Culture

Ce que révèlent les œuvres une fois passées au microscope

Pour les conservateurs d’art, l’intérieur des peintures en dit long.
02 mai 2016, 8:00am
Image de Une : Coupe transversale de : Franz Kline, Orange and Black Wall (1959), huile sur toile (169,5 x 367 cm). Cet échantillon montre que Kline faisait des expériences avec plusieurs types de bleu sur cette zone, avant de finir avec du blanc. Le mélange intriqué des couches du milieu dévoilent qu’il a appliqué une peinture plus sombre tandis que le bleu clair étant encore frais. Toutes les photos sont du Dr. Corina Rogge et sont publiées avec l’aimable autorisation du Museum of Fine Arts de Houston.

Derrières les portes closes d'institutions d'art des quatre coins de la planète, se cachent des machines à remonter le temps et autres chambres d'investigation. On y voit ressortir de ternes chefs-d'œuvre aussi éclatants qu'à leurs premiers jours ; on y perce des secrets de maîtres ; on y met à jour des compositions secrètes planquées dans de célèbres toiles. The Creators Project vous fait entrer dans ces laboratoires de restauration.

Un extrait microscopique d'une peinture à l'huile peut sembler de peu d'intérêt pour l'œil humain mais, agrandi 20 fois, il commence à ressembler à une découpe géologique, plutôt graphique de surcroît. Les couches de couleur les plus anciennes ont l'air des strates en-dessous de la surface, la peinture tachetée prend l'apparence de la roche et des bandes de couleur semblent se mouvoir, intriquées comme des plaques tectoniques. Aux yeux d'un conservateur, la géographie intérieure de ce petit grain d'un demi-millimètre est une sacrée mine d'informations.

Coupe transversale de : Maître espagnol inconnu, Saint Pierre (XVème siècle), huile et feuille d'or sur bois (147,9 x 54,3 cm). Cette coupe est éclairée par une lampe lambda à gauche et aux ultraviolets à droite — cette dernière montre la présence de trois pigments de rouge différents afin de donner une meilleure impression de profondeur.

Selon les Dr. Corina Rogge et Dr. Zahira Bomford du Museum of Fine Arts de Houston, ce genre d'analyse transversale a été décrite pour la première fois en 1914 et développée ensuite dans les années 1930 par un scientifique-conservateur travaillant au Fog Art Museum de Harvard. S'il est possible de récolter des indices sur les couches internes d'une peinture en regardant à l'intérieur d'une fissure à l'aide d'un microscope, l'extraction d'un petit échantillon est une méthode bien plus directe. Elle est peut être réalisée avec n'importe quelle peinture ou objet enduit — sculptures, peintures, œuvres sur papier comme les photographies.

Coupe transversale de : Franz Kline, Red Brass (1955), huile sur toile (173,4 x 99,3 cm). L'apparence inhabituelle de cet échantillon suggère qu'il y avait des fissures dans la peinture avant que les couches de vert et de jaune soient appliquées, à force de tendre la toile ou à cause de chocs dans l'atelier, par exemple.

« À l'origine, les échantillons de peinture étaient incorporés dans de la cire et ensuite coupés avec un microtome », explique Rogge, un chercheur, et Bomford, un conservateur de peintures confirmé. Aujourd'hui, d'autres médiums sur support, comme le polyester et l'époxy, sont également utilisé et, afin de rendre la surface suffisamment lisse pour être photographiée, l'échantillon est plus souvent poli que coupé. « Comme c'est un procédé destructif, nous ne prenons que des échantillons de zones dans un état dégradé. Donc nous ne ferions pas de prélèvement sur une peinture en parfait état », précisent-ils. Ceci étant dit, étant donné la taille de l'échantillon, « plus petit qu'une tête d'épingle », l'opération laisse à peine une cicatrice à peine, voire pas du tout, visible.

Coupe transversale de : Lygia Clark, Espaço modulado no. 2 (1958), Peinture industrielle sur bois (89,9 x 29,8 cm). Si la peinture a l'air simple en surface, « cet échantillon, pris sur une zone blanche, montre une stratification très complexe de six couches ». Cela pourrait indiquer que Clark a fait plusieurs essais de couleur ou de textures.

Sous la loupe, les minuscules fragments répondent aux multiples questions que l'on peut se poser sur l'histoire d'un objet et la méthode employée par l'artiste. A-t-il peint dans le frais ou a-t-il laissé les différentes couches sécher ? Combien y a-t-il de couches et font-elles toutes partie du travail de l'artiste ? Y a-t-il des vernis transparents qui modifient les couleurs ? La couleur de base est souvent d'une importance cruciale : « comme de nombreux artistes ont utilisé des fonds colorés pour donner un rendu particulier à leurs œuvres, cette méthode de recoupement peut permettre d'évaluer si tel tableau appartient bel et bien à l'œuvre de tel artiste ou s'il correspond juste à la même époque ».

Coupe transversale de : Attribué à John Vardy, Stool for the Palm Room, Spencer House, London (c. 1757), bois de citronnier, dorure et tissu (non original) (43,2 x 67,3 x 55,9 cm). Le bois de ce tabouret est maintenant matelassé mais des versions antérieures sont mises à jour dans cet échantillon.

En amassant des collections entières d'échantillons, des conservateurs, des historiens et des scientifiques peuvent commencer à comparer des parties entre elles. C'est là que les points commencent à prendre leur importance. « Petit à petit, dans le temps et dans l'espace, des chercheurs ont mis au point une compréhension des particularités techniques propres à certains artistes », écrivent les conservateurs du MFAH, « ce qui contribue à résoudre des problèmes liés à la paternité et l'authenticité, ainsi qu'à avoir une meilleure appréciation et compréhension des techniques originales et des caractéristiques de vieillissement. »

Pour les non-scientifiques, vous pouvez toujours admirer ces bijoux abstraits comme des œuvres d'art à part entière.