Une journée avec des sorciers indonésiens

Alors que le Parlement indonésien souhaite légiférer au sujet des forces occultes, on a tenté de comprendre qui étaient les experts autoproclamés en sortilèges.

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04 avril 2017, 5:00am

Cet article a été initialement publié sur VICE Indonésie.

En novembre dernier, l'Assemblée délibérative du peuple – l'équivalent de notre Parlement national – s'est prononcée pour l'interdiction des dukun santet, ou « sorciers maléfiques », en adoptant une série de mesures que certains détracteurs ont qualifiée de « tentative très étrange de légiférer sur le surnaturel ».

Cette loi, présentée par les pouvoirs publics comme une simple mise à jour du Code pénal indonésien, a pour objectif de rendre illégal le fait de prétendre pouvoir jeter des sorts dans un but malfaisant. La loi ne punit pas donc l'action en elle-même, mais le dessein. C'est la troisième fois que le gouvernement indonésien tente de réglementer la magie noire. Les deux tentatives précédentes ont échoué lorsque certains représentants ont fait remarquer qu'il serait compliqué pour la police de prouver l'existence de la santet, la magie noire.

« Ceux qu'on veut punir, ce sont les gens qui prétendent maîtriser la santet », explique Arsul Sani, un député membre de la commission des lois du Parlement indonésien. « Le type qui prétend être un dukun santet, c'est lui qu'on veut emprisonner. C'est tout. S'il s'agissait de l'acte de santet en lui-même, ce serait bien trop compliqué à prouver. »

La croyance en la sorcellerie est tellement répandue en Indonésie que certains dukun sont traités comme des célébrités de l'occulte. D'anciens présidents, comme le général Suharto, des politiciens réputés, des grands hommes d'affaires – tous ont prétendument eu recours à des chamans et des guérisseurs, qu'ils ont généreusement récompensés pour leurs services.

Le Conseil Indonésien des Ulémas, la principale organisation islamique du pays, a tenté de décourager les férus de magie noire en lançant une fatwa contre la sorcellerie, déclarée haram ; cependant, cela n'a pas vraiment changé les mentalités des musulmans du pays. Selon un sondage du Pew Research Center datant de 2012, 69 % des musulmans indonésiens croient en la sorcellerie.

« La santet, c'est l'énergie des objets inanimés, comme des ongles, des clous, du fer – tout, en fait. » - Dewi Sundari

Si certains peuvent juger qu'il ne s'agit après tout que d'un folklore local, ses implications sont bien réelles. À la fin des années 1990, le pays s'est retrouvé plongé dans une mystérieuse et sanglante chasse aux sorcières, qui a fait plus d'une centaine de victimes. Dans le Java oriental, les habitants de Banyuwangi durent barricader leurs portes et organiser des patrouilles pour se défendre contre des violents « ninjas » masqués de noir, qui frappaient de nuit et laissaient des corps de dukun santet décapités ou démembrés dans leur sillage.

Si les chasses aux sorcières sont plus rares de nos jours, les meurtres de « sorciers » n'ont pourtant pas disparu. En mars 2016, dans le Sulawesi du Nord, une femme de 70 ans a été assassinée et démembrée par une foule de 30 personnes. Les habitants du coin étaient persuadés qu'elle avait jeté un sort à un homme, le rendant malade.

C'est pour cette raison que cette loi est importante aux yeux du gouvernement. Arsul Sani, qui a aidé à sa rédaction, m'a déclaré qu'une simple blague concernant la santet pouvait suffire à mettre quelqu'un derrière les barreaux.

« Vous n'avez pas à faire ça, m'a expliqué Arsul. Si des gens font des blagues là-dessus, ils prennent le risque de finir en prison. »

L'origine de la nouvelle législation remonte à plusieurs dizaines d'années. Les députés indonésiens abordèrent le sujet pour la première fois dans les années 1990, entraînant une vaste polémique au sein des sphères de pouvoir. Selon de nombreuses voix, il paraissait difficile d'interdire la magie noire tout en continuant d'admettre que cette dernière n'existait pas.

Le projet de loi est revenu sur le tapis en 2013, où il s'est de nouveau retrouvé au cœur d'un débat houleux. Il a fallu trois années supplémentaires pour que le projet de loi soit rediscuté.

Ce projet de loi est également critiqué pour une conséquence assez inattendue au premier abord. En effet, l'interdiction de la magie noire aurait pour effet de frapper le porte-monnaie de ceux qui pratiquent la magie blanche et luttent quotidiennement contre les sorts des dukun santet. Sur Internet, j'ai trouvé le site de Dewi Sundari, une « sorcière blanche ». Son site me semblait tout ce qu'il y a de plus sérieux : un sceau officiel se mêlait à des photos de Dewi et à des éclairs. Dewi m'assurait pouvoir inverser les sorts de magie noire grâce à son pouvoir – situé à mi-chemin entre sorcellerie et guérison.

« La santet, c'est l'énergie des objets inanimés, comme des ongles, des clous, du fer – tout, en fait », m'a-t-elle expliqué lors de notre entretien téléphonique. « L'énergie est ensuite transférée dans le corps de la victime pour lui faire du mal. Il existe une autre version, qui s'appelle teluh, où l'on utilise l'énergie d'organismes vivants comme des asticots, des vers ou des insectes. On peut également utiliser les deux en même temps : ça s'appelle tenung. »

Dewi m'a raconté qu'elle traitait des maladies causées par la santet en permanence. Cette magie malfaisante serait souvent utilisée comme une arme lors de disputes dans le cadre familial ou professionnel. D'autres l'utiliseraient pour se venger de quelqu'un qui leur a fait du mal par le passé, m'a-t-elle expliqué. Selon elle, s'il s'agit d'une pratique dangereuse, ce n'est pas pour autant que l'Indonésie devrait la bannir.

« Cette loi va sans doute donner naissance à de fausses accusations. Et si quelqu'un se vante de pouvoir pratiquer la santet alors qu'en fait, il n'y connaît rien ? Il y a d'autres problèmes bien plus importants dont le gouvernement devrait s'occuper. »

Si Dewi gagne sa vie en inversant les sorts de magie noire, elle ne pense pas que la loi aura un impact significatif sur son gagne-pain. Elle fait payer ses clients selon un barème dégressif : les plus pauvres peuvent profiter de ses services pour presque rien.

Mais dans certains milieux indonésiens, la magie est un vrai business. Certains dukun célèbres – comme Agung Yulianto, qui se fait appeler Ki Joko Bodo – se vantent régulièrement d'être payés plusieurs milliards de roupies pour leurs services. Il existe de nombreux sorciers célèbres en Indonésie : des hommes avec des noms comme Ki Gendeng, Pamungkas, Ki Kusomo ou Ki Narto – un expert autoproclamé de la métaphysique.

Ki Narto

J'ai rencontré Ki Narto dans la salle d'attente d'une petite station de télévision sur laquelle il anime une émission ayant pour thème le surnaturel. Il était vêtu d'un gilet noir, d'une chemise rouge et blanche et de lunettes à monture rouge. Ki Narto est un dukun moderne, un homme qui pense que les pouvoirs occultes sont une forme d'énergie qui provient d'une autre dimension. Selon lui, on ne peut accéder à cette énergie que par l'entraînement et l'expérience. Il compare d'ailleurs cette formation à l'apprentissage de la guitare ou de la cuisine : toute personne déterminée et dotée d'un peu de talent peut devenir un dukun brillant.

« Les gens sont souvent beaucoup trop rationnels, m'a-t-il déclaré. Il existe pourtant des choses qui dépassent nos sens. C'est ce qu'on pourrait appeler le sixième sens. »

Ki Narto était en train de boire une infusion à base de pétales de fleurs – une boisson répandue parmi les dukun. « L'Indonésie est remplie de faux dukun, a-t-il poursuivi. Des gens qui font croire aux autres qu'ils possèdent des pouvoirs magiques alors qu'ils n'utilisent que des subterfuges. » Son émission télé est basée là-dessus : discréditer les faux sorciers. Il se méfie également des gens qui promeuvent leurs pouvoirs sur Internet. « Si vous êtes un vrai dukun, vous n'avez pas besoin de pub pour vous mettre en avant. »

Bien entendu, Ki Narto se définit lui-même comme étant un vrai dukun. Sur son téléphone, une photo le montre en train de faire tenir un keris – une dague traditionnelle indonésienne – en équilibre sur sa pointe sans la toucher, en utilisant uniquement ses pouvoirs. « Je sais faire ça », m'a-t-il simplement dit en désignant la photo.

J'ai alors demandé à en voir la preuve. Ki Narto s'est emparé d'une longue dague ancienne avec une poignée en bois poli et a essayé de la faire tenir en équilibre. « Ça va marcher, m'a-t-il soufflé. Allez ! Tiens debout ! »

La dague est immédiatement tombée. Ki Narto s'est déplacé dans toute la salle d'attente, essayant son tour de magie sur la table, sur le sol, et finalement sur la table basse au milieu de la pièce.

« Je crois que ça va marcher cette fois. Ouais, ça va marcher ! »

Il a alors lâché la dague et celle-ci a tenu en équilibre sur la pointe de sa lame – sachant que celle-ci était légèrement appuyée sur un fourreau en bois, qui lui-même était appuyé contre un paquet de gobelets en plastique.

Après ce tour de passe-passe, je lui ai demandé s'il avait déjà utilisé la magie noire. « Non, ou en tout cas pas volontairement », m'a-t-il expliqué, avant de me raconter une anecdote dont la véracité est impossible à vérifier.

« Il était très grossier, pas qu'avec moi, mais avec tout le monde », m'a dit Ki Narto au sujet de l'une de ses connaissances. « Du coup, j'ai demandé à un ami : "Quel genre de véhicule conduit-il ?" Il m'a dit que cet homme avait une moto. "Très bien, il va mourir dans un accident de la route !" Je suis rentré chez moi et je l'ai imaginé en train d'avoir un accident sur sa moto. »

Quelques années plus tard, Ki Narto a reçu un coup de téléphone : l'homme venait de mourir.

« Un ami m'a appelé pour me dire : "Eh, il est mort. Il a eu un accident" », s'est souvenu Ki Narto.

Il a raccroché le combiné et a souri.

Ki Narto se rappelle avoir pensé : « Merci mon Dieu. Il est enfin mort. J'ai compté : un, deux, trois, quatre. Il a mis quatre ans à mourir, donc ce n'est pas de ma faute. Mais il faut que je vous dise : mon don peut être une bénédiction ou une malédiction. J'essaie de l'utiliser comme bénédiction la plupart du temps, mais il arrive qu'elle se transforme en malédiction. »

Ki Narto n'est pas du genre à douter. Mais alors, quel regard porte-t-il sur le projet de loi ?

« Balancer une blague sur la santet, c'est comme se marrer au sujet des attentats quand on est dans un aéroport : ça ne se fait pas », m'a-t-il répondu, avant de me quitter.

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