Le film muet qui a fait découvrir l'astronautique au grand public

À sa sortie en 1929, « La femme sur la Lune » était considéré comme un film hyper réaliste, à tel point qu’il a été censuré par les Nazis : ceux-ci craignaient qu’il révèle tous les secrets des missiles V2.

|
19 Juin 2017, 9:44am

Les historiens du cinéma estiment généralement que la science-fiction a fait ses débuts à l'écran avec le Voyage dans la Lune, le magnifique court-métrage de Georges Méliès. Pourtant, le genre ne percera vraiment auprès du grand public que trente ans plus tard avec La Femme sur la Lune de Fritz Lang.

Considéré comme le premier film de SF "sérieux", La Femme sur la Lune était très en avance sur son temps. C'était la première fois que l'univers de l'ingénierie spatiale et de l'astrophysique étaient présenté au cinéma dans un film grand public, et surtout, c'était la première fois qu'un scientifique de haut niveau était recruté sur un tournage afin d'assurer un rôle de conseiller. L'effet a été immédiat : l'oeuvre a été perçue comme si réaliste qu'elle a été censurée par les Nazis, qui craignaient qu'elle révèle tous leurs secrets militaires.

La Femme sur la Lune raconte l'histoire du Professeur Mannfeldt, un scientifique marginal ayant tenter de démontrer que la surface de notre satellite cachait d'importantes réserves de minerai d'or. Ridiculisé par ses pairs et exclu de la communauté scientifique, son travail attire l'attention d'un entrepreneur nommé Helius, ainsi que d'un groupement financier américain véreux dirigé par un dénommé Walt Turner.

Après que Helius a approché Mannfeldt pour lui proposer de mettre sa théorie à l'épreuve, les deux hommes acceptent de collaborer sur l'organisation d'une première expédition lunaire. Mais en revenant du bureau de Mannfeldt, Helius est agressé par Turner et ses compatriotes, qui volent les plans du professeur. Quand Turner et son équipe de voyous réalisent que Mannfeldt et Helius envisagent de s'aventurer sur la Lune à la recherche de mines d'or, ils menacent de faire exploser le vaisseau spatial si le duo ne les laissent pas embarquer avec eux.

Pourtant, Helius a des problèmes qu'il estime bien plus graves que le chantage des Américains. Il est profondément amoureux de son assistante, Friede, qui est hélas fiancée à son autre assistant, Windegger. Profondément affecté par sa déconvenue amoureuse, Helius embarque à contrecoeur sur le vaisseau spatial - qu'il a baptisé Friede dans une tentative désespérée pour s'attirer l'amour de la jeune femme. Lui, le professeur Turner et ses deux assistants entament alors leur incroyable voyage.

Le poster de La femme sur la Lune lors de la sortie du film en 1929. Image : Wikimedia Commons

Cette épopée vers le satellite terrestre sera révélatrice, à tous points de vue : Windegger s'avère être un lâche, et Helius avoue son amour à Friede, ménageant ainsi une ambiance plutôt moyenne dans le vaisseau. Les tensions sont momentanément apaisées après l'arrivée de l'équipage sur la face cachée de la Lune, qui possède une atmosphère respirable. Nos héros découvrent des gisements d'or, et réalisent que la folle théorie de Mannfeldt est parfaitement fondée. Hélas, Mannfeldt et Turner s'affrontent physiquement afin de prendre le contrôle des gisements, et le professeur succombe à ses blessures après avoir chuté dans une cavité.

Turner tente ensuite de retourner sur Terre avec la fusée, mais il est tué par Helius qui lui tire dessus sans remords. La balle frappe également l'un des réservoirs d'oxygène de la fusée et Helius, Friede et Windegger réalisent qu'il n'y aura pas assez d'oxygène pour tous lors du voyage de retour : il faudra laisser un membre de l'équipage qui restera, seul, sur la Lune.

Windegger et Helius décident alors de désigner l'infortuné à la courte paille. Windegger est condamné par le sort. Grand homme, Helius concocte un plan lui permettant de prendre la place de Windegger, afin que lui et sa fiancée Friede puissent revenir sur Terre en couple, heureux et saufs.

Tandis que la fusée décolle, transportant supposément Windeffer et Friede, la jeune femme émerge du paysage lunaire et annonce qu'elle a décidé de rester sur la Lune avec Helius. Leur destin est laissé à l'imagination du spectateur.

*

La Femme sur la Lune seta le dernier film muet et le dernier film de science-fiction réalisé par le maître de l'expressionnisme allemand. Il constituera également le pinnacle de sa collaboration avec son épouse, Thea von Harbou, qui a écrit le roman à partir duquel le film a été adapté. Von Harbou et Land ont noué une étroite collaboration artistique depuis leur rencontre, en 1918, sous une forme qui est restée plus ou moins la même ensuite : elle fournissait le matériau littéraire et le scénario, il s'occupait de la réalisation du film.

Le premier grand succès cinématographique du duo a accompagné la sortie de Metropolis en 1927, le film muet généralement considéré comme l'opus magnus de Lang. Il a défini des codes qui participeront, plus tard, à définir le genre du film noir.

Pourtant, en dépit de leur entente parfaite sur le plan professionnel, la relation du couple était plutôt tumultueuse. Lang était connu pour être un homme volage (l'une de ses amantes les plus célèbres est d'ailleurs Gerda Maurus, la star de La femme sur la Lune) et von Harbou elle-même n'hésitait pas à entretenir des aventures passionnées en-dehors du mariage. Le couple s'est éloigné progressivement, et d'autant plus lorsque von Harbou s'est rapprochée des nationalistes allemands (elle deviendra une figure majeure du cinéma nazi). Leur mariage prendra fin lorsque Lang surprendra Van Harbou en compagnie d'Ayi Tendulkaer, jeune nationaliste indien et sympathisant nazi.

"Ils avaient un mariage très européen, dans la mesure où ils étaient très libres et où ça ne dérangeait ni l'un ni l'autre", explique Patrick McGilligan, historien du cinéma et auteur de Fritz Lang: Nature of the Beast. "Elle était pourtant une collaboratrice essentielle de Lang, qui avait grand besoin d'un auteur", a ajouté McGilligan. "Avec cette séparation, il a perdu quelqu'un qui lui était totalement indispensable. Il a passé le reste de sa carrière américaine à chercher un scénariste de l'étoffe de von Harbou. Il n'a jamais retrouvé quelqu'un capable de communier avec lui à ce point, de le comprendre avant qu'il ait ouvert la bouche, de terminer toutes ses phrases."

Fritz Lang (à droite) sur le tournage de "La femme sur la Lune". Image : Wikimedia Commons

En dépit de leur mariage turbulent, La femme sur la Lune témoigne de l'alignement presque parfait de la vision cinématographique de von Harbou et de Lang. Les deux étaient passionnés par la science-fiction, même si l'exigence d'exactitude scientifique venait avant tout de Lang.

"Lang se targuait de faire des recherches approfondies ; il adorait la documentation sérieuse et les experts", ajoute McGilligan. "Son truc préféré, c'était d'expliquer doctement que derrière telle ou telle scène, se cachaient des données scientifiques savamment pesées et évaluées. Il adorait visiter les lieux où la science se pratique, et il charmait systématiquement tous les scientifiques qui croisaient son chemin. C'est comme ça qu'il est devenu ami avec des physiciens et des ingénieurs en astronautique."

La fascination pour la science et pour le futur du voyage spatial qui naissait alors en Allemagne a permis à Land de rencontrer Hermann von Oberth, le physicien allemand qui a publié son ouvrage pionnier, Des fusées dans l'espace interplanétaire, l'année où La femme sur la Lune est sorti dans les salles allemandes. À l'époque, l'astronautique était une discipline tout neuve et Oberth était une figure de proue de la recherche dans le domaine. Opportuniste, Lang lui a demandé de servir de conseiller scientifique sur le tournage de son film, ce à quoi Oberth a consenti avec plaisir, voyant qu'il pourrait vulgariser ses idées auprès du grand public.

La collaboration s'est avérée prolifique. La femme sur la Lune était bien en avance sur son temps et anticipait les futurs développements de l'astronautique, y compris le décompte avant décollage, le lancement depuis un bassin rempli d'eau (encore aujourd'hui les tampons de lancement sont humidifiés afin de dissiper la chaleur) et l'utilisation d'une fusée lunaire à plusieurs étages.

À l'origine, Oberth voulait construire un modèle de fusée fonctionnel basée sur Friede afin de la lancer le nord de l'Allemagne, faisant ainsi un coup de pub retentissant pour le film. Hélas, ce rêve n'a jamais été réalisé en raison de contraintes budgétaires. Néanmoins, Lang et Oberth ont réussi à construire une fusée grandeur nature qui a dû être transférée d'un immeuble de grande taille à une rampe de lancement pour les besoins du tournage.

Peu de temps après la sortie du film, l'Allemagne a mis au point ses fameux missiles V2 sous le contrôle de l'élève d'Oberth, Wernher von Braun. De 1933 à 1945, le film a été interdit de diffusion en Allemagne et tous les modèles de fusées ont été détruits : le gouvernement craignait que les engins représentés dans le film ne ressemblent trop aux V2 de leur programme top secret.

La fusée Freide après son atterrissage à la surface de la Lune.

Même si d'autres détails scientifiques du film - comme la présence de minerai d'or ou d'une atmosphère respirable à la surface de la Lune - n'ont pas résisté à l'épreuve du temps (au début du 20ème siècle, l'astronome allemand Peter Andreas Hansen avait effectivement proposé une théorie selon laquelle l'atmosphère de la face cachée de la Lune était respirable), les principaux thèmes de La Femme sur la lune sont toujours extrêmement familiers aux téléspectateurs d'aujourd'hui, près de 100 ans après sa sortie.

Aujourd'hui, les scientifiques tentent de concevoir des habitats spatiaux qui permettront aux humains de vivre sur la Lune et sur Mars sur des périodes prolongées. Au cours des dernières années, plusieurs programmes spatiaux ont également proposé le développement de colonies lunaires, bien qu'aucune de ces propositions n'a abouti pour le moment. Même si la Lune n'est pas truffée de métaux précieux, c'est bien d'une ruée vers l'or lunaire dont on parle lorsque l'on évoque le prix LunarX de Google, qui accordera 30 millions de dollars aux premières entreprises privées qui feront atterrir un rover sur la Lune.

Les technologies cinématographiques et astronautiques sembleraient méconnaissables à Fritz Lang aujourd'hui. Pourtant, son film fait figure de témoignage immortel sur les ambitions de l'humain en matière d'exploration spatiale. Des ambitions qui, toujours, sont teintées d'une certaine ambiguïté morale.