Culture

Ce mec a tenté de contacter des aliens avec de la musique pendant 30 ans

Depuis le cottage de ses grands-parents dans le fin fond du Michigan, pourquoi le dénommé John Shepherd s'est-il entêté pendant tant d'années dans sa quête effrénée ?
15 septembre 2020, 7:36am
Extraterrestre
@ Netflix

Pendant près de trente ans, l'Américain John Shepherd a confectionné dans la maison de ses grands-parents du fin fond du Michigan tout un système de radiodiffusion, de communication satellite et d'oscillateurs afin de rentrer en contact avec une possible vie extraterrestre, loin des turpitudes terre à terre de la vie ici. C'est le sujet d'un récent documentaire de Netflix, paru sur le service de streaming à la fin du mois d'août et intitulé L'homme qui voulait contacter les extraterrestres. Long d'une petite vingtaine de minutes, le film s'attelle à essayer de percer le mystère de cet homme dont la démarche ressemble à la fois à une recherche scientifique pure et à une quête obsessionnelle maladive teintée d'un certain aspect performatif.

Il y a plusieurs biais pour aborder la vie d’un esprit aussi obstiné et fantasque que John Shepherd. Le premier, le plus évident, serait de le considérer comme un énième hurluberlu dont la quête monomaniaque pourrait être considérée sous un angle purement psychiatrique - jusqu’au point où il a dû devoir construire une maison adjacente à celle de ses grands-parents, et ainsi vider les fonds de tiroir financiers de sa grand-mère, pour mener à bien son projet si fou. Mais ce serait bien évidemment un peu sommaire de le réduire ainsi.

Et si le côté chair à Strip-tease de son existence n'est pas à éluder, on ne saurait le réduire au statut peu enviable de bête de foire un peu maboule. Évidemment, s’il est aisé de considérer que quelqu’un qui s’emploie à mener une quête aussi illusoire que John Shepherd pendant plusieurs décennies a quelque chose qui ne tourne pas rond, il suffit de le voir deux minutes à l’écran pour se rendre compte que l'homme est parfaitement sensé dans ses propos, même s'il semble constamment sur la réserve. L'un des moments les plus touchants est justement lorsqu'il reconnaît à demi-mot que son entreprise était de toute façon vouée à l'échec, ce qui rajoute une once de lucidité à sa naïveté confondante. Alors quoi ?

« Les amoncellements de ses équipements divers et variés pourraient ainsi former une œuvre d'art géante, dont on ne saurait pas tout à fait quel est le support »

Il y a bien sûr l’aspect sentimental de l'affaire (voire même sentimentaliste, dans lequel Netflix n’hésite à sauter à pieds joints), qu’il serait difficile d’occulter. Né dans une famille peu aimante, ayant subi le départ de son père très jeune et la distance émotionnelle de sa mère, il a été élevé par ses grands-parents dans un cadre rural plutôt isolé et reculé. Ajoutons à ça qu'il a découvert son homosexualité à l'âge de 12 ans, et qu'il n'était pas forcément évident de l'être dans les années 70 au sein d'une communauté reculée et conservatrice, et vous comprendrez aisément que ce n'est pas tant les petits hommes verts que Shepherd recherchait éperdument, mais un sens à son existence, et éventuellement la compagnie du Grand Autre qui pourrait le comprendre. On apprend d'ailleurs au cours du documentaire que Shepherd s'est trouvé un compagnon aux alentours de 1993, et vit désormais en paix avec lui dans une maison de bord de lac. Hasard du calendrier ou manque de fonds évident pour continuer à bien sa mission, Shepherd a ensuite arrêté ses recherches à la fin des années 90, même s'il a gardé son matériel en le stockant dans une grange.

Le documentaire ne fait pas mystère, tout en choisissant de ne pas totalement s'y plonger non plus, de l'art de la débrouille et même d'un certain savoir-faire DIY de John Shepherd en matière scientifique. Alors, certes l'auteur de ces lignes ne comprend goutte à la manière dont un quasi-néophyte a pu déployer des trésors d'ingéniosité pour mettre sur pied lui-même un émetteur spatial, des résonateurs et autres tubes cathodiques. Mais on peut au moins y déceler l'origine de cet intérêt pas banal : au milieu des années 60, un show télévisé, The Outer Limits, commençait à être diffusé à la télévision américaine, et attirait l'oeil et l'oreille de cet adolescent esseulé qu'était alors John Shepherd. C'est à ce moment-là qu'a germé l'idée de construire lui-même ses propres appareils. Et s'il n'a rien trouvé, son entreprise lui a permis d’accroitre sa soif de créativité.

C'est l'un des nombreux angles sur lequel on serait tenté de « coincer » John Shepherd dans un sens. On tient en tout cas le bon bout si l'on considère John Shepherd comme un artiste qui s'ignore, d’une certaine pureté dans sa manière de ne viser que le seul fait d'oeuvrer pour un projet, sans forcément se soucier de sa finalité. Les amoncellements de ses équipements divers et variés – le documentaire ne dit jamais vraiment si on a affaire à un génie autodidacte ou si son installation ne relève que du bric et du broc –, pourraient ainsi former une œuvre d'art géante, dont on ne saurait pas tout à fait quel est le support.

De ce point de vue-là, impossible de ne pas souligner l'importance de la musique diffusée par Shepherd, qui nous fait dire que ses récepteurs et ses oscillateurs sont autant de machines d'exploration qu'ils en deviennent des instruments de musique à part entière. Visiblement, les disques diffusés pour capter l'attention des extraterrestres allaient du krautrock le plus débridé à la période tardive de John Coltrane, quand le jazzman gobait des acides à n'en plus finir et versait dans un psychédélisme teinté de mysticisme sans équivoque. Viennent également Art Blakey, Ornette Coleman, « un peu d'afro pop » et des sommités de la kosmische musik (littéralement en allemand : musique cosmique) comme Cluster ou Can.

Lorsque Shepherd annonce, tel un radio host qui ne parlerait qu'à lui-même (ou au cosmos, ce qui revient au même) : « Et voici maintenant le nouveau disque d'Harmonia », on réalise que le documentaire rend alors compte d'une époque révolue, où la musique pouvait être un vecteur d'émancipation spirituelle et intellectuelle, et pouvait même prétendre à être un outil de dépassement de soi. Plus prosaïquement, on se dit aussi que dans une autre vie, John Shepherd aurait tout simplement pu être un curateur de génie.

On se rend alors compte que le bias le plus juste pour aborder John Shepherd serait justement de l’aborder en biais. Quitte à admettre la possibilité de ne pas tout comprendre. Ce qui compte réellement, c'est qu'on ne puisse pas trancher. Quelques soient les explications rationnelles qu'on veuille bien y trouver, un halo de mystère semble éternellement surnager à la surface de son histoire. Ce qui contribue grandement à sa puissance d’évocation.

Marc-Aurèle Baly est vaguement sur Twitter et Instagram.

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