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Le jour où le rêve hippie s'effondra

Réalisé en 1970, le documentaire « Gimme Shelter » des frères Maysles se penche sur le concert gratuit et géant d’Altamont. L'évènement aurait dû être le Woodstock de la côte ouest, mais dégénéra en une cascade de violence incontrôlée et tragique.

par Marc-Aurèle Baly
24 Mai 2019, 7:27am

Capture d'écran du film « Gimme Shelter » des frères Maysles (1970), Criterion.

Dans l'imaginaire collectif, l’année 1969 représente l’acmé de l’ère hippie, dans tout ce que la période a pu connaitre comme excentricités et démesures. Si le festival de Woodstock, tenu en août, a parachevé une certaine vision d’un idéal contre-culturel, le concert gratuit et géant d’Altamont, produit en décembre de la même année, en a personnifié le versant le plus cauchemardesque, la face sombre et paranoïaque d’une Amérique rongée par les impensés du Vietnam, des drogues mal coupées et une violence exacerbée - un peu à l’image des meurtres sanglants perpétrés par Charles Manson et sa famille lors de la même année.

À l’origine de ce fiasco tragique qui fit 4 morts, dont un jeune Noir poignardé par le service d’ordre assuré par les Hells Angels (lesquels étaient payés en bière, pas exactement la trouvaille du siècle), l’idée était de créer un Woodstock de la côte ouest. Les groupes Jefferson Airplane et Grateful Dead, à l’origine du projet, pensaient y inclure les Rolling Stones, plus grand groupe du monde à l’époque avec les Beatles, et qui n’avaient pas pu participer au grand rassemblement estival quelques mois plus tôt. De son côté, le groupe mené par Mick Jagger, alors en pleine tournée américaine, se voyait accusé par ses fans et la presse de proposer des billets aux tarifs prohibitifs, et voulut donc par la même occasion se racheter en cette fin d’année avec un concert gratuit et en plein air. Un cadeau de Noël qui se révéla au final comme l’un des désastres les plus spectaculaires et dramatiques de l’histoire du rock.

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Lors des dernières semaines de la tournée américaine du quintet britannique, les frères documentaristes Maysles décident de suivre le groupe après leur concert triomphal au Madison Square Garden. Pour les Stones, l’idée est de sortir le film avant celui de Woodstock (qui a pourtant eu lieu plus tôt), histoire de capitaliser sur la parenthèse enchantée hippie et de faire la nique au grand frère de la côte est. Dans le film « Gimme Shelter », qui ressort en ce moment en France à l'occasion d'un cycle consacré aux frères Maysles au centre Pompidou, on découvre que la veille du concert ultime, le lieu n’est même pas encore vraiment trouvé, le promoteur précédant ayant annulé à la dernière minute, le groupe voulant débourser le moins d’argent possible.

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On observe à l'écran les négociations hâtives et désespérées entre un management perdu, des musiciens qui veulent absolument jouer et des prétendues huiles que personne ne connait qui se greffent au bordel en surenchérissant. Le terrain est finalement trouvé, ce sera celui d’Altamont, vieux circuit automobile vallonné aux normes de sécurité folkloriques (comprendre : inexistantes), dépourvu de toilettes ou de tentes médicales - ce qui aurait pu être utile, vu que des femmes accoucheront pendant les concerts. Dick Carter, le propriétaire des lieux accepte de prêter son terrain gratuitement, à condition que son nom soit bien mentionné dans la presse et que la publicité engendrée par l’exposition médiatique fasse le gros du travail. L’installation et l’organisation plus ou moins bénévole se fera en une nuit.

C’est là que ça devient beau. Dès que les Rolling Stones arrivent sur les lieux, on sent que c’est déjà foutu. Des festivaliers se déploient à perte de vue, l’accès au terrain est particulièrement pénible, et en sortant de l’hélicoptère, Jagger se prend une droite en pleine gueule. Tout le monde semble déjà à la fois à cran et paumé, la plupart des participants étant déjà complètement défoncés à l’acide. Certains se roulent par terre en hurlant ou en pleurant, les dealers ont l’air de sortir d’un livre de Lewis Carroll, d’autres montent sur les échafaudages de fortune. Il doit être midi à tout péter.

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Les premières parties s’enchainent, le concert des Flying Burrito Brothers (candidats au titre de détenteurs du pire nom de groupe de l’histoire) est plutôt bon enfant, même si certains rient de manière un peu trop frénétique pour que ce ne soit pas inquiétant. Des Hells Angels tabassent tranquillement quelques cerveaux malades avec des queues de billard, et visiblement, même les chiens sont drogués. Dans le public, une meuf demande prestement un docteur, puis sort une flûte et joue un air dissonant. Une bulle de savon flotte dans l'air.

La tension monte d’un cran pendant le concert de Jefferson Airplane, pendant que Mick Jagger, planqué dans sa caravane, nous fait bien comprendre qu’il ne mettra pas le nez dehors jusqu'à son concert. Alors que la scène est constamment envahie, les Hells Angels se contentent d’écluser leurs bières. Des bagarres éclatent, le chanteur du groupe Martin Balin se prend une droite par son propre service d’ordre et tombe dans les pommes. L'autre chanteuse du groupe, Grace Slick, sort quelque chose du genre : « Faut pas traiter les gens comme ça. On doit éviter le contact des corps les uns aux autres, sauf si c’est pour faire l’amour. Vous faites tous chier. »

On a très envie de se foutre de la gueule de la naïveté de ces hippies grand teint, et en même temps il y a quelque chose de captivant à observer ainsi la catastrophe arriver inéluctablement. Le pouvoir de fascination du film vient de l’acuité confondante du regard des deux cinéastes. Figures phares du style cinéma direct, où la caméra enregistre les évènements au moment où ils se déroulent plutôt qu’elle ne les explique, les frères Maysles se tiennent à distance de leur sujet tout en donnant l’impression au spectateur d’être présent dans la pièce lorsque l’action advient. Des sortes d’hôtes idéaux, serviables et qui ne semblent jamais vouloir s’imposer. Le film est ainsi magnétique dans sa manière d’accompagner le désastre, de s'en tenir à distance tout en en captant les moments les plus saillants. Godard disait de Albert Maysles qu’il était le meilleur cadreur du monde : sa caméra devient presque performative, comme si elle anticipait et créait les évènements.

Alors que la nuit tombe et que les Rolling Stones prennent enfin possession de la scène (ou de ce qu’il en reste) pour jouer « Sympathy for The Devil » (belle mise en abime), ils sont obligés de s’interrompre devant le débordement de violences à l’œuvre juste devant eux. La caméra glisse de visages en visages, tordus par la peur, la défonce et la colère, le groupe menace plusieurs fois de s’arrêter de jouer, la situation devenant progressivement hors de contrôle. L’une des dernières images du film, sans doute la plus glaçante, montre le meurtre au couteau du jeune Noir Meredith Hunter par le Hells Angels Alan Passaro (ce dernier sera acquitté plus tard, ayant plaidé la légitime défense car le jeune homme de 18 ans avait sorti un revolver) pendant que le groupe joue « Under My Thumb » et que Jagger chante « I pray that it's all right » dans un jeu de miroir saisissant avec ce qu'il se passe devant la scène. La scène est repassée plus tard sur un écran de télé devant le regard incrédule de Mick Jagger, achevant ainsi un film qui sonne lui-même le glas d'une bulle temporelle qui ne demandait qu'à éclater.

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Des commentaires et des théories plus ou moins complotistes, plus ou moins vérifiés, ont plus tard fait état d’un Mick Jagger s'envolant en hélicoptère en empochant le magot de la tournée, alors que Meredith Hunter gisait encore sur son brancard, lardé d'au moins six coups de couteau. Ou que le jeune Noir était défoncé et incontrôlable pendant le concert, et voulait s’en prendre la bave aux lèvres aux musiciens sur scène. Rien n'est dit dans le film du racisme larvé des Hells Angels, ni de l'agression qu'il aurait subi toute la journée de la part de ces derniers. Cette façon de ne pas vouloir expliquer, de se passer de voix-off ou d'interviews contextuelles force le spectateur à réfléchir lui-même aux images qu'il se coltine. Ce qui accentue le mystère du hors-champ (du film, de l'époque), et ainsi son pouvoir subjuguant, même un demi-siècle plus tard.

Le film Gimme Shelter des frères Maysles sera diffusé ce soir au Centre Pompidou, puis le 21 juin, dans le cadre du cycle qui leur est consacré jusqu'au 30 juin. Les infos sont disponibles ici.

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