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Spiritualité, sérénité et synthés : les années « Ashram » d’Alice Coltrane

La sortie de « The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda » sur Luaka Bop, le label de David Byrne, prouve une nouvelle fois que la musicienne était bien plus que Madame John Coltrane.

par Maxime Delcourt
24 Mai 2017, 10:32am

Au bout d'une route californienne sinueuse, se trouve un lieu : paisible, harmonieux, verdoyant, étendu sur plusieurs hectares avec un bâtiment blanc en son centre. Souvent décrit comme « spirituel » par ceux qui en ont fréquenté ses différentes pièces, le Sai Anantam Ashram, qui pourrait être racheté et transformé prochainement, a en tout en cas permis à Alice Coltrane de donner un nouvel élan à sa carrière. À sa vie également.

On est alors en 1967. L'Américaine est mariée depuis deux ans à John Coltrane, quand ce dernier s'en va tutoyer le paradis des suites d'un cancer du foie. En colère et en quête de réconfort, Alice Coltrane se tourne vers l'Inde et le guru Swami Satchidananda, rencontré via le musicien Vishnu Mood, celui-là même qui jouera les parties d'oud sur le célèbre Journey in Satchidananda. Sorti en 1970, ce disque marque déjà la naissance d'une nouvelle Alice Coltrane, plus portée vers le jazz mystique et la philosophie New-Age que sur une vision traditionnelle de la note bleue. « Au début des années 1970, les médias n'étaient pas particulièrement attentifs à Turiya [surnom donné à Alice par ses proches], et à sa musique - elle était simplement considérée comme la veuve de John Coltrane et pas spécialement prise au sérieux par les spécialistes du jazz et les DJ's », regrette aujourd'hui Ed Michel, producteur d'Alice au cours de ses années Impulse! et Warner Bros.

En réalité, Alice Coltrane va surtout profiter de l'émergence du free jazz et des radios universitaires pour faire entendre son œuvre. Divers albums sortent alors de sessions toujours plus perchées, à entendre comme le résultat de longues heures passées dans une cabine les lumières tamisées, l'atmosphère embaumée d'encens : Lord Of Lords, Eternity, Transcendence ou encore Transfiguration, tous enregistrés, comme le précise Ed Michel, de façon « professionnelle », avec une « idée claire de ce qu'elle souhaitait », « des notes toutes prêtes pour ses musiciens » et une capacité à leur accorder une vraie « liberté ». Mais Alice Coltrane, à la fin des années 1970, comme l'annonce déjà les titres de ses différents albums, est déjà ailleurs. Il est temps pour elle d'aller encore plus loin dans sa démarche, de quitter Warner, qui cherche de toute façon des artistes plus rentables commercialement, et de se réfugier au sein de ce fameux Sai Anantam Ashram, qu'elle a fondé en 1976 et au sein duquel elle donne des concerts dominicaux.

Là-bas, au sein de ce lieu hautement mystique, elle tient non seulement des cérémonies religieuses (« La musique doit servir Dieu. Quand elle ne peut pas le glorifier, je n'y vois aucun intérêt. »), mais met également au point des morceaux qui ne peuvent que surprendre ceux qui ne connaissent d'Alice Coltrane que son travail sur A Love Supreme (longtemps décrié, d'ailleurs) ou sur des albums comme A Monastic Trio (1968), Ptah, The El Daoud (1970) et Journey In Satchidananda (1971). Déjà, parce qu'avant d'être réunies aujourd'hui par le label Luaka Bop sur la compilation World Spirituality Classics 1: The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda, ces compositions n'étaient connues que des acharnées d'Alice Coltrane, ou des personnes habitants l'Ashram. Mais aussi parce qu'ils tranchent sévèrement avec ce que l'on connaissait d'elle : ici, on l'entend chanter, partager l'ensemble de ses travaux avec différents membres de l'Ashram et s'essayer aux synthétiseurs. Une idée de sa fille, Michelle, visiblement : « Je lui ai dit qu'elle pourrait aimer ce genre de sonorités, qu'il fallait qu'elle essaye et ça a tout de suite paru facile pour elle de s'approprier cet instrument. Ce qui est assez fou quand on sait à quel point elle était réticente à toutes ces nouvelles technologies. Pour elle, un orgue ou un piano à queue faisait amplement l'affaire. Mais là, ça participait à sa réinvention. »

De son côté, Ed Michel préfère simplement parler d'évolution plutôt que de transformation : « Comme tous les musiciens créatifs, Turiya a cherché à se développer et à s'affirmer. Mais je ne pense pas qu'elle ait changé à un quelconque moment sa direction musicale, elle a simplement choisi d'exposer plus clairement ses idées spirituelles au fil du temps. » Pourquoi ? Comment ? Michelle Coltrane tente une explication : « Elle a grandi dans une église baptiste et a étudié la musique chrétienne, mais je pense qu'elle a également toujours cherché de nouveaux modes de vie, de nouvelles philosophies, comme la méditation ou le yoga. Pour elle, c'était une réaction à la politique très dure menée par le gouvernement américain dans les années 1960 et 1970, mais aussi une volonté de tendre vers une vie plus apaisante, encouragée par les albums de musiques de monde qu'elle écoutait en permanence, comme les chansons dévotionnelles venues d'Inde et du Népal. Celles-là même qu'elle a choisi de réutiliser à l'Ashram avec son propre style, plus blues, plus jazz. »

Enregistrés à l'origine sur des cassettes produites en tirage limité à destination de la communauté de l'Ashram, les huit morceaux réunis sur World Spirituality Classics 1: The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda démontrent en tout cas la puissance créatrice phénoménale d'Alice Coltrane, cette recherche formelle qui fit à la fois sa réputation et l'empêcha de toucher le grand public. Selon Michelle Coltrane, ça ne l'a en tout cas pas empêché d'impacter les oreilles des nouvelles générations de musiciens, d'inspirer directement l'approche musicale de Solange et de son neveu, Flying Lotus (« Auntie's Harp » lui est d'ailleurs dédié), ou encore d'accompagner de ses mélodies un mode de vie plus sain, prôné par toute une partie de la population aujourd'hui : « Je pense que l'on vit dans une société où des modes de vie alternatifs commencent à prendre forme, on cherche de nouveaux moyens de décompresser, d'être en phase avec la nature. Il n'y a qu'à voir la popularité du Yoga ou du véganisme ces derniers mois. Les gens sont à la recherche de cette sensation de pureté et la musique de ma mère colle assez bien à cette idée. »

Contrairement à bon nombre d'artistes jazz, la musique d'Alice Coltrane n'est donc pas faite pour plaire à des petits professeurs en musicologie ou à des critiques un peu snobs, mais à un peuple en quête de sérénité, de désirs charnels et de nouvelles expériences sonores. Sur ce point, Ed Michel a d'ailleurs une anecdote, qui dit assez bien la personnalité de l'Américaine, entre exigence et bienveillance : « À une époque, elle vivait dans la vallée de San Francisco, loin du studio de Los Angeles dans lequel on avait pris l'habitude de mixer, The Village Recorder. On avait travaillé jusque tard dans la nuit. Turiya, qui avait une vraie passion pour les Jaguars, n'avait toujours pas récupéré la sienne, en réparation comme c'est souvent le cas avec ces voitures. Elle m'a donc demandé d'appeler un taxi pour la reconduire chez elle, mais j'ai insisté pour le faire moi-même - après tout, elle était mon artiste et mon amie. En un seul voyage, j'ai eu une cassette avec des mixes de performances lives de John Coltrane avec son fameux quartet. C'était absolument formidable. Je lui dis combien c'était fabuleux, et elle me coupe en me disant :"voilà pourquoi on n'a pas utilisé cette bande". Je lui demande alors ce qu'elle veut dire par là, et elle me répond que c'était trop facile pour eux de faire ça, que The Father [surnom par lequel elle désignait systématiquement John Coltrane] avait besoin de plus de défis... »

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