JUSTICE

Une journée aux comparutions immédiates du tribunal de grande instance de Nancy

Délinquants multirécidivistes, affaires ordinaires et comportements erratiques – là où l'on juge des êtres humains, dans l'indifférence générale.

par Sandrine Issartel
28 Avril 2017, 5:00am

Image tirée du film "Police" de Maurice Pialat, 1985

Situé à quelques pas du parc Sainte-Marie, le bâtiment abritant le tribunal de grande instance de Nancy se démarque des autres immeubles d'un quartier hautement résidentiel. Datant des années 1980, tout en verre, béton et métal, c'est lui qui m'accueille en ce mercredi 15 mars, alors que je me rends à l'audience des comparutions immédiates. Pour accéder aux salles d'audience, il faut passer le portique de sécurité et emprunter les grands escaliers qui conduisent au sous-sol. Dans la salle des pas perdus, les seuls néons encore en marche clignotent, symptômes parmi tant d'autres des difficultés que dénoncent les syndicats régionaux depuis plusieurs mois.

Ce jour-là, dans la salle F, cinq affaires doivent être jugées selon la procédure de comparution immédiate. Sept prévenus ont été placés en détention provisoire, le huitième comparaît libre, mais sous contrôle judiciaire. Tous viennent d'être interpellés et leur garde à vue a pris fin au plus tard trois jours avant leur présentation devant le tribunal. Tous ont également en commun d'avoir commis des délits passibles d'au moins deux ans de prison.

Dans la plupart des affaires du jour, les prévenus demanderont un délai afin de préparer leur défense. Dans un tel cas de figure, le tribunal ne doit donc statuer que sur leur maintien – ou leur placement – en détention jusqu'à l'audience, selon qu'ils risquent ou non de réitérer les faits d'ici là – ou qu'ils présentent ou non un risque de ne pas se présenter à l'audience.

Quand de vieilles affaires refont surface

Les trois prévenus, âgés d'une vingtaine d'années, ont soigné leur mise et redoublent de politesse à l'égard des magistrats, chargés de les juger pour une affaire de stupéfiants dans les environs de Nancy. « Bonjour Madame la présidente », articulent-ils chacun leur tour, installés dans le box. Une promenade de santé pour ces post-adolescents déjà condamnés, entre autres, pour des affaires relatives à la drogue. Aujourd'hui, ils comparaissent pour détention d'héroïne et de cocaïne, ainsi que consommation de cannabis. Une arme semi-automatique et des cartouches ont également été retrouvées sur l'un des trois individus. Les faits remontent à 2015 et les prévenus, interpellés il y a peu, encourent sept ans d'emprisonnement.

Deux des trois hommes ayant demandé un délai pour être jugés, l'affaire va être renvoyée. Il s'agit aujourd'hui pour le tribunal de se prononcer sur un maintien en détention ou une remise en liberté, en attendant l'audience. Le premier accusé, 22 ans, petit brun vêtu d'une veste de jogging rouge, est intérimaire dans le BTP. Il affirme avoir été « engagé pour deux ans » auprès d'une agence. Il vit chez ses parents. « Mon beau-père s'occupe très bien de moi, comme si c'était mon papa. Il est là pour me serrer la vis », déclare-t-il. « Il a un petit frère de sept ans, lourdement handicapé, c'est le pilier de la famille, explique son avocat. Si vous le placez en détention, son frère va perdre un repère et sa mère va paniquer », poursuit-il, avançant que son client n'a fait qu'« ouvrir le sac dans lequel se trouvait la drogue pour voir ce qu'il contenait », d'où la présence de son ADN.

À 23 ans, le second prévenu est manutentionnaire depuis deux mois. Il vit en couple avec les deux enfants de sa compagne – qui ne sont pas les siens. Son conseil insistera sur l'évolution tant personnelle que professionnelle du jeune homme depuis 2015 et défendra, lui aussi, une remise en liberté.

Le cas du troisième prévenu, celui qui portait une arme, est un peu plus délicat, du fait d'un casier plus chargé. En 2016, il était condamné à trois ans de prison pour trafic de stupéfiants, ce qui conduit le procureur à requérir son maintien en détention provisoire. Dans le box, le grand bonhomme fond en larmes à l'évocation de son fils de trois ans, dont il vient tout juste de récupérer la garde. « On fait du réchauffé », s'indigne l'avocat, qui jure que son client s'est lui aussi rangé des voitures. Argument reçu cinq sur cinq par la présidente, qui décide de libérer les prévenus jusqu'à l'audience, renvoyée au mois de mai. « Merci Madame ! », lancent les trois jeunes hommes à l'unisson en quittant le box.

Le cleptomane aux « multiples personnalités »

Le 14 mars, un homme de 44 ans a brisé la vitre d'une voiture en plein centre-ville de Nancy afin de s'emparer d'un blouson et d'une sacoche. Le véhicule était stationné devant un restaurant dont le patron a surgi, coursant le voleur jusqu'à récupérer le butin. Quelques mètres plus loin, l'auteur du délit était interpellé. En ce 15 mars, quelques heures après les faits, un quadragénaire vêtu d'une marinière entre dans le box des accusés. Il semble quelque peu penaud et présente un profil atypique. Ingénieur en informatique au Luxembourg, il revendique des revenus à hauteur de 8 000 euros par mois – sans toutefois en fournir la preuve. « Je n'arrive pas à expliquer mon geste, je gagne très bien ma vie et je viens de toucher un héritage. L'argent n'est pas un problème pour moi », explique-t-il. « Mais pourquoi avez-vous fait cela ?, interroge la présidente. Vous aviez besoin d'un nouveau blouson ? Vous espériez être condamné ? Vous avez envie que l'on s'occupe de vous ? » « Mes proches pensent que j'ai plusieurs personnalités. Je me demande si je ne suis pas bipolaire », répond-il.

Une personnalité complexe, en effet, si l'on se penche sur son casier. Ce dernier comporte neuf mentions, laissant penser que l'accusé présente quelques problèmes de toxicomanie, d'alcoolisme et de cleptomanie chroniques. Le jour de l'audience, il est sous le coup de plusieurs sursis du fait d'une condamnation, en septembre 2015, pour vol à l'arraché – peu de temps après avoir commis un vol avec destruction.

Le procureur requiert une peine de trois mois avec mandat de dépôt, ainsi que la révocation de ses sursis. Le tribunal suit les réquisitions et condamne le quadragénaire à neuf mois de prison ferme ce qui, manifestement, est loin de l'enchanter. « Vu ce qu'il s'est passé lors de ma dernière détention, je pense que cela va mal se terminer », lance-t-il en quittant son box.

Le « mauvais gestionnaire » à la barre

Le prévenu est jugé pour banqueroute – ce qui n'est pas le délit le plus courant au rayon des comparutions immédiates. Il est également poursuivi pour avoir dissimulé des actifs et détourné 38 000 euros. « Je voulais bien faire, juste sauver mon entreprise », explique-t-il. À 29 ans, il a monté plusieurs sociétés, qui ont toutes été liquidées. Séparé de sa compagne, il assure avoir des projets. Pourquoi pas au Luxembourg. Mais dans l'immédiat, il doit commencer à travailler chez son père. « Dès lundi », assure-t-il.

Le fait est que le jeune homme compte quelques mentions à son casier parmi lesquelles on trouve – outre des problèmes de conduite sans assurance et sans permis – de l'abus de confiance, du démarchage à domicile sans autorisation, du faux et usage de faux… Il demande un délai pour préparer sa défense et ne sera donc pas jugé sur le fond. Redoutant un renouvellement des faits ainsi qu'une fuite à l'étranger, le procureur demande son placement en détention provisoire. Cette réquisition semble parfaitement « disproportionnée » aux yeux de l'avocat du prévenu, qui reconnaît toutefois que son client est « un très mauvais gestionnaire et un très mauvais gérant ».

Un simple coup de fil au père du prévenu anéantit sa défense. Il dément toute collaboration future avec son fils, « un mythomane », selon lui, en qui il ne peut « avoir aucune confiance ». Le presque trentenaire ira donc en prison. « Suivez-vous un traitement médical », demande la présidente ? « Oui, mais je ne vous dirai pas lequel, c'est privé », répond-il, un peu agressif. « Avez-vous besoin d'un examen médical urgent ? – Oui. – Et psychologique aussi ? – Ben, tant qu'à faire… »

Mauvaises fréquentations

Elle est tellement petite que sa tête arrive à peine au niveau de la vitre du box des prévenus. Elle a 19 ans, est née en Serbie, et est venue rejoindre sa grand-mère en France après avoir transité par plusieurs pays d'Europe, « pour avoir une vie meilleure ». Elle comparait pour cinq cambriolages commis le même jour. Alors qu'elle faisait la manche, elle a croisé la route d'une prénommée Pamela, qui l'a entraînée dans la combine. « Elle m'a dit "Viens, on va prendre des vêtements, tu verras, c'est bien plus facile que de faire la manche" », explique-t-elle dans un français laborieux. Les vêtements, elle n'en a jamais vu la couleur, sa complice l'incitant plutôt à dérober des produits de beauté et des objets coûteux dans différents domiciles, en ce 28 décembre 2016.

Elle sera interpellée quelques semaines plus tard, sans sa complice, avanouie dans la nature.Au cours de son audition, elle reçoit plusieurs appels d'un homme. S'agit-il d'un présumé complice ? « Il n'a rien à voir là-dedans », assure-t-elle lorsque la présidente lui pose la question. La jeune femme jure qu'on ne l'y reprendra plus. Le procureur ne l'entend pas de cette oreille et requiert une peine de huit mois d'emprisonnement assortie d'un mandat de dépôt. Elle écope finalement d'une peine de dix mois d'emprisonnement, avec mandat de dépôt, et devra verser 620 euros de dommages et intérêts à l'une des victimes, ce qui, pour la présidente, « ne fait pas très cher du cambriolage ».

Un couple à la dérive et un téléphone portable

Qui a bien pu dérober le téléphone portable d'un nageur qui avait eu le malheur de laisser traîner son sac dans les vestiaires de la piscine ? « On m'a dit que vous vous étiez emporté devant le tribunal hier ? Est-ce qu'aujourd'hui vous vous sentez en mesure de parler calmement ? » Dans le box, l'homme de 37 ans, très nerveux, doit être jugé pour le vol d'un téléphone portable. Sa compagne, âgée de 25 ans, comparait libre, sous contrôle judiciaire. Elle est accusée de recel dudit téléphone, en état de récidive légale.

« Je ne savais pas que ce téléphone avait été volé, je pensais que c'était un cadeau », explique celle que la police a surprise en train d'essayer de revendre l'appareil après en avoir fait débloquer la carte SIM. « Elle ne vous dira pas la vérité, pour elle, c'est moi le problème, elle veut juste se débarrasser de moi ! », s'emporte son ami, qui refuse toujours de reconnaître qu'il est l'auteur du vol. « Les mains derrière le dos ! Pas de gestes ! », réprimande la présidente face à l'individu de plus en plus nerveux. « On se croirait à l'armée ! Vous me coupez dès que je commence à discuter ! », s'exclame-t-il avant d'avancer l'hypothèse d'un troisième homme, lui-même l'auteur du vol, pour s'extirper de la mauvaise passe dans laquelle il se trouve.

L'argument est qualifié de « degré zéro de crédibilité » par le procureur, qui requiert une peine d'un an d'emprisonnement pour le prévenu et de trois mois avec sursis pour sa compagne. « Il est vrai que mon client n'attire pas la sympathie et je ne vous cache pas que je suis à deux doigts de déposer mon mandat à la barre compte tenu de son comportement mais c'est contraire à mon serment et je considère, malgré tout, qu'il a droit à une défense », reconnaît son avocat, à plusieurs reprises malmené par le prévenu durant l'audience. Et ce dernier de se défendre : « Vous avez vu mon casier ? [16 mentions dont une condamnation à sept ans de réclusion pour viol, ndlr] Vous pensez sérieusement que j'aurais pris un tel risque pour un téléphone portable ? ». L'argument ne suffit pas à amadouer un tribunal qui le condamne à six mois de prison, avec maintien en détention. La jeune femme, qui doit comparaître en avril pour des faits similaires, écope de deux mois de prison avec possibilité d'aménagement. « C'était du cinéma ! », hurle-t-il tandis que les agents de l'administration pénitentiaire lui passent les menottes, convaincu que sa désormais ex-petite amie lui a joué un tour pendable.

Sandrine est sur Twitter.