe dans leur tête. Par contre, pour ce qui est de la politique ou des choses comme ça, je suis assez ignorant. En fait, tout ce que je sais ou ce que je reçois provient d'émotions ou de sentiments bruts. C'est là que je puise mes influences.

Ta musique a pas mal changé au cours des années, mais j'ai le sentiment que l'intention a toujours été la même. Tu as vécu dans pas mal d'endroits différents, non ? De quelle manière cela a-t-il affecté ta manière d'envisager la musique ?
Ça ne m'affecte pas tant que ça. Je suis le genre de personne que tu peux mettre n'importe où, et je pense que je ferai le même genre de musique, les mêmes émotions en sortiront. Bien sûr, il faut qu'elles fassent leur chemin, mais dans la plupart des cas, si je devais réécrire Deeper entièrement par exemple, dans un pays différent, ça ressortirait de la même manière. Car tout est tellement tourné vers l'intérieur chez moi, comme tu le dis.

Tu as vécu une adolescence monotone, ou tu bougeais déjà beaucoup comme tu as pu le faire par la suite ?
J'ai déménagé sans cesse. Toujours. D'abord j'ai vécu en Californie, de L.A à Long Beach, puis de San Francisco à Oakland. Puis j'ai vécu à Buenos Aires pendant un an. Même pas pour la musique, en plus, juste pour chercher quelque chose d'autre. Et aussi pour me placer dans un autre état. Un truc de survie. Je suis parti seulement avec une centaine de dollars en poche, juste pour me mettre au défi moi-même. Je suis allé en Italie ensuite, et maintenant je suis à Berlin. L'idée c'est d'aller n'importe où, en fait.

Mais ça n'a rien à voir avec ton processus créatif, le fait de te mettre toi-même dans des situations inconfortables ?
Je pense que quand j'ai écrit Deeper, je voulais en quelque sorte m'éloigner de moi-même, des lieux où j'ai grandi, de la musique que j'écoutais. Je voulais voir ce que ça faisait d'être entièrement seul. J'imagine que je vois l'isolement comme un truc romantique. Je gagne ma vie en faisant ce que j'aime, je peux y inclure de l'aventure, des voyages, tout en restant un artiste.

Tu étais graphiste avant, c'est ça ? Tu penses que les deux sont liés ?
Je ne sais pas. En tout cas quand j'étais gamin, je voulais être peintre, je voulais être artiste. J'ai toujours baigné dans l'art, je sentais que j'étais fait pour ça. Et puis un jour on te dit qu'il faut trouver un vrai travail. Je me suis dit que je pouvais être graphiste et illustrateur, soit avoir un boulot artistique. C'était un bon compromis.

Et puis tu as laissé tomber.
Oui, finalement j'ai détesté ça. Trop de deadlines, trop d'inconvénients. J'avais besoin de m'échapper de tout ça. C'est comme ça qu'est né The Soft Moon.

C'était ton premier projet ?
Mon premier projet solo, oui. Mais avant ça j'ai eu des tas de groupes. C'est en tout cas la première fois où je me suis dit que j'allais arrêter de faire des compromis pour les autres, arrêter de compromettre mes propres idées, et commencer enfin à faire quelque chose qui me correspondait à 100 %. Et heureusement ça a marché.

Les projets solo sont devenus la norme ces dernières années. Tu penses que c'est uniquement dû à la technologie, qui permet aujourd'hui aux musiciens d'avoir le contrôle total sur leur travail ?
Je pense, oui. Ça donne enfin une chance aux musiciens d'être maitres de leur musique, et c'est fantastique. Je ne peux qu'imaginer des groupes dans les années 90 comme les Guns 'N Roses qui devaient aller en studio, où enregistrer un disque coûtait genre 1 million de dollars, où il fallait batailler avec un ingénieur du son, ce genre de choses. On s'est débarrassé de tous ces intermédiaires, aujourd'hui tu as juste besoin d'un laptop et d'un logiciel.

L'inconvénient, c'est que l'aspect collaboratif tend à disparaître. Je te dis ça parce que j'ai lu quelque part que tu voulais faire plus de collaborations, justement.
Oui, mais principalement parce que ça fait huit ans que je fais ça. Forcément, au bout d'un moment, tu as envie de revenir à ce que tu faisais avant. Mais bien sûr, si je me remets à collaborer, je sens que ça va très vite me lasser. C'est juste que ça me manque. Faire de la musique, quand j'ai commencé, c'était toujours un truc de groupe. L'aspect communicatif me manque un peu, c'est vrai.

Ça se perd aussi, tu penses, en musique ?
Oui, je pense. Après, comme je t'ai dit, je ne prête tant que ça attention à ce qui se passe autour de moi. Je suis tellement concentré sur mes trucs. Et aussi, maintenant, j'écoute pas mal ce que j'écoutais quand j'étais adolescent, plus que ce qu'il sort en ce moment.

Tu écoutais quoi ?
Plein de trucs, du metal, du punk rock. De la pop mainstream, même.

Tu as grandi dans les années 90, une époque où c'était plutôt inhabituel d'écouter ce genre de choses, non ?
Ouais, je suis né en 79. Quand j'étais au lycée je me souviens que je cachais à mes potes la plupart des trucs que j'écoutais. J'étais un punk, tu sais. Tous mes amis étaient punks. Je ne pouvais juste par leur dire que je rentrais chez moi pour écouter le nouvel album de Madonna [Rires]. Mais j'aimais la musique dans son ensemble. Pour moi, la musique c'est de la musique. Je comprends qu'on ait besoin de la catégoriser, de la théoriser, etc. Mais j'aime juste tout en fait.

On n'est plus défini en tant qu'individu par la musique qu'on écoute, aujourd'hui.
Plus du tout. Et je pense que c'est une très bonne chose, c'est même une des meilleures choses qui soit arrivée à la musique ces dernières années, je pense.

Tu ne penses pas qu'en contrepartie elle a perdu de sa portée sociale et politique ?
Elle a perdu de son mordant, c'est sûr. Avant, tu avais les metalheads. Il y en a encore, mais ce n'est plus la même chose. Peut-être qu'il y avait un peu plus de passion, en tout cas c'était plus un mode de vie qu'aujourd'hui. Les gens qui s'intéressaient à la musique, c'était leur vie, tu vois ? Maintenant quelqu'un peut écouter du hip-hop et Slayer le lendemain, et ça n'affecte pas du tout qui ils sont.

C'est un peu à double tranchant, donc ?
Non, je pense quand même que c'est une très bonne chose, même si cet éclectisme a un peu tendance à tout diluer.

Dans quelle mesure ton boulot de graphiste a conditionné ta manière de faire de la musique ?
Quand j'ai fait mon premier album, j'étais graphiste, et je me suis rendu compte que j'utilisais les mêmes codes couleurs, les mêmes formes pour mes pochettes. L'aspect visuel a en quelque sorte pré-déterminé le reste.

J'ai l'impression que ça correspond à la manière de faire de la musique aujourd'hui, où on demande un packaging complet aux artistes. Comme si ça ne suffisait plus d'être simplement musicien.
C'est vrai.

Tu penses que c'est une des raisons qui font que le hip-hop est si populaire maintenant ? Dans le sens où c'est peut-être le genre musical le plus « entrepreneurial » aujourd'hui.
Ce sont les personnages. Il n'y a plus de personnages dans le rock aujourd'hui. Alors que ceux du hip-hop sont complètement tarés. Et c'est marrant parce que je n'y prête plus vraiment attention, mais tout ce truc autour de la trap, je trouve ça fascinant. Ça te saute à la gueule, dans un sens. C'est ça qui m'attire, les tatouages sur la gueule, les cheveux fous.

Tu t'es demandé pourquoi les rappeurs étaient les nouvelles rock stars ?
C'est sûrement un truc de génération. Le monde d'une manière globale prend une direction intéressante. J'ai l'impression que le rap rend les gens stupides, mais j'en sais rien. Peut-être que c'est du génie. En tout cas je suis complètement largué [Rires].

Ça ne peut pas être les deux ? Complètement débile et génial à la fois ?
Ah si, bien sûr.

Ça rejoint la pureté dont tu parlais dans un sens.
C'est peut-être ça, c'est le seul genre qui l'est encore un peu ! Les rappeurs disent vraiment les choses comme ils les pensent, de manière directe.

Et il n'y a pas de discours derrière, en tout cas ils ne font pas semblant d'en produire lorsqu'il n'y en a pas.
Exactement. On voit où ils ont grandi, il y a quelque chose de très vivant là-dedans.

Et toi, comment tu as grandi ?
J'ai eu un environnement normal, disons. Ma famille ne parlait pas anglais. Ils venaient de Cuba à la base. Je faisais du skateboard et de la guitare, ça se résumait à peu près à ça.

C'était pour faire partie de quelque chose ou une réaction à quelque chose ?
C'était clairement une réaction contre mon enfance, j'imagine. Je n'ai pas eu la meilleure relation avec ma mère, je pense. J'ai eu une éducation difficile. Faire de la musique était mon échappatoire, et l'a toujours été. C'était pour échapper à ma famille.

Dans quel sens ?
Ma mère ne me témoignait jamais vraiment d'affection. On me gueulait toujours dessus, on m'a violenté, maltraité. Des choses comme ça. Je ressentais de la haine envers ma mère. Mais c'était un effet domino, parce que ma mère ressentait aussi de la haine envers sa mère, tu vois le genre ? J'ai grandi sans père, aussi. Ma mère fréquentait tout un tas de mecs...

La musique est-elle toujours un échappatoire ?
Ma famille est mieux maintenant. Je vois ma mère demain, et j'ai envie de la voir, ce qui n'a pas toujours été le cas [Sourire]. C'est sûrement pour ça que j'ai tant voyagé aussi, pour m'en tenir à distance.

Tu as évolué, mais ta musique semble toujours être dans la frustration, la colère, la paranoïa...
Oui. Je pense que je vais mettre un petit moment avant de mettre tout ça de côté. Peut-être même une vie entière. C'est toujours la même chose, au fond.

Le quatrième album de The Soft Moon, Criminal, sort ce vendredi chez Sacred Bones Records.
Le groupe sera en concert au Trabendo le 14 février.

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