Archéologie du lol

Comment le suicide est devenu cool sur Internet

Depuis 2006 et la première apparition du mème "An Hero" sur MyDeathSpace.com et 4chan, le suicide est devenu une source de lol de choix sur Internet.

par Sébastien Wesolowski
02 Mai 2017, 3:06pm

Le 20 avril 2006, Mitchell Henderson, un garçon de 13 ans, s'est tiré une balle dans la tête dans sa maison de Rochester, Minnesota. Il n'a rien laissé derrière lui : aucune lettre de suicide, aucun indice sur les raisons de son geste. Ses camarades, choqués, ont entamé leur deuil en créant une page MySpace sur laquelle n'importe quel internaute pouvait présenter ses condoléances. Evidemment, les trolls l'ont vite découverte - et malheureusement, elle a retenu leur attention.

L'un des messages d'hommage expliquait que Mitchell Henderson avait perdu son iPod le jour de son suicide. Un autre le qualifiait de "héros" à deux reprises, chaque fois avec une faute grossière : "an hero" au lieu de "a hero". Les membres du forum My Death Space ont beaucoup aimé ces messages d'adolescents endeuillés et maladroits. Dans un fil de discussion ouvert en août 2006, ils ricanent : " Mitchele, i am sory fro yuor iPod, yuo wer such an hero…" L'affaire aurait pu en rester là si ce brouhaha n'était pas tombé dans les oreilles de 4chan.

Mitchell Henderson, devenu bien malgré lui le premier mème consacré au suicide.

Les habitués du grand méchant imageboard se sont tant amusés de la mort de Mitchell Henderson que l'expression "An Hero" est devenue un mème de référence. Aujourd'hui encore, elle est lancée comme une invitation au suicide : dans une embrouille entre internautes anonymes, un "You should an hero" vaut largement un "Kill yourself". On l'utilise aussi pour désigner un suicidé - ce qui arrive souvent, tant Internet se passionne pour l'auto-destruction.

Beaucoup de suicides ont marqué l'histoire du web infréquentable. En 2012, Amanda Todd, une adolescente canadienne, s'est tuée pour mettre un terme aux insultes, au chantage et aux agressions dont elle était la cible sur Internet. Sa mort a suscité un débat international sur le cyber-harcèlement. Elle a également popularisé le mème du suicide par ingestion d'eau de Javel, une blague toujours à la mode chez certains youtubeurs.

Amanda Todd.

Un iPod, une bouteille d'eau de Javel : Internet aime se focaliser sur les accessoires du suicide. Sans cette fétichisation, pas de bonnes vannes. En 2013, l'étudiant américain Dakota Moore a été baptisé Toaster Steve après avoir tenté de se tuer en mettant le feu à sa chambre à l'aide d'un grille-pain. Plusieurs centaines de personnes l'ont regardé brûler en direct sur Chateen, le service de streaming vidéo sur lequel il avait décidé de retransmettre son geste. Beaucoup l'ont encouragé, certains en scandant son surnom.

Dakota "Toster Steve" Moore a orchestré sa tentative de suicide pour qu'elle ressemble à une offrande. Le jour où il a failli mourir, il a d'abord appâté le public sur 4chan : "En tant qu'oldfag [un membre de longue date d'un forum, ndlr], je me suis dit qu'il était temps de remercier la communauté de la meilleure manière qui soit : pour vous, je suis prêt au an hero face à la caméra". Sans cette annonce, il serait sans doute resté anonyme.

Dakota "Toaster Steve" Moore

Si Mitchell Henderson est devenu la cible des trolls par malchance, Toaster Steve a accédé à la célébrité en tentant de se donner la mort sur l'autel d'Internet. Amanda Todd, au contraire, a marqué le web parce qu'elle a été victime du réseau : un prédateur l'a convaincue de se dénuder pendant un chat vidéo et s'est servi des images pour ruiner sa vie. Des montages cruels sous-entendent qu'elle a bien mérité ce destin tragique ; selon leurs auteurs, l'adolescente s'est suicidée pour ne pas avoir à assumer son attitude de "traînée".

Les cas d'Henderson, Moore et Todd frappent par la cruauté qu'ils ont suscité sur le web. Qui ose plaisanter à propos du geste autodestructeur d'un adolescent, et pourquoi ? Le principal responsable est évidemment 4chan. Ses membres ont diffusé An Hero, les blagues sur l'eau de Javel et le grille-pain. Pour Cole Stryker, l'auteur d' Epic Win for Anonymous: How 4chan's Army Conquered the Web, cette cruauté est rendue possible par l'anonymat typique du forum. A l'en croire, c'est lui qui "encourage les gens à être plus offensants qu'ils ne le seront jamais en réalité".

Malheureusement, l'argument de l'anonymat ne tient pas. Du côté du Weird Facebook, cet ensemble de pages réputé pour ses montages drôles et étranges, on aime beaucoup rire des comportements autodestructeurs à visage découvert. Les 65 000 personnes qui suivent Real Alcoholic Memes reçoivent quotidiennement leur dose de réflexions déprimantes. Suicide memes, 15 000 abonnés, raffole des blagues avec des noeuds coulants. La ligne éditoriale de Crippling Depression, 110 000 abonnés, oscille entre Skyblog d'adolescent mal dans sa peau et appels ironiques à l'auto-suppression.

Capture d'écran de la page Facebook Crippling Depression.

Cette dimension du Weird Facebook diffuse des contenus qui confinent parfois à l'apologie du suicide. Beaucoup de posts sont supprimés par les modérateurs du réseau social. Les abonnés ne s'en alarment pas ; ils aiment et mentionnent leurs amis dans les commentaires comme s'il s'agissait d'une page dédiée à un sujet banal. Sur une image publiée par Crippling Depression, on lit : "Je consacre un minimum d'efforts à ma vie/mes objectifs parce que je suis assez sûr que je vais finir par me tuer". Une commentatrice rebondit : "Le truc le plus triste, c'est que même si je ne peux pas m'arrêter de rire, ça fait mal de se sentir à ce point touché par ça". 78 personnes aiment.

Si 4chan s'acharne à faire des blagues sur le suicide, c'est parce que son sens de l'humour repose sur l'offense. Le fameux leitmotiv-plaidoyer "I did it for the lulz" vient de là : si c'est choquant, c'est amusant. Sur Facebook, le mobile est différent. "C'est un genre d'échappatoire, confie l'administrateur de Suicide Memes, contacté sur Facebook par Motherboard. Je pense que cet humour noir est pertinent, que c'est une manière de s'échapper de la vraie vie. Ca permet aux gens de rire un peu, de se dire que tout ça n'est qu'une blague même si c'est sérieux".

Le créateur de Real Alcoholic Memes évoque lui aussi ce sentiment d'échappée dans un article publié en juillet dernier par Vocativ : "Le monde est un endroit vraiment affreux, c'est tellement effrayant et accablant d'y exister. Si nous arrivons à rire de toute cette absurdité, peut-être qu'on se sentira moins seul ? Des gens sont venus me dire que ma page les aidait à encaisser toute cette stupidité". Au cours d'un échange de mails avec Motherboard, il a avoué que cette cure ne fonctionnait pas sur lui : "Tout ça ne s'améliore pas, on s'habitue juste".

Capture d'écran de la page Facebook Real Alcoholic Memes.

Les choses ne devaient pas se passer ainsi. A l'origine, Real Alcoholic Memes était une tentative de soins auto-administrée : "C'était une thérapie pour moi-même, explique son fondateur dans Vocativ . Les choses que je publie sont très personnelles. Je ne fais pas de contenus pour les autres". Dès lors, pourquoi diffuser ces oeuvres sur un réseau social ?

Au Centre de Ressources en Suicidologie (CRES) de Paris, on est partagé face au comportement des administrateurs du Weird Facebook suicidaire. Pour son créateur et co-président, le psychiatre Jean-Pierre Soubrier, la création et la diffusion de mèmes sur l'auto-destruction n'aide personne : "Je pense que ça ne soulage pas, a-t-il déclaré à Motherboard au cours d'une rencontre. Quel est le but de ces auteurs ? La notion de perversion intervient. Parce que s'amuser à provoquer dans le suicide, c'est quand même assez cruel".

Les assistants du Professeur Soubrier sont moins inquiets. Pour Thibault Tison, étudiant en psychologie à l'université de Rennes, les mèmes sur le suicide ont une fonction sociale : "Les personnes qui ont des idées suicidaires sont souvent seules. Partager des blagues sur le sujet, ça permet de recréer du lien social, (…) de s'inscrire dans un groupe. Ça peut avoir une valeur de protection contre l'acte suicidaire". Le documentaliste Mathieu Lesprit ajoute : "On peut y voir une transposition sur les réseaux sociaux de ce que beaucoup d'individus déprimés font en vrai : plaisanter. Je me demande si pour certaines personnes, ce n'est pas agir sur les réseaux sociaux comme elles le feraient avec des amis".

Naviguer aux confins de l'humour noir pour se sentir enfin entouré ; et si c'était ça, l'explication des plaisanteries sur le suicide, sur Facebook comme sur 4chan ? La solitude et la tristesse occupent une place importante dans la culture de l'imageboard. Pour certaines de ses sous-catégories, il y a même une fierté à être un paria dépressif IRL. En enchaînant les blagues atroces sur un sujet aussi sensible que l'auto-destruction, leurs membres cimentent leur sentiment d'appartenance à la communauté tout en rejetant ce qu'ils perçoivent comme le monde normal : quand eux, les rebuts réfugiés sur le web, osent se moquer d'un adolescent suicidé, les "gens normaux" s'indignent et s'émeuvent.

Du côté du Weird Facebook, on apprécie aussi les plaisirs de l'antagonisme. "Les gens qui trouvent la page offensante doivent apprendre à gérer notre humour ou arrêter de nous suivre, lâche l'administrateur de Suicide memes. Si tu ne peux pas supporter notre contenu, regarde ailleurs. (…) Nous ne sommes pas de mauvaises personnes, nous avons juste un mauvais sens de l'humour". Il en va ainsi sur Internet.

Capture d'écran de la page Facebook Suicide Memes.

Les mèmes sur le suicide, cruels ou pas, traduisent un besoin de fraternité. Ils révèlent aussi un désespoir typique de notre époque. Un utilisateur anonyme de Wizardchan, un forum dédié aux hommes vierges de plus de 30 ans, explique ainsi leur succès : "C'est avec la vérité qu'on fait les meilleures blagues. Peut-être que nous ne vivons pas dans la pire période de l'histoire, mais elle est putain de déprimante pour différentes raisons. Les boulots stupides, le doute, la décomposition de la communauté, le manque de contrôle sur nos vies, le chômage, le monde qui semble devenir fou, le manque de confiance dans l'état et les institutions… Tout ça donne un sentiment d'insécurité".

C'est un fait : aux Etats-Unis, le taux de suicide explose depuis la fin des années 90. Presque tous les groupes ethniques et tranches d'âge sont touchés. Les chercheurs imputent cette tendance à l'isolement social, au contexte économique difficile et à la société de la performance : la pression monte et l'aide est de plus en plus difficile à obtenir. Dans ce cul-de-sac du réel, rire devant des mèmes offensants est devenu un bon moyen de diluer son angoisse et sa solitude.