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Des Beach Boys à Charles Manson : comment la scène musicale de Los Angeles a sombré dans le chaos au cours des années 1960

Dans son nouveau livre « Everybody Had An Ocean », William McKeen tente de comprendre comment de jeunes musiciens insouciants se sont retrouvés mêlés à des meurtres et des enlèvements commandités par une pop-star ratée.

par Seth Ferranti; traduit par Paul Ramon
25 Avril 2017, 2:32pm

En 1960, les Beach Boys sortaient « Surfin' USA », une chanson qui capturait toute la joyeuse exubérance que pouvaient offrir, à l'époque, les filles, les bagnoles, le surf, et le sud de la Californie en général. Los Angeles était la Mecque du surf rock, une musique qui reflétait le charme sans prétention de la ville. Mais les promesses du début des sixties tournèrent au tragique une dizaine d'années plus tard. Alors que des personnages hauts en couleurs s'imposaient sur le devant de la scène musicale – comme Charles Manson, Jan & Dean, Joni Mitchell, Sam Cooke, Frank Sinatra Jr., The Mamas And The Papas, Elvis Presley et Ike & Tina Turner – l'existence des frères Wilson se transforma en une spirale infernale qui les mena des orgies, de l'amour libre et de la surf music aux kidnappings et aux demandes de rançons.

Frank Sinatra Jr. fut enlevé. Le chanteur texan Bobby Fuller fut retrouvé mort dans des circonstances inexpliquées - même si l'enquête conclut finalement à un suicide. Et surtout, Dennis Wilson se retrouva à fréquenter Charles Manson de manière très assidue à la fin des années 60, lorsque celui-ci essayait désespérément de percer dans l'industrie musicale. Le point culminant de l'horreur fut atteint avec les meurtres tristement célèbres perpétrés par la Manson Family, lors desquels le gourou et ses disciples assassinèrent brutalement neuf personnes.

Dans Everybody Had An Ocean : Music And Mayhem In 1960s Los Angeles, paru début avril aux États-Unis sur Chicago Review Press, William McKeen, auteur de livres sur la culture rock et professeur à l'université de Boston, qu'un diagnostic de cancer a poussé à terminer cet ouvrage qu'il souhaitait écrire depuis longtemps, passe en revue cette époque sombre et pleine d'événements inattendus. Comment une bande de jeunes américains bronzés connus pour leurs hymnes adolescents et insouciants ont fini par partager leur vie avec une rock star ratée qui s'avérera bientôt être un des criminels les plus vicieux de notre siècle ? Comment la musique se retrouva mêlée à d'autres kidnappings et meurtres perpétrés à cette période ? Je suis allé chercher des réponses auprès de McKeen.

Noisey : Quelles sont les circonstances qui ont donné naissance à un âge d'or de l'histoire du rock dans le Los Angeles des sixties ?
William McKeen : La scène musicale de Los Angeles a commencé à se développer dès les années 40, avec la création de Capitol Records, puis à la fin des années 50, lorsqu'un nombre croissant d'importants labels indépendants ont commencé à apparaître, comme Specialty et Aladdin. Le siège des majors, comme Columbia et RCA, se trouvait à l'Est, ce qui explique la grande tradition d'indépendance à L.A. Le rock'n'roll était poussé en avant par les pionniers un peu tarés des labels indépendants : Sam Phillips chez Sun, à Memphis, Leonard Chess, de Chess, à Chicago, et Art Rupe, de Specialty, à Los Angeles. Voilà l'atmosphère à l'aube des sixties : une tradition d'indépendance.

Et puis est arrivé Brian Wilson, le petit génie de la musique, qui a rompu avec les habitudes de la musique populaire. Il a pris de la distance avec les studios. Il produisait ses propres morceaux, et rejetait les producteurs désignés. En fait, il avait la main sur tout – il écrivait, produisait, arrangeait, et jouait. Chuck Berry, et, dans une moindre mesure, des artistes comme Little Richard, Eddie Cochran et Fats Domino, avaient déjà établi le modèle du singer-songwriter, qui différait du modèle classique de la pop music.

Brian Wilson est allé encore plus loin, en prenant le contrôle de l'ensemble du processus. Pas de Svengali pour son groupe. Le Svengali faisait partie du groupe. On vante les mérites de Brian Wilson – à raison, bien sûr – pour beaucoup de choses. Mais on ne le remercie pas souvent d'avoir contribué à libérer les artistes de l'emprise de la racaille de l'industrie musicale. Il a mis en place un environnement de travail indépendant pour les musiciens, et ce à l'âge de 19 ans.

Est-ce que tu peux décrire la place qu'occupaient les Beach Boys dans les années 60 ? Est-ce que leur popularité n'avait-elle pas quasiment atteint celle des Beatles ?
Le rock était presque mort en Amérique, au début des années 60. Chuck Berry était en prison, Little Richard était entré dans les ordres, Buddy Holly et Eddie Cochran étaient morts, et après son passage à l'armée, il était clair que les aliens avaient pris contrôle du cerveau d'Elvis. Il était encore là physiquement, mais le King avait disparu.

À l'époque, la seule musique américaine de qualité venait de Californie – les opéras pop de 3 minutes, produits par Phil Spector, et les disques des Beach Boys. Les Beach Boys étaient l'espoir du rock'n'roll américain. Pendant ce temps-là, les groupes de rock anglais redécouvraient le rock américain. Rapidement, les Beatles, les Stones et tous les autres faisaient redécouvrir la musique américaine au jeune public américain capricieux.

De manière assez ironique, on peut dire que les Beach Boys ont connu leur plus grand succès en Grande-Bretagne. Au milieu des années 60, quand les Beatles produisaient leurs grands chefs-d'œuvres, on les plaçait souvent derrière les Beach Boys en terme de popularité auprès du public. Pet Sounds, l'album de 1966 qu'on considère aujourd'hui comme la plus grande production du groupe – voire comme le plus grand album de rock de tous les temps, pour certains critiques – a été un immense succès en Angleterre, mais un échec relatif aux États-Unis. Au cours de la fin des années 60, la popularité des Beach Boys a commencé à décliner dans leur propre pays, tout en restant extrêmement haute en Europe. Avec le recul, bien sûr, aucun groupe ne pouvait rivaliser avec les Beatles sur tous les fronts. Mais les Beach Boys n'en étaient pas loin.

En quoi la dynamique relationnelle des frères Wilson a influé sur le son des Beach Boys ?
C'était une famille étrange, en partie à cause de la tradition générationnelle de maltraitance transmise par le grand-père de Brian, Dennis et Carl. Leur père, Murry, était un monstre. Assez tôt, les frères ont compris que la seule manière d'empêcher leur père de les frapper, c'était de chanter. Il fondait quand il entendait de la musique. Ils ont compris qu'il adorait les harmonies vocales. Ils ont développé ce talent, et l'ont mélangé avec le rock'n'roll de leur génération – et avec Chuck Berry en particulier. Voilà la combinaison à laquelle l'enfer de l'enfance des Wilson aura donné naissance : des harmonies d'enfants de chœur, et du rock'n'roll.

Comment est-ce que l'ambiance peace & love, les drogues et la célébrité soudaine à Los Angeles ont-elles assombri la feel-good music d'un groupe de surfers comme les Beach Boys ?
Ça a été une évolution naturelle. Quand les Beach Boys chantaient leurs chansons sur le surf et les bagnoles, ils chantaient vraiment sur l'indépendance. Le personnage du « teenager » a été inventé dans la deuxième moitié du XXe siècle. Avant la période de l'après-guerre en Amérique, les enfants étaient juste des marchandises, que les familles utilisaient souvent comme une aide supplémentaire. Les loisirs n'existaient pas, et les enfants gâtés encore moins.

Après que la génération précédente ait survécu à la Grande Dépression et à la deuxième Guerre Mondiale, elle a commencé à élever ses enfants, les Baby Boomers. Et en compensation, cette nouvelle génération a bénéficié d'une vraie enfance – et on les a appelés les « teenagers », un mot lui aussi inventé au XXe siècle. Ces ados bénéficiaient d'une certaine liberté, avaient des voitures, et accès à un revenu. Brian Wilson et les Beach Boys se sont chargés de l'illustration musicale de ce phénomène, et une fois ce nouveau lifestyle apparu, il était impossible de faire machine arrière.

Le désir de liberté s'est alors mis à grandir de manière exponentielle, et malgré tout ce que la génération de leurs parents avait accordé à ces jeunes, ce qui semblait les lier tous était une volonté de rompre avec les habitudes de la génération précédente. Ils ont donc choisi d'adopter une ouverture d'esprit qu'ils ne retrouvaient pas chez leurs parents, et de s'orienter vers tout ce qui tranchait clairement avec le status quo. Cette ouverture d'esprit a fini par se changer en naïveté. Les jeunes accueillaient bras ouverts tout ce qui était nouveau et différent, ce qui en a fait des proies faciles pour des escrocs comme Charles Manson.

Dennis Wilson et Charles Manson

D'après toi, quel était le degré de proximité de Dennis Wilson et de Charles Manson à l'époque ? Et comment expliquer qu'une scène qui a contribué au développement et à la popularité des Beach Boys évoluait dans les mêmes cercles que quelqu'un comme lui ?
Les gens disaient que Manson était quasiment le frère siamois de Dennis Wilson. Bien sûr, ils étaient colocataires, mais en plus de ça, ils passaient presque tout leur temps ensemble. Dennis assurait le rôle de parrain pour Manson, il a essayé de lui décrocher un contrat d'enregistrement, parlait de lui à tout le monde. Manson était le fournisseur de Dennis – en femmes et en drogues –, et il cherchait à lui rendre la pareille, en quelque sorte. Dennis était un type extraordinairement généreux, qui partageait son argent et ce qu'il possédait avec les autres, parce qu'il n'aimait pas voir les gens malheureux.

Les autres Beach Boys n'étaient pas aussi accueillants. Brian et Carl voulaient soutenir leur frère, dont les compositions s'imposaient comme les trucs les plus excitants du groupe, dans cette période d'incertitude de la fin des années 60. Mais Mike Love, Bruce Johnston et Al Jardine s'étaient méfié de Manson dès le départ, et Brian et Carl n'on pas tardé à les rejoindre. Ils ont engagé un détective privé pour enquêter sur le passé de Manson. Lorsque le groupe a découvert qu'il avait écopé de plusieurs peines de prison, ils ont cherché à couper les ponts. Mais Dennis, lui, aimait l'idée de flirter avec le danger.

Comment une superstar de la surf music a pu se retrouver à subventionner le kidnapping de Frank Sinatra Jr. ?
Dean Torrance, du duo surf Jan & Dean, était loyal avec ses amis. Quand un des ses potes de lycée est venu le voir et lui a demandé de lui prêter de l'argent pour pouvoir kidnapper une célébrité, Dean s'est dit « Pourquoi pas ? » Il s'est dit qu'il était clair que son ami avait besoin d'argent, et maintenant qu'il était une rock star, il s'est dit qu'il pouvait se le permettre. Il ne croyait pas que son ami irait jusqu'au bout – jusqu'à ce qu'il entende la nouvelle à la radio.

Qui a tué Bobby Fuller, le chanteur texan installé en Californie, et pourquoi est-ce qu'on a soupçonné la mafia ?
Le meurtre de Bobby Fuller n'a jamais été élucidé. Le rapport du médecin légiste – qui a été modifié après coup – indique qu'il s'agit d'un suicide, mais comment est-ce qu'un homme déjà mort aurait pu conduire jusqu'à la maison de son ami pour y expirer ? La mafia entretenait des liens avec les labels, et une théorie avance que Bobby Fuller avait dû rendre des comptes à ces « partenaires silencieux » de l'industrie musicale.

Comme il n'arrivait pas à percer dans la musique, Manson a décidé de se laisser aller à la folie meurtrière. Pourquoi ?
Manson traînait avec des rock stars comme Dennis Wilson et Neil Young, et avait le sentiment qu'il méritait aussi de vivre comme eux. Dennis Wilson avait été incapable de lui décrocher un contrat d'enregistrement. Neil Young avait recommandé Manson à Mo Ostin, président de Warner-Reprise Records, mais celui-ci passa son tour. Terry Melcher, un ami de Dennis – producteur des Byrds et de Paul Revere & the Raiders, fils de Doris Day – a enregistré Manson à quelques reprises, mais n'est pas non plus allé plus loin.

Furieux, Manson a cherché à faire passer un message à l'intelligentsia musicale de L.A. Il a envoyé ses tueurs dans la maison où Terry Melcher avait vécu avec sa copine, l'actrice Candace Bergen. Manson était souvent allé chez lui, et il était retourné dans cette maison depuis que Melcher avait déménagé. Mais c'est cette maison qu'il a choisie, pour faire peur à ceux qui l'avait rejeté. Tous les rêves de Manson se résumaient à être une rock star. Quand il a compris que ça n'arriverait pas, il a pété les plombs.

Comment est-ce que Manson a changé le point de vue de l'Amérique sur la génération hippie, et quel a été l'impact de toute l'affaire sur les Beach Boys et les autres stars de la surf music des années 60 ?
Avant l'arrivée de Manson, le mouvement hippie était perçu comme un soulagement dans la culture populaire, léger et plutôt marrant. D'un coup, ces jeunes hirsutes et inoffensifs se sont mis à faire peur. Manson a sonné le glas de la culture hippie. Je pense qu'il voyait les hippies comme une bande de crétins, facilement exploitables. Il est sorti de prison, a vu comment les choses se passaient à Haight-Ashbury, et s'est mis en tête de profiter de cette naïveté inscrite dans les gênes du public peace & love. D'apparence, il ressemblait à un hippie lambda, mais il n'en était pas un. Je ne pense pas que Manson ait eu un impact si terrible sur les Beach Boys en terme de relation avec leur public. Ils n'étaient plus très populaires à cette époque. Je crois qu'aujourd'hui, beaucoup de monde ignorent les liens que Manson entretenait avec les Beach Boys, Neil Young, the Mamas and the Papas et les autres.


Seth Ferranti est sur Twitter.

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