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Au coeur de l'innovation stupide : Paris a accueilli son premier HackàCon

Stupidité artificielle, sextos transparents et cancer participatif - le progrès n'a pas fini de vous en mettre plein la vue.

par Pierre-Louis Caron
14 Juin 2017, 7:00am

Après Nantes en avril dernier, Paris est donc la deuxième ville française à accueillir le Hackàcon, cet événement librement inspiré des Stupid Hackathons organisés aux Etats-Unis depuis quelques années déjà. Pendant 24 heures, une trentaine de participants se sont creusés la tête autour d'un idéal commun : inventer des choses stupides, ridicules et absurdes, dont personne n'avait vraiment besoin jusque-là. Motherboard les a suivis dans cette noble épopée.

Samedi 10 juin, à l'entrée du Tank, dans l'est parisien. La montre connectée d'un participant affiche 10h05. Open space, café qui coule à flot, barbes de trois jours : l'ambiance start-up règne en maître. On distingue même un semblant de passion chez certains candidats. Depuis que la RATP et le département d'Eure-et-Loir en organisent, les hackathons sont définitivement entrés dans le langage populaire. Mais ce matin, pas question d'améliorer les trajets sur la ligne 13 ni de combattre le chômage des jeunes en milieu rural.

10h15, les thèmes du premier HackàCon parisien tombent dans l'hilarité générale. « Swipe et maladies graves », « L'érotisme dans les tableurs », « Défis éthiques de la bêtise artificielle », « Plâtrer la fracture numérique », « Dégrader l'expérience client : best practices » ou encore « La start-up à l'heure du fax », parmi une douzaine d'autres. Les équipes se créent, mêlant codeurs, designers, artistes et autres bricoleurs. Brainstorming, post-it, séance de pitching : les codes du hackathon sont respectés. Ils et elles ont à leur disposition des micro-ordinateurs, une imprimante 3D, différents capteurs, un fer à souder, du carton. L'avenir leur appartient.

24 heures plus tard, une fois les bières et les larges saladiers de pâtes débarrassés, les équipes présentent enfin leurs trouvailles révolutionnaires, PowerPoint et vidéos promotionnelles à l'appui.

Les participants prennent connaissance des thèmes du Hackàcon

#1 – « Ferme-La », le jeu sadique pour un métro plus rapide

Prenant la forme d'une manette commandant jusqu'à 5 portes du métro, Ferme-La est une solution radicale pour régler le problème de l'encombrement dans les transports. Le principe est assez simple : puisqu'à part vous, les autres usagers du métro ne sont pas des membres productifs de la société et n'ont pas besoin d'arriver à l'heure, chaque utilisateur est équipé d'une manette qui leur permet d'empêcher un maximum de personnes d'entrer dans la rame, si possible en leur coinçant les doigts. Un exercice qui demande impatience et dextérité, et peut vous rapporter 20% de réduction sur votre pass Navigo, voire un pin's RATP.

#2 – « Deadissimo », pour des diagnostics crowdsourcés

Cancer ou pas cancer ? C'est en somme la question à laquelle répond l'application Deadissimo, de manière plus ou moins safe. « Il nous fallait des experts en médecine qui soient nombreux, rapides et mobilisables de jour comme de nuit », expliquent Malik et Wojciech, créateurs de l'application. « À l'heure actuelle, seule la communauté du forum Doctissimo répond à ces critères, nous l'avons donc mise à profit. »

Grâce à l'application, n'importe qui peut swiper à gauche ou à droite sur une question posée par un utilisateur du service, et ainsi donner son diagnostic sur la pathologie du malheureux. Un bouton sur la cuisse ? Cancer. Du sang dans les oreilles ? Bénin. « Je crois que nous avons disrupté la médecine pour de bon », commente fièrement Wojciech.

#3 – « SiriCon », la stupidité artificielle 24h/24

Georges et Paul, père et fils, ont d'emblée remporté le prix de la meilleure introduction. « Tout le monde parle de connerie ici, mais nous, nous avons inventé la connerie qui vous parle. » La start-up familiale et éphémère a donc présenté SiriCon, son assistant personnel totalement stupide qui ne vous aidera jamais. Comme toute start-up qui se respecte, Georges et Paul n'ont pas encore conçu l'application qu'ils ont présentée, mais disposaient déjà d'une jolie vidéo bien léchée et d'une campagne sur la plateforme Kickstarter. « Quel temps fera-t-il demain ? », demande Georges. « Le prochain Burger King est à 542 kilomètres », lui répond SiriCon. « Où est le restaurant le plus proche ? » questionne-t-il ensuite, n'obtenant que « Johnny Hallyday est mort » pour seule réponse.

#4 – « Mietissimo », un rajoute-miettes contre la solitude

Déroulant les slides montrant un étudiant seul, un homme d'affaires mangeant sur le pouce, et même un homme veuf le soir de Noël, l'équipe de Miettissimo a dévoilé son appareil révolutionnaire qui répand des miettes pour ajouter de la vie dans votre intérieur. Chaque appareil est alimenté par des dosettes de miettes à 79 centimes d'euros, avec des « goûts » allant de « Plaisir viennois » (miettes de croissant) à « Songe de Naples » (miettes de pizza) en passant par « Canebière Dinatoire » et « Amore Biscottata ». À noter que des gammes « S » et « Pro » existent, avec la particularité de pouvoir répandre du liquide en plus des miettes. Les Miettissimo peuvent également travailler à plusieurs, afin de simuler le succès d'un restaurant pourtant vide.

Présentation de Miettissimo

#5 – « Sneakeys », pour des sextos transparents

Comment savoir si la personne qui vous envoie un sexto est réellement « nue dans des draps de coton » ou « sortie de la douche sans serviette » ? Sneakeys a la réponse. Totalement fonctionnel lors du HackàCon, ce clavier curieux détecte les mots coquins et prend une photo de leur auteur(e) à son insu, avant de la poster sur un Tumblr dédié ainsi que sur Twitter. « Stop à l'opacité, vive la transparence de l'intimité », ont crié ses inventeurs. L'app pour Android est disponible ici.

#6 – « LonePod », l'enceinte déconnectée et sociopathe

Imaginez une enceinte qui vous dirait de vous taire si vous parlez trop fort, ou qui viendrait perturber une bonne sieste avec ses sifflements aigus. Du rêve à la réalité, LonePod le fait. L'appareil grommelle, siffle, gronde à intervalles irréguliers et souvent sans raison. Présentée par un sosie de Steve Jobs en sandalettes, l'enceinte la plus irritante du monde pèse plus de 12 kilos et a été conçue pour resister à tout type d'énervement, y compris quand on la jette contre un mur.

#7 – « Sex Goal », pour vibrer à chaque match de foot

Totalement fonctionnel lors de la présentation, ce dispositif unique pousse les amateurs de football dans leurs derniers retranchements. Composé d'un sextoy connecté et d'une panoplie d'électrodes placés sur le bras, Sex Goal détecte les actions marquantes d'un match et vous délivre une vibration intense lorsque votre club marque un but. À l'inverse, tout but encaissé se solde par une série de petits électrochocs dont l'intensité est réglable.

#8 – « Ill-at-Easy », la solution complète du malaise permanent

Grâce à leur modèle de recherche « top-down via un flowchart en bottom-up », l'équipe d'Ill-at-Easy – une entreprise où tout le monde est community-manager – a présenté une suite d'applications articulée autour d'un appareil central : un ras-de-cou en laine connectée. « Nous travaillons pour tous ces gens qui ne sont pas assez stressés, pas assez soucieux », explique l'une des participantes. Grâce un tracker, l'appareil détecte toute forme de relaxation et génère automatiquement des acouphènes. Il est aussi capable de diffuser un air pollué, de totalement déréguler la respiration et propose enfin un réveil à base de discours de Marine Le Pen. Une coupe menstruelle en laine connectée serait en préparation.

Certains projets prometteurs n'ont malheureusement pas pu voir le jour, comme les GIFs érotiques par fax que l'on reçoit image par image, le captcha où il faut différencier Igor de Grichka Bogdanoff pour prouver que l'on n'est pas un robot, ou encore l'IA en pleine crise d'adolescence. Initialement, le sextoy connecté devait quant à lui vibrer à chaque fois que l'astronaute Thomas Pesquet passait au dessus de la France.

« C'est un bon défouloir », nous confie Malik une fois les présentations terminées. Pour beaucoup de monde dans la salle, la novlangue technocratique moquée tout au long du HackàCon fait partie de leur quotidien. De quoi s'interroger sur les moteurs de l'innovation à l'heure actuelle. « Cela fait bien 5 ou 6 ans que les entreprises organisent des hackathons », rappelle un autre participant, « on peut voir ça comme de la recherche et développement gratuite, une manière de montrer aux employés qu'ils sont écoutés, ou alors comme une chance d'améliorer des secteurs entiers. Certaines boîtes organisent ces sessions sans penser à la suite, et n'arrivent pas à accompagner les bonnes idées. Mais parfois, heureusement, ça débouche sur des projets concrets. » Entre DIY et exutoire, le HackàCon a encore quelques belles éditions devant lui, dont la prochaine doit avoir lieu à Rennes cet automne.

Pierre-Louis Caron est journaliste indépendant, il est sur Twitter : @pierrelouis_c