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Le bringueur invétéré qui va affronter Roger Federer à Wimbledon

Il y a trois ans, Marcus Willis était surnommé "Cartman" car il mangeait des Snickers en plein match. Ce mercredi, le 772e joueur mondial fait face à une légende du tennis.
29.6.16
Reuters

« Willbomb's on fire, Berankis is terrified ! » Sur le court 17, à Wimbledon lundi soir, on reprenait des chants nord-irlandais de l'Euro 2016 pour consacrer la victoire d'un autre outsider. Marcus Willis, 25 ans et 722e au classement ATP, battait le n°54, le Lituanien Ricardas Berankis, en trois sets secs au premier tour : 6-3, 6-3, 6-4. Deux heures et une minute. Un truc improbable, qui oblige les journalistes à sortir les archives pour trouver de quoi mesurer l'exploit. En 1988, l'Américain Jared Palmer (923e), avait réussi à passer un tour à l'US Open. C'est la dernière fois qu'un joueur aussi mal classé a gagné un match lors d'une phase finale de Grand Chelem.

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A la fin de la rencontre, "Willbomb" est venu se perdre dans les bras de sa bande de potes qui animaient les gradins. Ces derniers l'ont soutenu pendant la partie en enlevant leurs chaussures et en les brandissant d'une main tout en chantant : « Shoes off, if you love Willis » (« Enlevez vos chaussures si vous aimez Willis ») au son de Go West des Village People. C'est un peu ça la vie de Marcus Willis depuis le début de sa carrière : des potes, la fête, et du tennis. Il faudra désormais rajouter à cela un match du deuxième tour de Wimbledon face à la légende Roger Federer.

En conférence de presse après le match, Willis est apparu à la fois un peu intimidé mais surtout amusé par les événements. « C'est sympa ce qui m'arrive, non ? Je n'ai jamais connu cela avant. Goran [Ivanisevic, ancien n°2 mondial et vainqueur de Wimbledon en 2001 après, lui aussi, être passé par les qualifications, ndlr] est venu me serrer la main. Et c'est mon héros, donc je suis un peu sur un nuage ». Depuis quelques temps, le joueur de 25 ans est entraîneur de tennis au Warwick Boat Club (« J'entraîne des enfants de cinq à dix ans et des mamies de 60 à 70 ans »), dans un comté du centre de l'Angleterre où il gagne 30 livres de l'heure. Car Marcus Willis est un de ces galériens du tennis qui courent les tournois Future au Koweït, en Thaïlande ou en Israël pour essayer de vivre de leur sport.

Rien que cette année, Willis n'a gagné que 350 euros, grâce à un quart de finale d'un tournoi Future en Tunisie. L'Anglais vit chez ses parents (« Living the dream ! », dira-t-il en conférence de presse) et surtout à crédit. Il a prévu de rembourser ses cartes de crédit grâce aux 60 000 euros qu'il a déjà empoché grâce à cette victoire au premier tour. Une fortune pour lui qui n'avait pour l'instant cumulé que 87 000 euros de prize money dans toute sa carrière.

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Capdenac, dans l'Aveyron. Un peu plus de 1000 habitants dans cette bourgade qui fait officiellement partie des "Plus beaux villages de France". Une histoire plutôt marquée par la période gallo-romaine que par les exploits du Tennis Club Capdenac. Pourtant, Marcus Willis est familier des lieux, lui qui vient régulièrement depuis 2010 disputer les championnats Interclubs avec l'équipe 1. Il y était encore il y a pile un mois pour affronter un joueur amateur, classé 2/6 lors d'une rencontre de National 3.

Mathieu Desroches, président du TCC, est allé le chercher quand il avait 19 ans : « Il était à la 800e place quand il est arrivé chez nous en 2010. D'autres clubs cherchent de meilleurs joueurs, classés entre la 200 et la 500e place. Nous on est passé par un agent fédéral. On a discuté par mail, il a regardé le site du club. Avant, on prenait des gens qui avaient la trentaine passée, qui étaient en fin de carrière, mais on tombe souvent sur des mercenaires. »

Willis après sa victoire face à Berankis lundi. Capture d'écran YouTube.

Willis, pas encore 20 ans, arrive donc dans l'Aveyron précédé d'une réputation plutôt flatteuse sur les courts (ancien numéro 1 britannique junior, notamment), pas vraiment en dehors. En 2008, la Fédération anglaise l'avait par exemple rapatrié de Melbourne en plein Open d'Australie junior pour "comportement irrespectueux et non respect des horaires". Après ses premiers matches en pro, il déchante aussi : « Je jouais des tournois Future en Roumanie et je perdais. J'y ai perdu beaucoup de confiance en moi. » A Capdenac, Mathieu Desroches a pu voir qu'à ses débuts, Willis avait une définition bien personnelle du professionnalisme : « Pour son premier tournoi à Bayonne, il est arrivé avec six raquettes dont deux cordées, pas de bouteille d'eau, pas de serviette. Il a perdu son simple et son double. On a beaucoup discuté alors et il a commencé à se remettre en question. »

C'est au fur et à mesure de sa carrière que Willis apprendra ce qu'implique de vouloir devenir un tennisman de haut-niveau. « J'ai pris quelques mauvaises décisions. Mon mode de vie n'était pas très bon. Ouais, je n'avais plus la volonté… J'étais un peu un looser. J'étais en surpoids. » En 2012, l'équipe du club de Capdenac le voit ainsi arriver avec ses 115, 120 kilos sur la balance (pour 1,91m). Dans un tournoi Challenger aux Etats-Unis, les spectateurs le surnomment Cartman, en référence, évidemment, au personnage obèse de South Park. Lui mange un Snickers et boit un soda lors d'un changement de côté.

Et puis, il se reprend. « J'étais juste un looser. Je ne sais pas. Il y a trois ans, je me suis regardé dans le miroir et je me suis dit "Tu vaux mieux que ça". » Il se lève à des heures correctes et travaille dur avec son coach Matt Smith. Mathieu Desroches le voit revenir avec une quinzaine de kilos en moins en 2014. Toujours en train de galérer financièrement, il a recours au crowdfunding pour essayer de financer son rêve : participer à la phase finale de Wimbledon. Il n'y parviendra pas mais ira tout de même jusqu'à pointer à la 348e place au classement ATP en juillet 2015, son meilleur classement. Ensuite, des blessures aux ischio-jambiers et au genou le feront rechuter, jusqu'à envisager d'arrêter complètement le tennis.

Début 2016, il pense donc à quitter le circuit pour prendre un boulot d'entraîneur à Philadelphie. C'était sans compter sur une histoire d'amour "plus anglaise tu meurs" : il rencontre en mars dernier sa petite amie, une dentiste, ancienne participante à Miss Angleterre, à un concert de la chanteuse pop Ellie Goulding. Elle le convainc de continuer à jouer au tennis. « J'avais cette possibilité à Philadelphie. Rien n'était fait, mais, ouais, c'était une possibilité. Mais j'ai rencontré cette fille. Elle m'a dit de ne pas le faire, donc je ne l'ai pas fait. Je fais ce qu'on me dit », a-t-il ainsi lâché en conférence de presse lundi avec l'œil qui frise.

Malgré une hygiène de vie moins catastrophique, Willis n'arrête pas complètement de se la coller cependant : ses bourrelets restants trahissent encore son penchant pour la bamboule. « C'est un bringueur, révèle Mathieu Desroches. Tous les ans, les autres joueurs de l'équipe montent là-haut [en Angleterre, ndlr] pour aller faire la fête. » Sa mère l'a qualifié de "Jamie Vardy du tennis" : « Il aime vraiment faire la fête », a-t-elle confié auGuardian.

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Il y a quinze jours, grâce au désistement de son compatriote Scott Clayton, resté bloqué en Turquie, Willis obtient donc une wild card pour disputer les pré-qualifications de Wimbledon. Il y remportera ses trois matches, de quoi le faire accéder aux qualifications. Là, l'Anglais y battra le Japonais Yuichi Sugita (99e mondial) en trois sets, puis les espoirs russes Andreï Roublev (203e) et Daniil Medvedev (228e) pour pouvoir enfin fouler pour la première fois le gazon du All England's Club.

Sa victoire face à Berankis lundi, il l'a obtenue grâce à un gros service (14 aces) et à un mental sans faille, en sauvant 19 balles de break, n'en laissant qu'une seule au Lituanien. « Sur le court, c'est un bagarreur, explique Mathieu Desroches. Il a un service de feu, avec une balle très lourde. Un joli revers chopé/slicé. Un sacré toucher de balle. Et puis, il est bon esprit, il est à fond dans son match et il plaisante aussi pas mal. » L'intéressé définit son jeu comme suit : « J'aime dicter le jeu sur mon service. J'aime faire des effets aussi bien en coup droit qu'en revers. Changer la vitesse de la partie. »

Sur gazon, Willis a des qualités à faire valoir : il a pratiqué pendant quelques temps le touch tennis, un dérivé du tennis qui se joue sur des petits terrains en gazon. Il a même été jusqu'à pointer à la deuxième place du classement mondial de la discipline. « Cela améliore vraiment votre toucher de balle. J'ai le poignet souple. J'ai beaucoup travaillé mon coup droit récemment aussi. Il est très bon en ce moment. »

Roger Federer sait donc à quoi s'attendre ce mercredi. Le Suisse, n°3 mondial, a débuté son Wimbledon par une victoire pas totalement convaincante face à l'Argentin Guido Pella, 52e à l'ATP (7-6, 7-6, 6-3). « C'est probablement l'une des meilleures histoires produites par le tennis depuis longtemps », a déclaré Federer en conférence de presse. Marcus Willis l'a gentiment charrié de son côté : « Je ne suis pas sûr qu'il puisse jouer sur gazon », a-t-il lancé. Le joueur du Tennis club Capdenac n'est pas non plus un inconnu complet du Top 5 : Andy Murray l'a félicité sur Twitter. « Je me suis entraîné avec Andy quand j'étais chez les juniors, il est une inspiration pour nous tous », a expliqué Marcus Willis.

Mathieu Desroches a échangé quelques SMS avec Willis depuis sa victoire : « Il est à bloc, sur un nuage. Ce match, ça va beaucoup l'aider, c'est le genre de chose qui redonne un second souffle dans le tennis. » Le président du club de tennis de Capdenac n'est pas surpris par le parcours de son protégé et le voit même réussir quelque chose contre le Suisse : « Si Federer ne sert pas bien… Vous savez, à un certain âge, si vous jouez contre un jeune à qui tout réussit, qui a le public avec lui, vous pouvez décrocher. Même si vous êtes un ancien n°1 mondial. Il peut se passer quelque chose. » Il tentera, en compagnie d'un autre joueur du tennis club, d'aller voir le match de Willis ce mercredi à Wimbledon. « On monte à Londres. On va essayer de rentrer. »

Marcus Willis profite, lui, de son quart d'heure de gloire sereinement, comme il l'a expliqué en conférence de presse : « Je dois me mettre dans la tête que ce ne sera pas comme ça toutes les semaines. La réalité du circuit, c'est brutal. C'est féroce. Je veux être un joueur du Top 100. Je veux vivre ce genre de choses toutes les semaines. Ça va demander beaucoup de boulot, et j'ai beaucoup de choses à améliorer aussi. Mais j'ai la chance de pouvoir jouer sur un des courts centraux. C'est ce dont je rêve depuis que je suis jeune, je vais y aller et essayer de remporter ce match de tennis. Je ne gagnerai probablement pas. Peut-être pas. »