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Algérie

El Manchar est plus qu’un Gorafi algérien

Dans un pays où la liberté de la presse est parfois menacée, cinq plumes animent ce site d’information parodique qui n’épargne pas les puissants de l’Algérie. Interview de son rédacteur en chef, Nazim Baya.

par Pierre Longeray
25 Septembre 2015, 1:45pm

Photo via VICE News

Au début du mois d'août, une partie de la presse internationale annonçait qu'un Algérien avait porté plainte contre sa propre femme après avoir découvert le visage de sa dulcinée sans maquillage. Sur les réseaux sociaux, nombre de commentateurs se sont insurgés sans vérifier d'où venait l'information. En réalité, l'article originel relayant ce drôle de dépôt de plainte était à mettre au crédit d'El Manchar, le site d'information parodique algérien.

Reprenant le principe de The Onion — le père fondateur des sites d'information parodiques —, dans la veine d'un Gorafi, Nazim Baya, rédacteur en chef d'El Manchar, a décidé de lancer son propre site en mai dernier. Il compte déjà près de 700 000 visiteurs uniques par mois et n'arrête pas de tromper les journalistes du monde entier avec ses articles qui flirtent parfois avec le domaine du crédible.

La cible privilégiée d'El Manchar reste le pouvoir algérien, et forcément le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, qui est à la tête du pays depuis 1999. Asticoter le pouvoir en Algérie n'est pourtant pas simple pour les médias. En avril dernier, les autorités du pays ont réussi à suspendre la diffusion de l'émission satirique « Weekend » de la chaîne El Djazaira TV — parce qu'elle portait « atteinte aux symboles de l'État » d'après le pouvoir algérien.

Reporters Sans Frontières estime que la situation de la liberté de la presse dans le pays est « difficile ». Le classement de RSF place l'Algérie au 119e rang mondial sur 180 pays recensés — entre le Mali et les Émirats arabes unis. On a joint par téléphone le rédacteur en chef d'El Manchar pour lui demander comment à 31 ans il faisait tourner un site d'information parodique en Algérie.

VICE News : Comment est né le site El Manchar ?

Nazim Baya, rédacteur en chef : Au début, El Manchar c'était une page Facebook où je publiais quotidiennement des petites vannes d'une à deux phrases. Puis après deux années de blagues sur Facebook, l'idée est venue chez moi de lancer un site. À la base, El Manchar était un journal satirique qui paraissait dans les années 1990, mais qui n'a pas fait long feu. Depuis sa disparition, il n'y a plus rien eu de parodique ou de satirique en Algérie.

Je me suis dit alors, pourquoi ne pas ressusciter El Manchar ? En parallèle, je voyais ce que faisait le Gorafi en France, donc j'ai voulu lancer un site parodique. Je me suis lancé tout seul, et après il y a des rédacteurs qui m'ont rejoint. Pour le moment, nous sommes cinq, moi compris.

Je suis très surpris par le succès du site, je ne pensais pas que cela prendrait autant d'ampleur. Ce qui participe à notre succès, c'est surtout le fait que parfois, pour ne pas dire souvent, on est pris au sérieux.

Comment le site fonctionne-t-il ?

Chacun travaille chez soi, on n'a pas de bureau. Chacun travaille tout seul, dans son coin. On ne fait jamais de réunion en fait. Sur les quatre autres rédacteurs du site, il n'y a qu'une seule personne que je connais vraiment. Les autres ce sont des amitiés uniquement numériques. Je ne les ai jamais vus de ma vie. Tout passe un peu par moi, je suis le rédacteur en chef et webmaster.

Pour trouver les sujets, le principal réservoir c'est de rebondir sur l'actualité, mais aussi de retourner les clichés. On traite de l'actualité mondiale, mais on se concentre quand même sur l'actualité algérienne, puisqu'on s'adresse à un public très majoritairement algérien.

Quel est le profil des gens qui écrivent pour El Manchar ?

Personnellement, je suis pharmacien. Aucun de nous n'est journaliste —il y a des étudiants, des médecins ou des ingénieurs... Nous sommes tous Algériens. Certains sont établis en France, un autre est au Canada, puis le reste est àAlger. La moyenne d'âge est de 27 ans je pense.

Comment un pharmacien se retrouve à être rédacteur en chef d'un site parodique ?

Pourquoi ? Je ne sais pas, c'est comme ça... La vraie question serait « pourquoi pas » ?

Le Gorafi est une véritable inspiration ?

Le Gorafi est le premier site à faire de la parodie d'information — à part le site américain The Onion bien entendu. À la base, j'avais l'idée de faire un site satirique et non parodique. Mais quand j'ai vu le succès du Gorafi et je me suis dit pourquoi pas.

Parlons de liberté de la presse, vous avez déjà reçu des pressions ?

Pour être franc on n'a jamais eu de pressions qui se sont exercées sur nous. Il n'y a jamais eu de menaces. Tout se passe bien, c'est vraiment nickel. En réalité, ça me surprend un peu parce qu'il nous arrive d'être très virulents. Je pense que puisqu'on publie sur le Web, les autorités doivent se dire qu'on a un lectorat très marginal, très confidentiel. Pourtant on fait 700 000 visiteurs uniques par mois. Le pouvoir algérien n'a vraiment pas saisi le potentiel d'Internet.

Si le pouvoir venait nous titiller, je ne suis pas sûr que l'on pourrait résister. Son appareil répressif est très efficace. Il a la possibilité fermer El Manchar en une journée s'il le veut. Pas le site en lui-même, puisqu'il est hébergé en Allemagne, mais il peut exercer sur nous des pressions ou carrément nous arrêter. Les autorités ont la capacité de nous nuire, en tant que personnes. Pour cela, on protège un peu notre identité. Personnellement, je ne me mets pas beaucoup en avant, et la majorité des rédacteurs utilisent des pseudos —donc il est difficile de remonter jusqu'à eux.

Mais pourtant vous faites cette interview en votre nom propre, pas sous un pseudo ?

Oui, il faut croire que je suis courageux.

L'image d'en-tête d'El Manchar.

Quelle est l'histoire préférée que vous avez publiée ?

Il y en a plusieurs en réalité. Pour moi, les meilleures histoires sont celles qui sont reprises par la presse dite sérieuse — ce qu'on appelle un « hoax ». Par exemple, on a publié un papier où un nouveau marié déposait une plainte contre sa femme pour faux et usage de faux, après avoir découvert son épouse sans maquillage. De nombreux médias sérieux ont repris l'info comme si elle était véritable. Tout le monde est tombé dans le piège. Dernièrement, notre article sur de fausses déclarations de l'émir qatari a aussi été colporté d'un peu partout aussi. On faisait dire à Al Thani (l'émir du Qatar), à propos de l'accueil de réfugiés syriens : « Nous avons assez d'esclaves comme ça. »

Vous êtes surpris quand les gens vous reprennent, pensant qu'il s'agit d'une vraie info ?

Non pas vraiment. Par contre, ce qui me surprend, c'est que des journalistes de formation reprennent nos informations sans même les vérifier, et tombent dans le piège. Que les citoyens ne soient pas attentifs et relancent l'info, je trouve ça un peu normal, ils sont fainéants et s'arrêtent généralement au titre. Pourtant dans l'à propos du site, il est clairement spécifié que toutes les informations publiées sur El Manchar sont fausses.

L'actualité algérienne vous inspire ?

En Algérie, il arrive que la réalité dépasse la fiction. Parfois, quand on lit les titres de presse, on se dit « Ah ! Encore un article du Gorafi. » Mais il s'agit de véritables informations. L'Algérie est un pays de contradictions où l'absurde règne en maître. Par exemple, il n'y a pas si longtemps de ça, une jeune femme s'est vue refuser l'entrée à une salle d'examen de la faculté de droit, parce qu'on trouvait que sa jupe était trop courte. Voilà un exemple d'une histoire complètement surréaliste, mais qui est malheureusement vraie.

Est-ce qu'il y a un humour algérien ?

Oui, il suffit de regarder les sketchs de Fellag ou de lire El Manchar. Les Algériens ont beaucoup d'humour.

Et le pouvoir algérien, il a beaucoup d'humour ?

Alors là, pas du tout. Le pouvoir n'a pas beaucoup d'humour. Dernièrement, une émission de télé a été arrêtée parce qu'on la trouvait trop impertinente et dérangeait trop le pouvoir en place. Le pouvoir a beaucoup plus peur de la télévision et de la presse écrite que du Web. Pourtant en Algérie, tout le monde va sur Internet, mais nous avons des dirigeants très vieux, qui manifestement n'y vont pas.

Vous pouvez rire de tout chez El Manchar ? De la religion comme de la politique ?

Cela nous renvoie directement à la question de savoir si on peut rire de tout. Je pense que oui, on peut rire de tout, si on prend la précaution d'enfiler un gilet pare-balles. L'affaire Charlie Hebdo en fait la démonstration me semble-t-il.

La religion en Algérie, c'est un sujet très épineux. On ne peut vraiment pas rire avec ça. Par contre, on peut rire des religieux. À part ça, tout est critiquable, tout est attaquable.

On ne se censure jamais pour des articles sur le pouvoir chez El Manchar. Sur la religion oui par contre. Il y a des articles que personnellement je refuse. Par exemple, aujourd'hui [ce jeudi] on m'a proposé un article sur le pèlerinage à la Mecque. Mais je l'ai refusé à cause de l'actualité [Ndlr, plus de 700 personnes sont mortes dans une bousculade]. Je sais que les Algériens auraient très mal pris qu'on parle de ça.

On peut même rire du foot chez El Manchar.

Quels sont les gros sujets du moment chez El Manchar ?

Bouteflika est notre cible privilégiée. Il en a pris plein la gueule. Après, c'est vrai que c'est une cible facile d'un point de vue humoristique : il est vieux, il est malade, il s'accroche au pouvoir... Mais ce n'est pas lâche de notre part parce qu'il a la capacité de nous nuire même s'il n'en a pas formulé jusqu'à présent l'intention... On aime bien aussi taper sur le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, mais aussi Marine Le Pen, puisqu'un tiers de nos lecteurs habite en France. Sinon, Daesh est une cible habituelle, mais il n'y a pas grand-chose à faire. Ils sont déjà la caricature d'eux-mêmes. Parfois, les gens font le travail à notre place.

Des projets pour le site ?

Pour le moment, nous voulons rester sur Internet. À l'ère du numérique, passer sur le papier serait une régression. Pour écrire pour nous, c'est très simple, il suffit de me contacter. On ne cherche personne pour le moment, mais s'il y a des gens intéressants pourquoi pas.

Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray

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