La Factory. Photos de Dlilou

Dans la vie d’un Français qui organise des gang bangs

Félix Lemaître

On a rencontré un type qui passe ses journées à réunir une femme, et beaucoup d’hommes.

La Factory. Photos de Dlilou

À quoi peut bien ressembler un type qui vit de l'organisation de gang bangs ? C'est la question qui me taraude alors que je tourne en rond sur le bitume de la Porte de Bagnolet, dans l'est de Paris. Tempérament de butor, physique de gorille : après discussion avec mes potes, j'ai en tête un portrait-robot sommaire, qui correspond peu ou prou à ce que pense le commun des mortels. Pour moi, le gang bang est au sexe ce que le MMA est à pierre-feuille-ciseaux. Mais l'attente émousse mes certitudes. Le petit binoclard avec son cabas rempli de poireaux, là. Est-ce lui ?

La main qui tapote mon épaule me tire de cette rêverie. En face de moi, un homme en ensemble jogging gris. Crâne rasé, barbe de deux jours, visage doux. Loin du monstre attendu, une silhouette passe-partout et le verbe chaleureux. Je découvre Zohair, 40 ans. « J'ai des origines algériennes mais ça ne se voit pas. C'est pas plus mal, dans mon métier, faut pas avoir une tête clivante. » Les bras chargés de victuailles, il me prévient : « Je vais te faire un burger, j'aime que les gens se sentent bien, qu'ils se sentent plein. »

Une cour intérieure franchie et nous voilà devant son lieu de travail : la Factory. C'est ainsi qu'il a rebaptisé cet ancien studio photo transformé en loft. À l'entrée, sur un bar, une coupelle pleine de préservatifs et un mandrin en bois d'ébène. « Cadeau des voisins, un cabinet d'experts en arts premiers. Ils ont découvert ce que je fais sur Internet. C'est leur clin d'œil de bienvenue. » Aux murs, des tableaux de langues qui s'entrecroisent sont à vendre. Zohair est un businessman. Son marché ? La « pluralité masculine », l'équivalent en novlangue contemporaine d'une rencontre libertine entre une femme et l'équivalent d'une équipe de rugby. À la tête de son entreprise et d'un site Internet au nom évocateur, le quadra organise quatre, cinq « évènements » par semaine, dans sa Factory ou dans des salles réservées pour l'occasion. Dans la cuisine américaine, Zohair se met derrière les fourneaux, et je commence à le cuisiner.

VICE : Salut Zohair. Comment as-tu débuté dans le métier ?
Zohair : Je ne vais pas te mentir, j'aime le sexe et j'ai toujours été un entrepreneur. À 19 ans, je vendais du textile à mon compte sur les marchés. Il m'arrivait déjà de faire des rencontres libertines. Je fantasmais à mort sur les grosses poitrines, comme tous les minots. À 20 ans, je me suis fait embaucher dans un sex-shop à Paris. Avec mes expériences et à force de sympathiser avec les clients, j'ai compris que pour les hommes seuls, les clubs, c'est vite glauque si tu ne connais personne. Et j'ai noté que les nanas, elles, avaient envie d'évènements sur-mesure qui les mettent en confiance. C'est resté dans un coin de ma tête.

Après, j'ai gagné beaucoup d'argent. J'ai gagné mon premier million en francs à 27-28 ans. Je me suis lancé dans l'export de cosmétique. Chez les grands groupes comme L'Oréal ou Lancôme, les invendus étaient voués à la destruction. Moi, je les ai convaincus de me les filer à un prix modeste et de me laisser les revendre en Algérie, mon pays d'origine. Et ça a cartonné. À cette époque, je la jouais grand seigneur. Je faisais même des soirées coquines à mes frais. Sauf que j'ai beaucoup perdu à cause de clients qui ne me payaient pas. Une faillite et un divorce plus tard, je me suis retrouvé au RMI.

Le déclic, ça a été la crise de 2008. Les soirées payantes en dehors des clubs échangistes, ça n'existait pas avant cela. C'était très mal vu. Moi, je me suis adapté. J'ai monté ma boîte, Z Machine, en 2009. Au début, je n'avais rien à perdre. Je dormais dans ma caisse. Si j'arrivais à me faire 70 euros grâce à une soirée, je pouvais dormir à l'hôtel. Aujourd'hui, je fais partie des quinze personnes en France qui organisent des gang bangs. À temps plein, on n'est que trois. Et je suis celui qui bosse le plus : 1 200 soirées au compteur.

C'est rentable ton business ?
Beaucoup de soirées ne le sont pas. Le modèle, c'est Hollywood. Un blockbuster va permettre de financer les films plus indépendants. Les grandes soirées financent les petites. Tu fais une rencontre chic avec plein de convives, une déco à thème, un scénario, de la bonne bouffe et de l'alcool. Là, tu peux proposer un prix plus élevé. Il y a une clientèle, rare, qui a les moyens de ses ambitions. Ils peuvent se permettre de privatiser un grand restaurant parisien. Avec la crise, des endroits auparavant fermés aux libertins ouvrent désormais leurs portes – tant qu'on garantit une certaine discrétion. Par exemple, une nuit, on a eu un petit musée parisien rien que pour nous. C'est une question de zéros sur le chèque.

Et tu factures combien pour un gang bang ?
Un gang bang « normal », ce sera 70 euros. De plus, je refuse de dire à une femme : « C'est au moins dix mecs sinon, on le fait pas. » Parfois, une femme me demande seulement deux gars. Je vais le faire quand même parce que demain, elle en voudra peut-être plus et participera à une soirée plus rentable. Je suis pour la démocratisation, et on m'a beaucoup critiqué là-dessus.

Le monde libertin, c'est un cercle fermé, un peu snob. Certains pensent que ce que je fais, c'est synonyme de baisse de qualité. Moi, je suis pour l'ouverture, c'est pour ça que je suis passé par Internet. J'ai reçu des ambassadeurs, des directeurs de grandes sociétés du CAC40. D'un autre côté, je fais parfois crédit à des mecs au RSA. Pour moi, tout le monde a le droit de coucher.

Y a-t-il un profil particulier de personnes qui viennent ici ?
Jeunes, vieux, riches, pauvres, tout le monde se mélange. Par contre, on pense souvent qu'il suffit de secouer un cocotier pour avoir dix mecs prêts à baiser ensemble avec une femme. C'est faux. Beaucoup se dégonflent au dernier moment. Les trois-quarts de mon job, c'est de gérer ces désistements.

Dans cette optique, j'ai mes petites techniques pour avoir des hommes de « bonne qualité ». Primo, le nom de mon site : gangbangshards.com. C'est violent, extrême. Pratique pour décourager les indécis. Deusio : la cooptation. Ça marche pas mal pour trouver des gars sûrs qui bandent quoi qu'il arrive et qui s'entendent bien. Et ils font la police entre eux. Si l'un d'eux ne change pas de préservatif quand il change d'orifice, les autres vont le rappeler à l'ordre. Tertio : le principe de carte de fidélité. Attention, j'ai aussi ma liste noire. On peut être banni. La majorité des problèmes viennent des hommes qui participent avec leur nana. Ils ont une femme soumise et pensent qu'ils peuvent traiter tout le monde de la même manière. Beaucoup de couples ont l'impression de rendre service en venant. Ils pensent être la huitième merveille du monde.

La valeur ajoutée pour une telle entreprise, c'est le turnover, parce qu'il y a l'idée de chasse derrière. Même si tu as Miss Monde, si elle vient deux ou trois fois, les mecs seront lassés. Et les filles, si on leur présente toujours le même groupe de mecs, elles ne viendront plus. Les femmes que l'on reçoit ne sont souvent pas libertines. Elles viennent une fois ou deux et on ne les revoit plus.

Et comment se déroulent en général les « évènements » ?
Je donne rendez-vous aux hommes une demi-heure avant, afin qu'ils se connaissent, se motivent. Prendre un verre, ça aide. J'évalue aussi s'ils correspondent aux critères demandés par la star du jour, que j'avais indiqués dans l'annonce : baraqués, métis, blancs, poilus, etc. Eux ne savent à quoi la fille va ressembler, ils doivent me croire sur parole.

Je ne mets pas de photos sur le site, par confidentialité mais aussi pour que ça ne devienne pas un catalogue de nanas dans lequel on pioche. Ça reste une rencontre, avec de l'incertitude. Un gang bang, c'est la recherche d'une alchimie plus qu'une performance. Pour les femmes, il y a deux cas de figure. Il y a celles qui, pour être à l'aise, ont besoin d'un bon repas et de discuter avant. Elles s'acclimatent dans le pédiluve. C'est le plus courant. Beaucoup arrivent tremblotantes. Et il y en a d'autres qui, pour se lâcher, ont besoin d'être jetées directement dans le grand bassin.

Moi, je reste là, sur le rebord de mon bureau, au-dessus de la salle où tout se passe. De temps en temps, je descends leur apporter des encas et les éponger. Je suis un peu une mère juive pour eux !

Sinon, quels sont les fantasmes les plus courants chez les participantes ?
La pluralité masculine repose sur le fantasme de la reine des abeilles : savoir qu'on peut attirer un nombre important d'hommes. Ça excite, il y a une envie de record. Cinq, dix, vingt, cinquante, ça peut monter très haut. La semaine dernière, une étudiante m'a dit : « Au moment où l'on se parle, je sais qu'un homme vient de chaque point cardinal pour moi. » Ça la faisait mouiller. C'est de l'ego plus que du sexe. Le truc, c'est d'être convoitée. Dans le même genre, j'ai déjà organisé une fausse mise aux enchères.

Dans le gang bang, on trouve également le plaisir de la soumission, bien sûr – mixé parfois avec la religion, avec le trip Monsieur le curé, on m'a attachée, on m'a violée. J'ai joui mais ce n'est pas ma faute, c'est mon corps qui m'a trahie. Il y a également la version lutte des classes. J'ai eu une bourgeoise qui voulait se faire prendre dans un chantier par vingt mecs déguisés en ouvriers. Sinon, les faux kidnappings ont un vrai succès. La femme sait quel jour on va l'enlever. C'est la montée d'adrénaline : on la met dans le coffre d'une bagnole ou à l'arrière d'une camionnette. Nous, on est masqué. 95 % du temps, elle jouit avant même d'être arrivée au loft.

Tu n'as jamais eu de problème avec les flics ?
Au cas où, je garde une trace écrite de toutes les demandes. C'est pour ça que je veux qu'on me contacte uniquement par SMS ou par mail. Comme je suis le numéro 1 du secteur, en toute modestie, la concurrence essaie de me mettre des bâtons dans les roues. J'ai été accusé de proxénétisme par un rival. La police est venue me chercher, j'ai fait mes 24 heures de garde à vue. C'était éprouvant mais je n'avais rien à craindre. Je n'ai jamais payé une fille ! Mon point d'honneur, c'est de faire payer garçons et filles.

Et sinon, parles-tu de ton activité à tes proches, ou ta copine ?
C'est pas un métier que les femmes acceptent facilement. Il y a la jalousie. Au départ, je le disais, et mes copines partaient aussi sec. Une fois, deux fois, trois fois… Après, tu te dis que tu vas essayer autre chose. Tu tends quelques perches et si tu vois que ça prend, que la personne est ouverte d'esprit, tu annonces la couleur. Ma copine actuelle a tapé mon nom sur Google et a compris ce que je faisais. J'ai dû lui envoyer 300 SMS en une matinée pour lui expliquer. Après ça, elle a visité le site.

C'est à cette époque qu'un architecte m'a demandé d'organiser une soirée à Venise. Je l'ai emmenée sur la Place Saint-Marc, elle était aux anges. L'événement s'est déroulé dans l'ex-appartement de Natalie Portman. Elle a vu du beau monde, un écrivain connu est venu… Au moment où tout le monde s'est éclipsé, elle m'a dit : « Si c'est ça, c'est pas aussi sauvage que je l'imaginais. » Maintenant, elle accepte et me pousse pour que je sois au top.

Tu sais, certains organisateurs sont des prédateurs. Ils font ça pour coucher, c'est malsain. Moi, c'est mon métier. Mon kif, c'est que les autres s'éclatent. Au début, les gens ne se connaissent pas et une heure après, ils se tapent dans le dos. Comme au stade de foot quand il y a un but. Ça, c'est ma drogue dure. C'est super gratifiant.

Merci beaucoup, Zohair.

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