À table avec les Ours

À table avec les Ours

« Cooking with the Bears : Healthy Recipes by Hairy Men » est le premier bouquin de recettes à mettre en scène les hommes virils et très poilus de la communauté bear.
29.12.15

À l'approche des fêtes, disposés fièrement en tête de gondoles, les livres de cuisine constituent un filon inépuisable. Mais depuis quelques années, d'étranges pépites parviennent à sortir du lot dans les rayons des librairies – des ouvrages de cuisine de plus en plus pointus et spécialisés : il y en a pour tous les goûts.

Il existe des manuels exclusivement dédiés à des trucs aussi saugrenus que les beurres aromatisés ou qui proposent des recettes à base de sperme, de poulpe ou encore d'ail au chocolat ? Tous ont la particularité de s'adresser à une niche.

Et dans tout ce flot de publications, un livre de recettes a retenu notre attention. Il cible un lectorat bien précis : celui des hommes homosexuels et bisexuels en légers surpoids et à la pilosité faciale et corporelle bien prononcée. Voilà, c'est ça : la communauté bear dispose désormais de son propre livre de cuisine.

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« Cooking with the Bears : Healthy Recipes by Hairy Men », c'est le nom du bouquin de recettes dédié à la gent masculine (et très poilue) qu'a publié début 2015 le photographe Angelo Sindaco aux éditions Drago. Comme une ode à la bonne chère transalpine, les 32 recettes contenues dans ce cookbook aux accents carrément virils ont été écrites par des bears italiens qui apparaissent en photo dans leurs propres cuisines. On retrouve des classiques comme les tagliatelle alla Bolognese ou des recettes plus originales comme les « Chumbo Cupcakes ».

Si la plupart des bears se dénudent au fil des pages, l'auteur assure qu'il ne s'agit pas d'un livre pour fétichistes. En préface de l'ouvrage, Mike Enders, fondateur de AccidentalBear.com, écrit : « Ce que l'on peut en déduire, c'est que les bears aiment cuisiner et manger. D'où leurs courbes voluptueuses, sexy et velues. C'est assez rafraîchissant de voir la scène bear s'exposer ainsi sous un nouvel angle – pas forcément sexuel ni érotique et sans cuir ni cigare. Ils [les modèles du livre] m'ont dit qu'ils pensaient que ces références avaient déjà été trop utilisées et qu'il était temps de changer [les codes]. »

En ouvrant Cooking With the Bears, on se prend forcément une grosse dose de testostérone. Mais il y a aussi beaucoup de tendresse. On fait par exemple la connaissance d'Enzo, un bear qui travaille dans un fast-food et possède une collection de quatre cent Barbies, ou encore de Flavio, ce « Montagnard Queer » qui ne passe jamais le seuil de sa porte sans ses bracelets de cuir mais qui rêve quand même d'être un jour photographié à l'image de Mena Suvari (plongée dans des pétales roses comme dans American Beauty) – sauf qu'il se voit plutôt dans une piscine de tortellini.

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On a voulu en savoir un peu plus sur ce qui motivait ces gros nounours à passer de l'autre côté de l'objectif pour partager leurs meilleures recettes. On a donc contacté Sindaco pour qu'il nous parle de la genèse de son projet.

MUNCHIES : Salut Angelo. Alors, pourquoi tous ces gros ours ?

Angelo Sindaco : L'idée m'est venue il y a environ deux ans. Je voulais explorer l'univers de cette communauté qui est très peu connue, notamment par les hétéros. Je me suis centré sur un thème qui parle à tout le monde : la bouffe. L'un de mes meilleurs amis, Andrea Signori, m'a aidé à concevoir le projet. On a passé des mois (et beaucoup de dîners) à discuter pour savoir comment présenter les choses sans tomber dans les stéréotypes de l'érotisme gay. Aujourd'hui, ça nous fait pas mal marrer de constater que le livre est en majorité acheté et soutenu par des femmes.

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Pourquoi ne pas avoir aussi parlé des loutres (les bears minces) ou bien avoir fait différentes rubriques avec d'autres sous-cultures gays ? Ne méritent-elles pas aussi leur propre livre de cuisine ?

Je ne pense pas. On a bien pensé inclure les loutres, les musclebears et les polars dans le projet, mais l'idée c'était de comprendre pourquoi être bear, c'est accepter son corps tel qu'il est tout en faisant un gros doigt d'honneur aux grands canons de beauté et d'hygiène de vie imposés par les sociétés occidentales. Aujourd'hui, 80 % des photos qui sortent dans les médias mainstream sont photoshoppées et donc s'afficher avec un gros ventre poilu devient clairement un acte militant. J'étais skinhead à la fin des années quatre-vingt et je pense que j'en ai tiré une certaine compréhension des phénomènes de radicalité identitaire. En plus, je ne sais pas utiliser Photoshop. Je suis vraiment nul avec ce logiciel donc je ne fais aucune retouche. Si la photo est ratée, je me dis juste que je ferai mieux la prochaine fois.

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Comment est-ce que tu es rentré en contact avec la communauté bear ?

C'est l'aspect assez marrant du projet : Andrea et moi, on a approché ces apprentis cuisiniers en utilisant des applications de rencontres amoureuses comme Growlr. Certains n'ont pas voulu participer parce qu'ils avaient peur de rendre leur copain jaloux. D'autres pensaient que je voulais les contacter juste pour baiser et que je leur faisais un plan du genre : « Tu sais, je suis photographe de mode, je pourrais te rendre célèbre… » Mais au final, ça a marché ! Et les modèles de mon livre ont accueilli de parfaits étrangers chez eux et leurront cuisiné de bons petits plats.

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Est-ce que certains bears présents dans ton livre sont eux-mêmes chefs professionnels ?

On est tombés sur différents types de cuisiniers : un multi-millionaire, un gars qui vend de la bouffe dans la rue derrière le Colisée à Rome, d'autres qui dirigent des restos connus, un disco queer, et j'en passe. L'une des règles qu'on a imposée dès le départ était : si vous ne savez pas cuisiner, c'est même pas la peine.

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Tu penses que faire la cuisine est une expérience érotique ?

Oui, absolument. Mais quand je mange il ne faut pas qu'on vienne me déranger !

Certains clichés sont très érotiques, comme celui d'Enzo qui se frotte la poitrine avec du basilic.

Enzo est vraiment le plus comique de tous. Il travaille chez Mac Donalds ! Pendant le shooting, j'avais du mal à tenir mon appareil photo correctement parce qu'on rigolait tous beaucoup trop. Honnêtement, je ne trouve pas que ces photos sont excitantes.

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Bon, je dois avoir un truc avec le basilic alors. Est-ce que tu as une préférence pour un de tes modèles en particulier ?

Le truc qui était vraiment bien avec ce livre, c'est que cela m'a donné l'occasion de rencontrer plein de mecs hypergentils. Ils avaient tous des histoires très fortes et intéressantes à raconter. J'ai entendu des histoires de familles brisées, beaucoup d'amertume et de haine. C'est quand même encore assez dur d'être gay aujourd'hui en Italie. C'était assez intense de tisser ce genre de relation et de créer une atmosphère intimiste et décontractée en si peu de temps avec chacun de ces cuistots.

Ça s'est assez mal passé avec un type, par contre. Le mec en question avait fait en sorte de louer un appartement exprès pour le shooting, histoire de paraître plus cool. Après la séance photo, il a insisté pour que j'efface les rides sur son visage. C'est un créateur de mode très connu mais cela m'est complètement égal. Je ne l'ai pas mis dans le livre.

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Le sous-titre de ton livre, c'est « Des recettes saines, par des hommes poilus ». Tu penses vraiment que les cupcakes, les cheesecakes et les pâtes sont vraiment des trucs « sains » ?

Tout le livre est plein d'ironie, c'est pour ça que j'ai choisi de décrire ces recettes comme étant « saines » – alors qu'on est d'accord, elles relèvent davantage du foodporn. En Italie, on a un proverbe : « Ce qui ne te tue pas te rend plus gras. » Ça veut dire que du moment que tu prends du plaisir, ça va. Et puis je conteste, c'est vraiment sain, les pâtes.

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Quelle est ta recette préférée du livre ?

J'aime bien me voir comme un gourmet professionnel. Donc si je devais n'en choisir qu'une, ce serait les lasagnes à la sicilienne. Mais j'espère bien que vous les essayerez toutes par vous-mêmes et que vous apprendrez des choses sur la culture alimentaire de l'Italie.

Merci de m'avoir parlé, Angelo.