Culture

Dans l’arène avec la star des femmes matadors mexicaines

Comment être une jeune mère célibataire en pratiquant une activité que beaucoup considèrent comme violente, voire inhumaine.

par Shona Sanzgiri
23 Janvier 2017, 6:00am

Photos par Shona Sangziri

Cet article est extrait du numéro de Ceux qui sortent quand vient la nuit.

Lorsque je suis arrivé dans l'arène de Tlaxcala – l'une des plus belles mais aussi l'une des plus anciennes au monde –, celle-ci était vide. À cinq minutes de la place principale, grouillante d'amoureux, de musiciens et tout ce qui fait le charme typique d'une petite ville mexicaine, l'arène Jorge « El Rancho » Aguilar trônait. Elle est ici depuis le XVIe siècle, jouxtant l'énorme clocher de l'église, lequel jette une ombre bienvenue sur les sièges des tribunes.

À 10 heures du matin, il faisait déjà 37 degrés. La nuit précédente, ma femme et moi étions allés danser, et j'en sentais encore le contrecoup tandis que j'attendais la plus grande femme matador du Mexique, Karla Sanchez San Martin, plus connue sous le nom de Karla de los Angeles. Je scrutais l'arène, pleine de chaux séchée, de bouteilles de tequila vides et de taches de sang, au moment même où de los Angeles entrait en scène.

Avant de faire un commentaire sur la température ambiante dans l'espoir d'amorcer un semblant de conversation, j'ai remarqué son lourd et doré traje de luces (son habit de lumière) et les gouttes de sueur qui perlaient de son montera, son grand chapeau noir. J'ai finalement décidé de ne pas l'ouvrir au sujet de la chaleur.

De los Angeles ne vit pas à Tlaxcala, quoiqu'une affiche placardée dans l'entrée principale le prétende. Elle vient d'Apizaco. C'est une ville industrielle située à 30 kilomètres de là, et elle y vit en compagnie de ses deux jeunes novilleros, des toréadors amateurs qui l'aident à se préparer de temps à autre. En périphérie d'Apizaco, d'autres matadors vivent de leur ganaderías, leur élevage de bovins, et pratiquent la corrida par plaisir. Je voulais en savoir plus sur la corrida mexicaine, et j'étais curieux de savoir quel rôle celle-ci jouait dans le Mexique d'aujourd'hui. Tout m'intéresse dans la corrida mexicaine : ses origines qui remontent à l'époque coloniale, mais aussi les à-côtés, comme cette jeune mère célibataire et ambitieuse, pratiquant une activité que beaucoup considèrent comme violente, voire inhumaine.

De los Angeles en train de travailler sa technique. Elle porte son traje de luces, ainsi qu'une cape de corrida, sa capote.

Dans l'arène, j'ai regardé de los Angeles commencer son premier exercice. Elle était avec son ami novillero, lequel tenait une paire de cornes tissées en direction de la matadora. Pendant ce temps, elle agitait sa cape rose, sa capote, dans une série de mouvements faussement simples. De mon côté, j'essayais de me concentrer sur sa dextérité et ses mouvements de pieds.

Quelques « Olé ! » ont été émis depuis les tribunes. Sur une colline plus loin, un groupe d'adolescents s'était rassemblé pour assister au spectacle. De los Angeles a continué ses exercices, imperturbable. Parfois, les gamins s'arrêtaient de rire, d'un coup, comme s'ils étaient figés. Peut-être est-ce dû à la proximité de l'église, mais il y avait quelque chose d'allégorique, de mystique dans leur soudain silence.

Puis ce fut au tour de Bernardo, un autre novillero, de se montrer, armé d'une petite brouette surmontée d'une fausse tête de taureau. De los Angeles a alors lancé son volapié, la manœuvre qui sert à porter le coup fatal au taureau, et où ce dernier, hypnotisé par la cape, baisse la tête avant d'être achevé par l'épée du matador. Elle a foncé vers la brouette, tandis que Bernardo s'apprêtait à charger. Avec un courage presque suicidaire, elle a alors fait en sorte de plonger sa lame dans la fausse tête du bovin, tout en tournant autour de ses cornes. Puis elle s'est tournée, offrant un large sourire aux gamins assis sur la colline.

Elle a répété le mouvement une douzaine de fois, avec application. Combien de taureaux a-t-elle tués dans sa vie ? « 200 », m'a-t-elle répondu. « Et si Dieu le veut, j'espère en tuer 200 de plus. »

« Je ne laisserai jamais ma fille faire ça. La douleur qui en résulte est trop importante. » — Karla de los Angeles

À Tlaxcala, de los Angeles est une célébrité. Dans un restaurant collé à l'arène, j'ai demandé à un serveur s'il connaissait Karla de los Angeles. L'expression de son visage a répondu à sa place. Puis il a ajouté, avec un petit sourire : « Claro. » Enfin, il a jeté un regard à ma tête et mes fringues, pour savoir d'où je venais. Puis il s'est tourné, et a disparu.

Le jour précédant mon passage dans l'arène, j'avais discuté avec quelques locaux pour comprendre le sens de la tauromachie locale. Parmi eux, certains pensent qu'il s'agit de l'attraction principale de la ville. Pour d'autres, ce n'est pas si populaire que ça. J'ai appris que les touristes – principalement mexicains – remplissaient le stade pendant la haute saison. 

Plus tard, dans un club rock où des mecs commandaient des bouteilles de tequila entières et gueulaient du Pearl Jam dans un anglais maladroit, le « chanteur » du groupe a tenté de m'intimider ; pour lui, la tauromachie demeurait un truc d'Espagnols. Un autre local, plus perspicace, m'a dit que de son point de vue, les corridas avaient été importantes à une époque : celle où ses ancêtres s'étaient fait avoir en aidant les Espagnols.

Car l'histoire de Tlaxcala est en contradiction avec celle du Mexique : en effet, ses habitants ont pactisé très tôt avec l'envahisseur espagnol. Avant l'arrivée des Espagnols, les Tlaxcalans avaient déjà été assiégés par les Aztèques, situation que le conquistador Cortés a exploitée à son avantage. Cortés a d'abord vaincu les habitants de Tlaxcalan. Ensuite, il a convaincu plusieurs milliers d'entre eux de se battre à ses côtés contre les Aztèques. Pour commémorer leur amitié avec l'Espagne, Cortés ordonna ensuite aux locaux de construire l'une des premières églises des Amériques, l'église de Tlaxcala Iglesia de San Francisco, collée à l'arène. La plupart des bâtisses de la ville, comme nombre de traditions – les corridas, notamment – découlent de ce temps révolu.

Quand on s'est rencontrés dans l'arène, j'ai demandé à de los Angeles ce qui l'avait attirée dans ce sport, où elle n'endure pas seulement les coups des taureaux, mais aussi ceux des machos. « Un jour, je suis venue voir une corrida, et je ne sais pas ce que c'était – l'arène ou l'adrénaline –, mais tout m'a semblé magique. C'était un appel. » J'ai acquiescé de la tête. Étrangement, sa réponse reflète ce que je pense moi-même des corridas : un spectacle esthétique qui n'a d'égal dans aucun autre sport. La corrida est baroque, mélodramatique, presque comique – puis tout s'arrête lorsqu'après avoir longuement vacillé, le taureau s'effondre.

Avant que nous ne nous quittions, de los Angeles a enfilé ses habits de tous les jours. J'ai remarqué qu'elle portait un t-shirt avec la mention « Espagne » inscrite dans le dos. J'en ai profité pour lui demander comment les toreros espagnols considéraient leurs comparses mexicains. « Quand ils viennent ici, ils sont sympas, polis, m'a-t-elle dit. Mais lorsque ce sont les Mexicains qui vont chez eux, les Espagnols deviennent racistes. »

À l'extérieur de l'arène Jorge « El Ranchero » Aguilar se dresse la Plaza de la Constitución. Celle-ci est bordée de bâtiments pittoresques aux couleurs pastel, ainsi que de quelques bars à touristes.

Il serait tentant de considérer les corridas comme un simple apport de l'époque coloniale. Néanmoins, les Mexicains de l'époque précolombienne célébraient de la même manière, et avec la même véhémence, certaines formes de violence – notamment via les sacrifices d'animaux. On peut donc aussi voir les corridas comme la continuation de traditions déjà existantes.

Et il ne faut pas oublier une autre influence européenne évidente : l'église catholique, qui fut l'un des grands bâtisseurs du Nouveau Monde. Au XVIIIe siècle, alors que les corridas devenaient un sport standardisé, avec ses règles, l'Inquisition était toujours en vigueur en Espagne, comme dans tout l'Empire. La professeure et auteure Beatriz Penas Ibáñez le notait dans l'un de ses essais sur le livre d'Hemingway Mort dans l'après-midi : les corridas ont évolué jusqu'à devenir une forme de « tribunal du peuple », une façon pour l'Église comme pour l'État de se dresser face à un ennemi commun, les hérétiques.

J'attendais, il est vrai, une réaction plus vive de la part de la matadora. Mais comme plein de trucs dans le Mexique d'aujourd'hui, le passé et le présent se mêlent pour créer quelque chose de nouveau, de différent. Les conséquences du colonialisme sur le pays – la langue, la culture, la religion – ont certes laissé leurs marques, mais ce n'est pas là l'essentiel. Il était donc peut-être idiot d'attendre d'une personne qui a déjà d'autres combats, de répondre à une question si éloignée de ses préoccupations.

Nos chemins se sont séparés et j'ai moi aussi quitté la Plaza de la Constitución. Entre ma discussion avec elle et les petits buildings coloniaux de couleur rose qui se dessinaient devant moi, je me sentais comme transporté dans le passé. Je savais bien que cette place était faite pour les touristes comme moi, de manière à me sentir connecté aux fantômes de Tlaxcala, que je m'imagine fumer un long cigare ou boire du pulque comme il y a cent ans. Mais comme j'ai longtemps été attiré par l'histoire et l'histoire des religions, le stratagème a parfaitement fonctionné sur moi. Ce décor m'a fasciné.

Plus tard, je me suis dirigé vers le Musée de l'art de Tlaxcala, qui propose diverses œuvres régionales et internationales – dont nombre de Frida Kahlo. Dans le musée, bâti dans l'ancienne maison du poète Miguel N. Lira – un ami de Kahlo –, j'ai pu admirer le travail de l'artiste dans son contexte : un temple rural mexicain situé au beau milieu de monuments rappelant les pires heures de l'histoire du pays. Je suis resté planté devant un autoportrait peint par Kahlo mettant en avant son mestiza (métissage), et qui illustre à merveille l'histoire du pays (sa grand-mère maternelle était espagnole, tandis que son grand-père maternel était mexicain de souche indienne). L'expression sur le visage de l'artiste m'a semblé proche de l'irritation. C'était un peu la même expression rembrunie que de los Angeles m'avait montrée quelques heures plus tôt.

Une petite fille s'est alors approchée du tableau, juste derrière moi. Elle s'est demandé, à voix haute, pourquoi Kahlo avait l'air si mécontente. Kahlo était sans nul doute une artiste qui laissait transparaître sa peine au travers de son art. Et d'une certaine façon, toute l'histoire du pays vient de cette peine.

De los Angeles sait elle aussi ce que souffrir signifie. En 2014 à Mexico, elle a été victime à deux reprises d'une cornada, par le même taureau. Interviewée à l'hôpital, de los Angeles regrettait simplement de « ne pas avoir réussi à tuer l'animal ». On pourrait surinterpréter cette réaction et dire qu'elle ressemble beaucoup à celle d'un sociopathe. Mais il est possible aussi que cela traduise une volonté de porter un coup au machisme auquel elle est parfois soumise. De los Angeles m'a en effet révélé que les hommes, personnellement comme professionnellement, n'avaient pas été d'un grand soutien dans sa vie. Elle a par exemple déjà dû faire face à des cas de harcèlement sexuel, notamment avec son ex-manager. Elle m'a dit que tandis qu'il râlait du fait qu'elle passe du temps avec d'autres matadors, le manager, pendant ce temps-là, « se tapait plein d'adolescentes ». Au bout d'un moment, de los Angeles en a eu marre – et l'a viré.

J'admire cette femme, qui travaille et se bat de front contre la phallocratie mexicaine. Néanmoins, pour s'en sortir, elle aussi doit à son tour devenir une menace. Quitte à ressembler aux machistes qu'elle critique.

« Je ne laisserai jamais ma fille faire ça », m'a-t-elle annoncé, sans préambule. Le droit de n'importe quelle femme à affronter des taureaux, ce n'est pas vraiment quelque chose pour lequel de los Angeles se bat. « La douleur qui en résulte est trop importante. »

Dans le bus du retour pour Mexico, je repensais à de los Angeles et à tout ce qu'elle avait dû traverser pour se faire un nom dans le petit monde de la corrida mexicaine. Je repensais à toutes les contradictions du Mexique d'aujourd'hui. Je repensais à la façon dont un pays apprend à jouer avec ses peurs – la peur de la corruption, du crime, de la mort – pour pouvoir avancer.

Je n'ai pas eu le temps de demander à de los Angeles comment elle arrivait à gérer ses propres peurs. Mais je pense que de toute façon, elle ne m'en aurait rien dit. Répondre à cette question l'aurait obligée à admettre que la douleur est un obstacle. Mais grâce à de los Angeles et à mon passage à Tlaxcala, j'ai réalisé qu'affronter ses peurs tenait d'un processus totalement différent.