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Image : Pamela Guest 
Environnement

La civilisation aurait 90 % de chance de s’effondrer d’ici quelques décennies

La déforestation et la consommation effrénée des ressources risquent de provoquer l'« effondrement irréversible » de la civilisation humaine si nous ne changeons pas rapidement de cap.
05 août 2020, 7:04am

Deux physiciens théoriciens spécialisés dans les systèmes complexes concluent que la déforestation mondiale due aux activités humaines est en passe de déclencher l'« effondrement irréversible » de la civilisation humaine au cours des deux à quatre prochaines décennies.

Si nous continuons à détruire et à dégrader les forêts du monde, la Terre ne sera plus en mesure de supporter une importante population humaine, selon un article évalué par des pairs et publié en mai dernier dans la revue Nature Scientific Reports. Ils affirment que si le taux de déforestation continue à progresser, « toutes les forêts disparaîtront dans environ 100 à 200 ans ».

« Il est évidemment irréaliste d'imaginer que la société humaine ne commencerait à être affectée par la déforestation que lorsque le dernier arbre serait abattu », écrivent-ils.

Cette trajectoire rendrait l'effondrement de la civilisation humaine beaucoup plus précoce en raison des conséquences croissantes de la déforestation sur les systèmes nécessaires à la survie de l'homme, comme le stockage du carbone, la production d'oxygène, la conservation des sols, la régulation du cycle de l'eau, les systèmes alimentaires humains et les habitats d'innombrables espèces.

En l'absence de ces services essentiels, « il est très peu probable d'imaginer la survie de nombreuses espèces, y compris la nôtre, sur Terre, sans forêts, souligne l'étude. La dégradation progressive de l'environnement due à la déforestation affecterait fortement la société humaine et, par conséquent, l'effondrement de cette société commencerait beaucoup plus tôt. »

L'article est co-écrit par le Dr Gerardo Aquino, associé de recherche à l'Institut Alan Turing de Londres, qui travaille actuellement sur la modélisation de systèmes politiques, économiques et culturels complexes pour prédire les conflits, et le Pr Mauro Bologna du département d'ingénierie électronique de l'Université de Tarapacá au Chili.

Les deux scientifiques sont des physiciens de longue carrière. Aquino a précédemment mené des recherches au sein des Biological Physics Groups de l'Imperial College, de l'Institut Max-Planck de physique des systèmes complexes et du Mathematical Biology Group de l'Université du Surrey.

Le point de non retour

Avant le développement des civilisations humaines, la Terre était couverte de 60 millions de kilomètres carrés de forêts. Parce que la déforestation s'est accélérée en raison de l'empreinte humaine sur la planète, il reste aujourd'hui moins de 40 millions de kilomètres carrés de forêts.

« Les calculs montrent que, en maintenant le taux réel de croissance démographique et de consommation des ressources, en particulier des forêts, il nous reste quelques décennies avant un effondrement irréversible de notre civilisation », conclut l’étude.

En comparant le taux actuel de croissance démographique au taux de déforestation, les auteurs ont constaté que « statistiquement, la probabilité de survivre sans être confronté à un effondrement catastrophique est très faible ». Dans le meilleur des cas, nous avons moins de 10 % de chances d'éviter un effondrement. « En conclusion, notre modèle montre qu'un effondrement catastrophique de la population humaine, dû à la consommation des ressources, est le scénario le plus probable de l'évolution dynamique basée sur les paramètres actuels.... Nous concluons d'un point de vue statistique que la probabilité que notre civilisation survive est inférieure à 10 % dans le scénario le plus optimiste », écrivent-ils.

Ce verdict semble indiquer qu'il existe une probabilité de plus de 90 % d'un effondrement de la civilisation industrielle, en se basant spécifiquement sur l'évaluation de l'impact de la déforestation sur la « capacité de charge » de la planète, c’est-à-dire la capacité de la planète à supporter la vie humaine.

Le modèle développé par les deux scientifiques décrit la croissance de la population humaine atteignant un niveau d’impact maximum de la diminution des forêts. Passé ce point, « un effondrement rapide et désastreux de la population se produit, avant d'atteindre finalement un état stable de faible population, ou une extinction totale ».

La technologie peut-elle changer la donne ?

Les auteurs offrent une intrigante touche techno-utopique à l'étude. Ils proposent de construire une sphère de Dyson, une hypothétique mégastructure autour de notre Soleil qui absorbe l’essentiel de son énergie solaire et la renvoie sur terre. « Encore une fois, la sphère de Dyson ne doit pas être prise à la lettre, mais plutôt comme une valeur énergétique », précise le Dr Aquinos. La même énergie peut être produite d’une autre manière, comme la « fusion nucléaire » par exemple.

En bref, face à la perspective d'un effondrement, sans modifier nos niveaux insoutenables de croissance démographique et de consommation, le seul autre moyen de survivre serait d’atteindre un degré de développement technologique sans précédent, selon les auteurs.

La sphère de Dyson s’inscrit dans le contexte de l’« échelle de Kardashev », une mesure proposée par l'astronome soviétique Nikolai Kardeshev en 1964 pour évaluer le niveau de progrès technologique d'une civilisation en fonction de la quantité d'énergie qu'elle est capable d'exploiter.

L'échelle de Kardashev suggère que si une civilisation peut réaliser les prouesses technologiques nécessaires pour exploiter pleinement l'énergie de sa propre étoile, cela lui permettrait de transcender les limites des ressources conventionnelles.

« La consommation des ressources naturelles, en particulier des forêts, est en concurrence avec notre niveau technologique », écrivent Aquino et Bologna. En tant que physiciens théoriciens, leur article aborde ces problèmes sur un plan théorique, et certaines parties sont spéculatives : que devrait faire une société pour transcender les limites des ressources, et à quoi ressemblerait une telle société ?

« Un niveau technologique plus élevé entraîne une augmentation de la population et une plus grande consommation forestière, mais aussi une utilisation plus efficace des ressources. Avec un niveau technologique plus élevé, nous pouvons en principe développer des solutions techniques pour éviter/prévenir l'effondrement écologique de notre planète ou, comme dernière chance, pour reconstruire une civilisation ailleurs. »

Bien sûr, les auteurs reconnaissent que nos capacités d'ingénierie sont actuellement insuffisantes pour rendre possible une technologie aussi puissante. Ils ont comparé leur modèle d'interaction entre l'homme et la forêt avec un modèle de croissance technologique afin de déterminer si nous avons le potentiel de développer de telles capacités avant que la crise écologique ne déclenche l'effondrement de la civilisation. Malheureusement, ce n'est pas vraiment le cas. C'est dans ce contexte spécifique qu'ils concluent que nous avons moins de 10 % de chances de le faire et d'éviter ainsi l'effondrement.

Selon les auteurs, cette situation pourrait expliquer pourquoi nous n'avons pas été capables de détecter des preuves d’une vie extraterrestre intelligente ailleurs dans l'univers : la dynamique modélisée ici suggère que les civilisations intelligentes ont tendance à s’éteindre en raison de la surconsommation de leurs ressources planétaires, avant même de développer les capacités nécessaires à leur durabilité.

Un maintien du statu quo ?

Cette étude soulève un certain nombre de questions. D’après son modèle d'interaction entre l'homme et la forêt, les implications de l'effondrement sont particulièrement inquiétantes. En effet, le modèle est basé sur des paramètres « déterministes » de croissance démographique et de déforestation dans les « conditions actuelles ».

L'hypothèse est que ces taux et conditions se maintiendront simplement à peu près au même niveau. Le modèle n'est pas conçu pour évaluer les probabilités : il démontre plutôt ce qui se passerait dans un scénario de « maintien du statu quo » qui prend les tendances actuelles et les extrapolent dans le temps.  La bonne nouvelle est qu'il y a des raisons de croire que ce scénario catastrophe, bien qu'il permette de comprendre les risques vraiment graves de notre trajectoire actuelle, ne reflète peut-être pas les attentes plus récentes concernant ces tendances.

Selon La situation des forêts du monde 2020, un rapport publié par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) conjointement avec le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), le taux de déforestation mondiale a diminué au cours des dernières décennies.

Entre les années 1990 et la période 2010-2020, la perte nette de surface forestière est passée de 7,8 millions d'hectares par an à 4,7 millions d'hectares par an. L'une des raisons de cette diminution est que, malgré la déforestation en cours, de nouvelles forêts sont également créées, à la fois naturellement et par une planification délibérée.

Mais le taux de déforestation semble également avoir diminué en termes réels. Dans les années 1990, le rapport des Nations unies indique que le taux de déforestation était d'environ 16 millions d'hectares par an. Entre 2015 et 2020, ce chiffre est tombé à environ 10 millions d'hectares par an. Mais cela ne justifie pas la passivité. En termes absolus, le rapport des Nations unies montre que la superficie forestière mondiale a encore diminué de 178 millions d'hectares entre 1990 et 2020, soit une superficie à peu près équivalente à celle de la Libye.

Nous courons également le risque d'inverser ce modeste ralentissement. Les dernières données produites par le projet Global Forest Watch du World Resources Institute confirment que la perte de forêts primaires étaient 2,8 % plus élevée en 2019 que l'année précédente, ce qui indique que nous sommes sur le point de voir une nouvelle accélération du taux de perte de forêts.

De même, les taux de croissance démographique seront probablement plus faibles que prévu. Une nouvelle série de prévisions publiées par The Lancet suggère que la croissance de la population mondiale pourrait commencer à diminuer après le milieu du siècle en raison de la baisse des taux de fécondité, contrairement aux principales projections antérieures.

Malheureusement, ces changements pourraient bien être trop lents pour modifier de manière considérable les implications du nouveau modèle de Nature Scientific Reports. Comme le soulignent les auteurs de l'étude, « il est difficile d'imaginer, en l'absence d'efforts collectifs très importants, que de grands changements de ces paramètres puissent se produire à une telle échelle de temps », malgré la possibilité de « fluctuations autour de ces tendances ».

Mais ces ralentissements indiquent qu'il serait possible d'éviter ces dangereuses tendances de croissance exponentielle, en particulier avec une approche plus intentionnelle et ciblée.

L'alternative : prendre soin de la Terre

Afin d'éviter l'effondrement, écrivent les auteurs, il faut procéder à une transformation fondamentale de la civilisation.

Le moteur sous-jacent de la trajectoire actuelle vers l'effondrement est que « la consommation des ressources planétaires n’est pas perçue comme un danger mortel pour la civilisation humaine », car elle est « dictée par l'économie ». La civilisation « privilégie l'intérêt de ses composantes en se préoccupant peu de l'écosystème qui l’accueille ».

Étant donné que la construction d'une sphère de Dyson ne commencera pas de sitôt, les physiciens suggèrent que pour échapper à ce destin, « nous devrons redéfinir un modèle de société différent, qui privilégie en quelque sorte l'intérêt de l'écosystème par rapport à l'intérêt individuel de ses composants, mais finalement en accord avec l'intérêt général de la communauté ».

Le moyen le plus efficace d'augmenter nos chances de survie est donc de passer d'un individualisme extrême à un sens de la gestion des autres espèces et des écosystèmes dans lesquels nous nous trouvons.

En d'autres termes, pour éviter l'effondrement, nous devons soit devenir E.T., soit être le fer de lance d'un changement de paradigme dans la civilisation. Qu'est-ce qui est le plus probable ?  En fin de compte, c'est à nous de décider. Si cette étude est vaguement exacte, l'humanité n'a peut-être plus que quelques décennies pour trancher.

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