Comment dix années de hooliganisme ont fait de moi une meilleure personne

Nous sommes peut-être primitifs, mais nous sommes aussi un groupe de personnes fières, loyales et respectueuses. Je leur dois beaucoup. Et ma personnalité actuelle aussi.
5.10.16

Pendant 10 ans, Nick Hay faisait partie du mouvement casual aux Pays-Bas. Il a voyagé et s'est battu pour son équipe. Il raconte à VICE Sports pourquoi et comment il pense être devenu une meilleure personne grâce au hooliganisme.

C'est un jour de fin d'été en 2000 qu'on m'a autorisé à aller pour la première fois au stade sans mes parents. Ça a marqué pour moi le début d'une nouvelle phase dans ma vie.

Cette phase a duré 10 ans. Outre les coups, les hématomes, les blessures et les nuits en prison, elle m'a donné un but dans la vie. Je ne regretterais jamais d'avoir vécu cela, car cette expérience m'a permis de grandir. Ces dix années en tant que hooligan ont fait de moi une meilleure personne.

Avec les jambes tremblantes, je suis donc monté pour la première fois "dans ma tribune". Elle était pleine de jeunes gars qui voulaient se battre. C'était effrayant mais en même temps fascinant. Après le premier but, ils ont pris d'assaut l'énorme barrière qui nous séparait des autres tribunes et notamment de celle des adversaires. Paralysé par la peur, j'étais poussé par une foule de gens et j'avais l'impression que les barrières allaient céder. Il n'en a rien été. Plus tard, j'ai compris que c'était un rituel : après chaque but, tous les supporters montent sur les grillages et à chaque fois, ceux-ci résistent.

Au fil des années, j'ai appris à connaître les lois, les règles et les coutumes du virage et de ceux qui y habitaient. Petit à petit, j'ai pris mes aises et, chaque année, je grimpais un peu plus haut sur les grillages. Mes modèles étaient devenus mes amis, sans pour autant que je perde le respect que j'avais pour eux. On était toujours côte à côte lors des anniversaires, des mariages, des enterrements et des innombrables bagarres avec nos adversaires. Notre réputation s'est établie, mais lentement. Ce n'est pas une question de semaines mais un processus qui a duré des années.

Parfois, on se retrouvait à passer nos vendredis soirs dans des trous perdus obscurs de province. Des villes dans lesquelles on n'aurait jamais dû s'égarer, mais dans lesquelles la fédération néerlandaise - ou plus exactement le calendrier et la coupe nationale - nous condamnaient à jouer au moins une fois par an. On se tenait donc là à la nuit tombée, dans des ruelles presque désertes, avec nos jeux de jambes et nos poings dans les gueules. Certains jours, on était là pour encaisser, parce qu'on était en infériorité numérique, ou parce qu'on se faisait bien botter le cul. Pendant que les gens normaux passaient leur soirée devant The Voice, nous on devait, si nécessaire, défendre notre honneur. Si on se faisait déchirer et qu'on n'avait pas gagné, on n'avait pas tout perdu. Avec un peu de chance on repartait quand même chez nous avec les lèvres éclatées et les yeux enflés dans le train du retour.

Vous ne mourrez pas de vous être pris un coup de pied au cul. Vous vous relevez, vous enlevez la poussière de vos vêtements, et vous y repartez. Quand je repense à ces dix dernières années, je me rends compte que j'ai plus appris dans les défaites. Sur moi, sur mon groupe, et sur la vie. Ces moments ont fait de moi l'homme que je suis aujourd'hui.

On vit tous dans un monde si parfait, qu'on a oublié en quelque sorte comment faire face à l'échec. On est choyés, on essaie de ne jamais se faire de mal les uns les autres. On se transforme en béni-oui-oui. Tout est disponible et à portée de main. On n'a plus besoin de se battre pour obtenir quelque chose. Pour moi il n'y a rien de mal à mettre quelques coups de poing dans la gueule d'une autre personne et à en recevoir en retour.

Je sais que ce n'est pas normal. J'ai discuté avec un autre hooligan qui supporte une autre équipe, par téléphone mardi soir dernier. On se connait grâce aux matches de la sélection nationale des Pays-Bas. On a bien discuté. Entre les blagues et le trash talk, on a convenu de se faire rencontrer nos deux groupes. Le nombre d'hommes présents, le lieu et l'heure : on a convenu de tout cela. Il y a un mois à peine, on se battait côte à côte face à des homologues étrangers. Le fight était planifié. Je sais très bien que ça peut sembler anormal. Mais est-ce vraiment aussi fou que vous le pensez ?

La société se préoccupe beaucoup de ces "méchants hooligans". Je me demande si c'est vraiment justifié. Ce que je fais est primitif et va au-delà des limites du socialement acceptable. Mais ces limites sont-elles vraiment parfaites ? Je crache à la gueule de tous ceux qui pensent que nous ne sommes pas vraiment des supporters. Oui, ce n'est pas normal de laisser parler ses poings pendant les matches de football. Mais nos poings ne rencontrent que les gueules de ceux qui se sont eux aussi réunis pour se battre. Par ailleurs, nous combattons avec un code d'honneur. Quand quelqu'un est à terre, personne ne le frappe.

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Chris Henderson, l'ancien leader des fameux Chelsea Headhunters a écrit à propos des premiers hooligans dans son livre Who wants it ? : « Ces vieux supporters ont l'aura sans équivoque des hommes qui ont connu le succès de la résistance. » Je ne peux qu'être d'accord avec lui. Entre le jeune homme qui a rejoint le groupe en 2000 et l'homme qui a décidé d'arrêter dix ans plus tard, il y a un monde. J'étais à l'époque une toute autre personne.

Je n'étais alors pas un dur à cuire. Quand les choses devenaient difficiles, je me dégonflais et j'abandonnais. Mais après dix années passées parmi les hooligans, j'ai une nouvelle devise : fais ce que tu dois faire. Certaines choses semblent ennuyeuses ou impossibles à réaliser à première vue. Mais après avoir essayé maintes et maintes fois - et s'être cassé la gueule - on apprend qu'il faut se battre pour réussir.

Même au niveau professionnel, cela m'a permis de réussir. L'une des raisons est que je me motivais à faire des choses que je n'aurais pas faites auparavant. Chris Henderson a écrit là-dessus : « La prise de risque est une bonne qualité pour diriger une entreprise. » Aujourd'hui je me force à faire des choses quand d'autres abandonneraient, là où moi aussi j'aurais avant abandonné.

Dans la rue, vous ne pourriez pas me reconnaître. En fait, je pense que je suis la dernière personne dont on pourrait penser qu'il est hooligan. Je suis quelqu'un qui respecte les gens dans le train. Je vis peut-être selon des règles différentes, mais je me refuse à développer des sentiments de culpabilité. Karl-Heinz peut bien me dire devant la machine à café que tous les hooligans sont des criminels et des malades mentaux. Notre société n'a-t-elle pas d'autres problèmes plus graves à traiter ? Le monde est en flammes et les gens s'inquiètent des hooligans. Nous sommes peut-être primitifs, mais nous sommes aussi un groupe de personnes fières, loyales et respectueuses. Je leur dois beaucoup. Et ma personnalité actuelle aussi.

* Nick Hay est un nom d'emprunt.