Drogue

Des athlètes professionnels nous parlent de leur consommation de weed

Ils n’ont pas attendu la légalisation, et les ligues ferment les yeux.
15 octobre 2018, 8:04pm
Des athlètes professionnels nous parlent de leur consommation de weed
Photo par Yash via Unsplash

Les Alouettes de Montréal ont invité VICE à passer la saison 2018 au sein de l’équipe. Notre dossier spécial sur la culture du football est disponible ici.

« Si les joueurs fument? On appelle tous la CFL la “Cannabis Football League”! » nous a répondu un des joueurs de la Ligue canadienne de football (LCF). Chaque fois que l’on pose la question à un joueur, on a la même réaction, un grand sourire entendu et la réponse qui lui semble évidente : « Tout le monde fume. » Quand on demande des précisions, chaque joueur y va de ses statistiques. « Moi, je dirais 85 %. » « Moi, plutôt 95 %! » « T’es fou, c’est 99 %! » Aucune de leurs estimations ne se situe au-dessous des 80 %.

C’est donc bien connu dans le milieu sportif : les footballeurs sont des poteux.

« Je connais des joueurs qui fument tous les jours, quoi qu’il arrive, et qui sont tout à fait performants sur le terrain, nous explique un joueur. On est très à l’écoute de notre corps, c’est notre métier, donc on sent ce que ça nous fait. Et ce qu’on sent, c’est que ça nous fait du bien. »

Le sujet reste cependant tabou, malgré le fait que la LCF est la seule ligue qui pourrait se permettre d’en parler ouvertement, car ses équipes ne voyagent pas hors des frontières du pays. Même les joueurs ont voulu rester anonymes, par peur de passer pour des « drogués » face aux entraîneurs et aux recruteurs. « Ils vont croire qu’on ne va pas se lever pour l'entraînement », nous explique un joueur.

Les joueurs de la LCF ne sont pas testés pour le cannabis, qui n’est pas considéré comme dopant. « S’ils choisissent de fumer du weed, c’est leur affaire, nous ne les testons pas, explique Olivier Poulin, le directeur des communications de la LCF. C’est comme l’alcool, on ne veut pas que les joueurs arrivent éméchés sur le terrain, ce sera la même chose avec le cannabis. » On lui demande s’il sait qu’un grand nombre de joueurs fument. Non, il n’a aucune information sur le sujet. Même chose du côté de l’association des joueurs, la CFLPA, qui nous répond dans un courriel : « Nous ne sommes pas prêts à commenter le sujet [de la légalisation]. »

De l’autre côté de la frontière, la NFL suspend régulièrement des joueurs pour consommation de cannabis, qui est sur la liste des substances interdites par la ligue. Martellus Bennett, un joueur retraité de la NFL a pourtant récemment déclaré au Bleacher Report qu’il estime que 89 % des joueurs de la NFL fument du weed. Mike James, joueur indépendant de la Ligue, qui a joué pour les Buccaneers de Tampa Bay et les Lions de Detroit, nous confirme lors d’une entrevue téléphonique que « tout le monde fume dans la NFL » et que le système ferme les yeux, puisqu’il n’y a qu’un seul test par an et que les joueurs en connaissent la date. En juillet 2017, la NFL disait vouloir travailler « en tandem » avec l’association des joueurs à l’étude d’une potentielle introduction du cannabis thérapeutique pour les joueurs. Mais la NFLPA nous explique qu’à ce jour, la NFL ne prend pas part à son comité d’étude sur le sujet : « Nous avons des opinions différentes sur la façon dont le sujet (du cannabis thérapeutique) doit être traité », nous dit George Atallah, le directeur général adjoint des affaires externes de la NFLPA.

Chez les joueurs de hockey, on retrouve la même dynamique. En septembre 2018, l’adjoint au commissaire de la Ligue nationale de hockey (LNH), Bill Daly, a annoncé que la LNH ne changerait pas ses règles concernant le cannabis après la légalisation le 17 octobre. Dans une entrevue accordée à l'Associated Press, il rappelle que, oui, la ligue teste pour la marijuana, mais qu’un test positif ne mène pas automatiquement à la suspension du joueur. « Le programme antidopage de la NHL nous appelle seulement si on détecte autre chose que du THC dans le sang », nous explique Riley Cote, joueur retraité de la LNH. « Ils font surtout de la collecte de données pour savoir combien de joueurs consomment du cannabis. Mais si les joueurs ont juste un résultat positif au dépistage de THC, ils ferment les yeux. Ils commencent à comprendre que ce n’est pas nocif pour les joueurs, bien au contraire. » L’ancien bagarreur vante les mérites du cannabis à des fins thérapeutiques depuis sa retraite du hockey professionnel. Selon lui, au moins la moitié des joueurs de la LNH consomment du weed. « Il y en a pas mal qui consomment tous les jours. D’autres, de temps en temps [...] Moi, je consommais souvent pendant ma carrière. Ça m’aidait à me sentir mieux, à moins sentir mes douleurs. » Il explique que le cannabis peut aider les joueurs non seulement pour les douleurs chroniques, mais aussi pour les commotions cérébrales et la dépression. « Je ne connais pas un athlète qui ne souffre pas d’un de ces symptômes. La plupart souffrent des trois en même temps. »

Du côté de la National Basketball Association (NBA), les Raptors de Toronto sont la seule équipe vraiment concernée par la légalisation du 17 octobre, puisqu’ils sont la seule équipe canadienne. Mais loin d’être la seule dont des joueurs consomment du weed. Il y a quelques mois, Kenyon Martin, un ancien joueur de la NBA a déclaré que 85 % des joueurs de la ligue fument du cannabis. Matt Barnes, joueur récemment retraité, dénonçait en mai 2018 l’hypocrisie concernant le weed au sein de la NBA. Dans une entrevue avec BBC Sport, il raconte qu’il a fumé avant les matchs pendant toute sa carrière. « Les présidents, les directeurs, les entraîneurs fument. Ça va plus loin que ce que vous pouvez penser. Même les personnes qui prononcent les suspensions en consomment parfois elles-mêmes. »

Jennifer Quinn, la directrice des communications des Raptors répond laconiquement à nos questions. « L’usage de la marijuana par les joueurs de la NBA est régi par la convention collective. » Les joueurs sont-ils testés? « Oui, ils sont testés régulièrement. » Est-ce que la direction des Raptors sait qu’un grand nombre de joueurs fument? « Nous ne ferons aucun commentaire à ce sujet. »

Les joueurs de la Major League Soccer (MLS) sont dans la même situation. « Beaucoup de joueurs fument tous les jours, c’est sûr. Ça fait partie de la culture du soccer », nous dit un joueur, s’empressant ensuite de demander de rester anonyme. Les joueurs de soccer sont testés pour le cannabis, mais nous n’avons trouvé aucune occurrence de suspension pour consommation de cannabis. Lauren Hayes, la directrice des communications de la MLS, interrogée par téléphone, reconnaît ne pas avoir d’exemples de situations punitives liées au weed à nous donner. Là encore, la réponse est froide. « Concernant le cannabis, nous suivons les directives de l’Agence mondiale antidopage. [Le cannabis faisant partie des substances interdites par l’agence.] La MLS sait-elle que, comme le donnent à penser les témoignages que nous avons recueillis, beaucoup de joueurs fument? « Non. » Merci, au revoir.

Même réponse de la Ligue majeure de baseball, un autre sport dans lequel une grande majorité de joueurs consommeraient du weed. Michael Teevan,

le vice-président aux communications de la ligue nous répond par courriel :

« Le cannabis est considéré comme une substance interdite dans tous les programmes de dépistage de drogue de la MLB. » Aucun commentaire sur les joueurs qui en consomment.

Au baseball, les tests sont beaucoup plus sévères dans les ligues mineures qu’en ligue majeure. Les joueurs de la MLB ne sont pas testés de façon aléatoire pour le cannabis, et surtout, ils ne risquent pas de suspension pour consommation de weed. L’association des joueurs s’est toujours opposée aux sanctions strictes pour les infractions liées au cannabis. Les joueurs des ligues mineures ne sont eux pas protégés par l’association des joueurs, et la Minor League Baseball ne se prive pas de punir sévèrement sa consommation. La sanction la plus courante étant une suspension de 50 matchs pour un résultat positif, et ce sont 100 matchs au deuxième résultat positif.

Si le cannabis récréatif suscite peu de commentaires officiels, le sujet le plus tabou, toutes ligues confondues, est celui du cannabis médical. À l’heure où un grand nombre d’athlètes en Amérique du Nord demandent que le cannabis médical soit proposé comme solution de rechange aux opioïdes, tous les membres du corps médical sportif professionnel canadien à qui nous avons parlé ont refusé de s’exprimer sur le sujet. L’association des médecins du sport du Québec dit ne pas être prête à répondre à nos questions. « Tous les médecins du sport ne sont pas en accord sur le sujet », nous dit-on.

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À ce jour, la seule ligue sportive professionnelle à reconnaître l’utilisation du cannabis thérapeutique est la BIG3, une ligue américaine de basket créée par le rappeur Ice Cube.

Pour célébrer la légalisation le 17 octobre, des joueurs de la LCF nous disent qu’ils ont prévu de se retrouver pour une soirée « blunts et jeux vidéo ». « J’ai même prévu une gardienne pour les enfants pour la soirée! » nous dit un joueur. « Je vais essayer de rouler (des joints) encore plus gros que d’habitude, histoire de marquer le coup. Même si je roule déjà des blunts énormes. »