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FRANCE

Après un attentat, ils sont devenus pupilles de la nation

Ce statut permet aux personnes de moins de 21 ans qui sont victimes ou enfants de victimes d’attentats terroristes d’être aidées financièrement et moralement jusqu’à leur entrée dans la vie active. VICE News a discuté avec deux d’entre elles.
20.11.15
VICE News / Etienne Rouillon

Claire Camax était mère de deux enfants. Nicolas Classeau, père de trois enfants. Jean-Jacques Amiot, père de deux filles. Hélène Muyal, mère d'un enfant de 17 mois. La liste des pères ou des mères tués lors des attentats de Paris ce vendredi est tristement longue. Leurs enfants, laissés orphelins, sont eux aussi les victimes de l'horreur qui a touché la capitale française le 13 novembre dernier. Ils pourront, sur demande, devenir « pupilles de la nation ».

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Paul Lafont et Mehdi Msatra, 24 ans, sont tous les deux pupilles de la nation. Ils sont aussi meilleurs amis, et ils l'étaient déjà en février 2009, lorsqu'ils sont partis en Égypte, dans le cadre d'une colonie de vacances organisée par leur ville. Le dernier soir, alors que leur groupe se trouve sur une place près d'un Souk très touristique de la capitale, une [bombe explose](: http://www.liberation.fr/planete/2009/02/22/attentat-au-caire-une-francaise-tuee-25-blesses_311757 ) juste derrière eux. Une adolescente de 17 ans, Cécile Vannier, décède.

Paul est l'un des blessés les plus touchés. Il restera un mois et demi à l'hôpital. Mehdi, lui aussi, a reçu beaucoup d'éclats, et devra être opéré des jambes et du pied. Quelques mois plus tard, les deux garçons sont adoptés par la nation. Sur les 53 nouveaux pupilles de la nation de cette année-là, 47 faisaient partie du voyage au Caire.

Ce statut relativement méconnu permet, entre autres, aux enfants ou aux jeunes de moins de 21 ans qui ont été blessés ou dont l'un des parents a été grièvement blessé ou tué lors d'un acte terroriste, d'être « adoptés par la nation », selon la formule consacrée. Ces enfants pourront bénéficier d'un accompagnement financier et moral jusqu'à leur entrée dans la vie active : financement des études, aide au premier emploi, étrennes… Mais aussi soutien et assistance.

« L'adoption par la nation ne fait qu'apporter des droits, en n'en retirant aucun à la famille », nous explique Emmanuelle Double, responsable du département Solidarité, en charge des victimes des attentats pour l'Office national des anciens combattants et des victimes de guerre (ONACVG), la structure qui prend en charge les pupilles de la nation.

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Contrairement à l'adoption par l'État — qui concerne les enfants de la direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) — avec l'adoption par la nation, « la famille ne perd aucun droit, que ce soit en termes d'autorité parentale ou d'éducation », souligne-t-elle. Environ 320 pupilles de la nation sont suivis activement par l'office aujourd'hui.

En 2009, une quarantaine d'enfants deviennent pupilles de la nation après les attentats du Caire

« Ce statut ne m'a apporté que des bonnes choses », explique le pupille Paul Lafont, qui travaille aujourd'hui en tant qu'assistant administratif financier dans un club de basketball. Comme tous les pupilles, ses frais de scolarité ont été pris en charge par l'office, qui lui a financé un master en management du sport à Paris.

« Forcément, quand vous avez la possibilité d'être subventionné pour un master à 2 000 euros l'année, vous vous posez moins la question de savoir si vous voulez candidater ou non », explique-t-il. « Je ne dis pas que je n'aurais pas pu trouver un arrangement avec mes parents, ou faire un crédit, mais cela enlève un certain nombre de problèmes. »

Mehdi, lui, a été aidé financièrement pour passer son permis de conduire, ainsi que pour son année d'étude à l'étranger, passée à Rio de Janeiro. Les billets d'avion et son logement sur place ont été pris en charge par l'office. « Ils essaient de répondre à tous mes projets, même quand je ne le demande pas », explique Mehdi. « Des fois je suis un peu gêné, mais ils me disent de ne pas l'être. »

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Selon le bilan d'activité de 2014, le montant des interventions sociales en direction des pupilles de la nation était d'un peu moins de deux millions d'euros, sur un budget total de plus de 22 millions. La plupart des aides de l'ONACVG sont versées aux anciens combattants et aux veuves d'anciens combattants, qui dépendent de la même structure. C'est en effet ce même office qui gère notamment le Bleuet de France, plus connu du grand public, destiné à ces anciens combattants.

À cause des attentats, en 2016, le nombre d'adoptions sera « très important »

À l'origine, ce statut créé en 1917 en pleine Première guerre mondiale était destiné aux enfants dont le père était mort ou rentré grièvement blessé de la guerre. Aujourd'hui encore, les enfants de militaires morts ou blessés au combat peuvent être adoptés par la nation. Les victimes des attentats terroristes bénéficient également de ce statut depuis 1990, tout comme les enfants de fonctionnaires morts en exercice, eux depuis 1993.

Les demandes d'adoptions doivent être faites par les enfants s'ils sont majeurs, ou leurs parents. Elles sont portées par l'ONACVG, et prononcées par un juge du tribunal de Grande instance. Dans le cas où la demande concerne un enfant dont le parent a été blessé, « le critère retenu par le juge est la perte de capacité éducative et financière » qui résulte de l'attentat, précise Emmanuelle Double.

Des milliers de pupilles de la nation vivent encore aujourd'hui, puisque ce statut est valable à vie. Même si la prise en charge se concentre sur la période de l'enfance et des études, des pupilles de la nation peuvent à nouveau solliciter l'aide de l'office s'ils se retrouvent un jour en difficulté dans leur vie adulte.

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Le nombre exact de pupilles de la nation est difficile à estimer. « Il y en a eu un peu plus d'un million trois cent mille depuis 1917, dont une grande partie est décédée aujourd'hui », explique Emmanuelle Double. « Fort heureusement, depuis la guerre d'Indochine, leur nombre a considérablement baissé. »

En 2014, sur les 26 adoptions prononcées, 11 étaient des enfants de militaires tués ou blessés, 2 étaient des orphelins dont les parents ont été victimes d'un attentat terroriste, et 13 des enfants de policiers ou de gendarmes tués lors d'une mission. Pour 2015, il y a déjà eu 33 adoptions prononcées.

Compte tenu du délai moyen de la procédure, qui est de trois mois en moyenne, la plupart des enfants victimes des attentats de vendredi seront probablement adoptés par la nation en 2016. « Le nombre sera très important, » prévoit Emmanuelle Double. « Il est malheureusement certain qu'il sera supérieur à celui de cette année. » Elle a déjà eu quelques victimes au téléphone, pour commencer à constituer leurs dossiers.

« Forcément, il y a toujours un flash-back »

Les attentats de Paris ont eu un écho particulier pour Paul et Mehdi. « Forcément, il y a toujours un flash-back », nous explique ce dernier. « Comme tout le monde je pense aux victimes, mais je me mets aussi dans la peau de ceux qui s'en sont tirés. Ils vont passer par des étapes difficiles. »

Les deux garçons ont créé des liens forts avec les personnes qui ont été en charge de leurs dossiers pendant des années. « Après les attentats de vendredi, ils ont pris de nos nouvelles pour savoir si tout allait bien », raconte Mehdi. « Il y a un vrai suivi, ils n'envoient pas juste un mail un peu bateau. »

Tous les ans, les deux amis sont invités sur les Champs Élysée pour le 14 juillet. Lorsqu'un partenariat a été organisé entre l'office et la ligue professionnelle de football, ils ont été invités à la conférence de presse, car celui qui s'occupait d'eux savait qu'ils aimeraient rencontrer le président de la ligue. Des pots entre tous les pupilles sont aussi organisés régulièrement.

« Je pense que les jeunes victimes des attentats de Paris ont tout intérêt à se rapprocher de l'office », dit Mehdi. « Cela pourra leur permettre de se réunir, pas forcément pour parler de ce qui s'est passé, mais aussi pour avancer. C'est toujours plus simple d'avancer avec des gens qui ont connu la même chose. »

Suivez Lucie Aubourg sur Twitter : @LucieAbrg