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Roger des Prés, l'homme derrière la Ferme du Bonheur

Plantée au milieu de la fac de Nanterre depuis les années 90, elle propose des fêtes house, de l'agriculture urbaine, du théâtre contemporain. Au centre, Roger des Prés, tenant des lieux qui peut aussi bien déclamer du Giono que guincher la bite à l'air.

par Marc-Aurèle Baly
25 Juillet 2019, 8:19am

Photos : Paul Cotta pour Vice FR

Au fil des ans et au gré de ses déclinaisons, la Ferme du Bonheur a signifié tout un tas de choses pour tout un tas de gens. Personnellement, elle m’évoque d’abord, aux alentours de 2008, une solution de repli quand il y a trop de monde au Crous le midi, et que je dois me contenter d’une crêpe en vitesse. Plantée au milieu de la fac de Nanterre, on croise dans cette cour des miracles (dans tous les sens du terme) hybride et bigarrée aussi bien des chèvres, un troupeau de moutons, des chevaux de trait, des cochons, que diverses brebis plus ou moins égarées.

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Il faut que tout change pour que rien ne change

Rapidement, elle devient également pour moi un lieu de fête, sorte d’ilot bucolique au milieu du tout-bétonnage entre deux cours, où l’on se la colle sur de la deep house et de la minimale (grosses tendances musicales de l’époque) en gobant, ou pas, des pilules avant que le son de Marcellus Pittman ne coupe inopinément sous le regard décontenancé de la Mamie’s. Le collectif parisien, qui vient alors d’investir les lieux, prend ses quartiers plusieurs weekends de l’été, toute la journée, lors de plages horaires qui constituent, au choix, des afters pas bégueules ou des befores-détentes (les tenants du lieu appellent eux-mêmes les « vêpres disco »), lesquels portent les doux noms d’Un Detroit Soleil, Electro d’bal, ou encore Mouss Di Ouf. On se marre, la gauche-droite caviar n’est pas encore au pouvoir, c’est avant le sérieux papal des soirées type Possession, de la techno dure 4/4 et des hangars qui font mal aux dents. Et il fait même souvent soleil.

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En y remettant les pieds il y a une grosse semaine après y avoir échappé pendant plusieurs années, la Ferme du Bonheur a inévitablement fait marcher la machine à nostalgie à plein régime, et la torsion des souvenirs qui va avec. Déjà, la gare. Après d’interminables années à être reconstruite, Nanterre-Université est enfin cimentée-maçonnée-agrandie, et ressemble désormais à une annexe de la Défense, autour de laquelle rien ne respire. Ici, l’impression d’être dans une ville-fantôme est particulièrement prégnante, et correspond à l’image que je me fais de ces villes nouvelles bâties dans les années 70 au moment où personne n’y habite encore – sauf qu’on est en 2019 et que cette fois le décor est flambant neuf. Les gens qui sortent du RER A pour se diriger à la Ferme ont quant à eux l’air de sortir tout droit du moule école de commerce – fils de puterie, ils portent des T-shirts avec des inscriptions en lettres brodées nuit chine « Mauvais Garçon de Bonne Famille » ou quelque chose du type, je pense qu’il faudrait me payer pour que j’amorce une conversation avec eux, et puis en plus on parlerait de quoi.

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Le lieu a également changé : pour la première fois, la fête est délocalisée de la Ferme au Champ de la Garde avoisinant, sous les immeubles de la garde républicaine et à côté d’une bretelle d’autoroute, ce qui donne à l’endroit un caractère agro-industriel assez intéressant. Surtout, la jauge est maintenant passée à 2700 fêtards, sur près de 4 hectares, où l’on peut à loisir se baigner tout nu, se faire masser, le dancefloor est dément, et il y a aussi un concours de free fight. J’avais peut-être souvenir avant de voir plus de lascars, de gens un peu moins uniformisés, mais c’est peut-être que c’est le révisionnisme inhérent à la nostalgie qui fait ça. En tout cas, des gens jeunes, parfois très jeunes, se baladent comme moi ébahis, dont un qui demande à son pote : « eh, t’as déjà essayé la cocaïne ? » Un ange passe, je suis vieux.

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Ce qui ne change pas par contre, c’est Roger des Prés. Aujourd’hui planté à l’entrée en djellaba, couvre-chef de colon sur le crâne, autrefois sautant teub la première dans la piscine ou prenant sa douche devant l’assistance, c’est lui le maitre des lieux, l’ancre inamovible qui fait tenir la baraque d’une main de fer - quand elle n’est pas dans le pantalon. Arrivé à Nanterre à l’hiver 92, une des questions majeures qu’il a eu à se poser était de faire de la Ferme un lieu de vie ou un lieu public (optant finalement pour la seconde option), un espace de diffusion tout autant que de création, jongler entre l’art et le divertissement, trouver l’équilibre entre le dialogue avec les pouvoirs publics et le voisinage, traverser les époques; les mairies et les politiques culturelles et territoriales (de droite, puis de gauche, puis encore de droite), et au moins autant de tempêtes médiatiques.

Aujourd’hui, si un équilibre semble avoir été trouvé, il n’est pas impossible de voir Roger des Prés déclamer du Giono le week-end, revisiter l’enfant criminel de Genet pour le dynamiter, ou comme aujourd’hui, se trimballer d’un bout à l’autre du Champ de la Garde, le cul vissé sur un de ces petits scooters ridicules pour les vieux, une tête de cochon accrochée à l’avant, puis esquisser quelques pas de danse sur le dancefloor en plein air, avant de s’enfiler d’une bouchée un burger à l’entrée, puis de repartir aussi sec. C’est très compliqué de le suivre. Une des questions qu’on a envie de lui poser forcément, c’est d’abord : comment arrive-t-il à faire tenir tout ce bordel brinquebalant en place ?

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« Au niveau légal, c'est complètement foireux. On a une convention d'occupation que j'aurais pas dû signer aussi tôt. Parce qu'ils en ont profité pour foutre une grosse pression. On avait pris autorité sur le lieu. On est comme une commune spontanée, précaire, libre, sur ces 4 hectares. On a hérité de friches pourries, on est sur du remblai francilien dans toute sa splendeur, je peux te dire qu'on a déblayé de la merde de là-dedans, et on continue, mais de moins en moins, parce que ça fait quand même onze ans qu'on y est. D'abord c'était une fois par mois, ensuite c'est devenu hebdomadaire, et maintenant c'est quasiment tous les jours qu'on y est. »

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Quand Roger des Prés m’accueille à la Ferme, c'est les couilles à l’air et le sourire jusqu’aux oreilles qu'il m'ouvre ses portes. Tout le bordel n’a pas encore été déblayé, les paroles et les idées se bousculent, dans un débit aussi mitraillé qu’il est émaillé de digressions permanentes. De là, Patrick Devedjian (actuellement président du conseil départemental des Hauts de Seine), le maire communiste de la ville Patrick Jarry, le récent démissionnaire directeur du CDN des Amandiers Philippe Quesne, les lascars en chef du quartier, la droite, la gauche, la DRAC, le département, les faux-culs bobos qui vont chercher leur panier bio de l’AMAP (« mais surtout pas dans les cités, bien sûr ! ») tous se font tailler un costard à la mesure de leur crasse incompétence, de leur cynisme ou de leur mauvaise foi dans tout ce qui relève des affaires culturelles ou de l’action sociale.

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« Le fait qu’un gros machin comme l’établissement public d’aménagement de la Défense nous ait accordé une convention est déjà assez dingue en soi. On avait le relais Epadesa sous Sarkozy, et maintenant c'est Paris-la-Défense, mais au fond tous ces politicards qui veulent "rester dans l'histoire" et faire des réformes territoriales, c'est la même chose, on change juste un peu la terminologie. On le sait depuis longtemps, la culture on va être les premiers à trinquer, évidemment. La culture, certains y ont cru, même pas seulement avec Mitterrand, certains même jusqu'à Chirac ! Je me souviens, tous les mondains qui se battaient pour avoir les centres dramatiques nationaux, comme Quesne d'ailleurs. Lui il est venu avec une vague, où il y a eu pas mal de scènes nationales et de centres dramatiques nationaux dont les directeurs partaient, et donc comme d'habitude, appel à projet, concours, les metteurs en scène, artistes ou directeurs postulent, on fait une shortlist, et à ce moment-là, on place des petits jeunes. Parce que les petits jeunes seraient tellement contents d'accéder à un CDN, qu'ils allaient pas gueuler sur les baisses de budget, tu vois ? »

A-t-il pour autant changé de braquet au fur et à mesure des années ? « La culture c'est toujours vecteur d'émancipation sociale, intellectuelle. Ma définition de la culture elle est très vaste, elle passe par l'action sociale, par la formation, la pédagogie, la science, l'agriculture. Mais tu vois, des mecs comme Quesne, ça me fait penser aux Deschiens mais pour intellos. Même si je suis d'accord avec sa vision de la mairie de Nanterre. »

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Une idée urbaine de la ruralité

La méthode ? Roger n’a pas de méthode (« la vision, mais quelle vision ? je suis un empirique moi »). Quand il débarque, il n’a que ses yeux pour voir tout le béton qu’on coule à flot dans cette ville où la seule constance, c’est que personne n’a de goût. « Ils démolissent le patrimoine historique, sans vergogne. Tout le passé industriel, populaire. Les papèteries de la Seine, c'était des bijoux architecturaux, et ben on démolit tout. Y'avait une petite cité ouvrière avec toutes les mêmes maisons, d'un charme dingue, allez bim ».

La Ferme permet selon lui d'avoir « une réflexion rurale sur le territoire. Je m'en suis rendu compte récemment : le buzz qu'on a fait à l'époque, au mieux on était pris pour des martiens (par les institutions, pas par le public - le public lui il capte), mais les discussions étaient très violentes : "qu'est-ce que tu fous avec des bêtes en ville", "il faut vivre avec ton temps", etc... Alors qu'aujourd'hui t'as plus un politique ou un technocrate qui ne s'exonère d'agriculture urbaine. »

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L'un de ses grands projets, malheureusement par la suite avorté par la mairie, arrive en 2004. Il l'appelle la « khaïma » (du nom de la tente traditionnelle utilisée à la Ferme), et pour lequel il passe alors dans les cités alentour et distribue bénévolement des fruits, légumes, produits de la ferme, dans ce qu'il appelle une tranche de vie plus qu'un grand festin. « C'était les débuts de l'AMAP, et évidemment pour ces bobos il était hors de question d'aller chercher leurs paniers bio dans les cités. Alors que pour moi c'était tout l'inverse. T'as une élue qui a dit : "Nan mais laissons-le aller dans les quartiers l'autre pédé, il va comprendre". Sauf que c'est eux qui ont pas compris. Parce que dès le premier jour, jusqu'à minuit, les gens venaient : d'abord les gosses, ensuite les daronnes, puis les darons qui rentrent du boulot. Le premier soir on n'avait aucune activité. Juste à bouffer. Le lendemain tout le monde s'est accaparé le truc, t'avais tout le monde à la même table le midi. Y'avait quelques lascars un peu teigneux, sauf que les vieux avaient compris : "Un truc comme ça, ça nous arrive jamais, bon ben tant pis j'aurai la gueule dans le cul toute cette semaine". Les gens nous ont suivi d'une cité à l'autre. On est arrivé à 700 personnes le dernier jour, en plein mois d'août. La mairie nous a harcelé pour qu'on la refasse, pour finalement la saborder. J’ai fini par arrêter de croire en tous ces gens-là, j'ai même choisi de les combattre activement au bout d’un moment. Jarry, c’est un Macron, mais avec le vernis communiste par-dessus. Tout passe par lui. »

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Alors qu’il avoue volontiers que les fêtes electro constituent la vache à lait de la Ferme, et qu’elles permettent de financer des spectacles plus fragiles, Roger dégage un étrange mélange de désaveu et d’optimisme, de malice et de taquinerie dans le regard : « Les artistes, comme les espaces verts, c'est des variables d'ajustement. J'ai donné ma jeunesse ici, j'ai 56 piges. J'y croyais pas, je croyais que j'allais avoir 17 ans pendant 4 milliards d'années. Et d'abord y'a un cardan, puis un rétro, et puis une aile, et puis un pneu. Un essieu, et j'étais en colère pendant des années, c'est dégueulasse merde je vieillis, je vais moins vite, c'est chiant, et j'ai eu un basculement quand je suis tombé sur une maison de retraite où y'avait un vieux qui était mort, et ils jetaient ses affaires. Un super beau fauteuil de personne âgée, et clac, j'ai eu le déclic. Maintenant je collectionne les fauteuils de personnes âgées. Et je me marre avec, et les gamins des teufs ils m'appellent pépé, quand ils n'essaient pas de me choper la bite. » Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu'il a toujours un coup d’avance pour savoir quand il faut, ou non, la sortir.

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