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L’histoire de l’ambassadeur de chaussures Soap devenu pick-up artist

Avant de devenir le dragueur professionnel le plus infernal de Las Vegas, Ryan Jaunzemis gagnait sa vie en faisant du skate sans skate.

Toutes les photos sont de Ryan Jaunzemis

Tous les gamins américains des années 1990 se souviennent des Soaps, ces chaussures populaires – ou plutôt semi-populaires – pourvues de semelles concaves, lesquelles permettaient à la personne qui les portait de glisser le long des rampes et rambardes d'escalier. C'était un peu comme faire du skate sans avoir de skate, et même Sonic les a portées – difficile de faire plus cool.

L'inventeur de cette merveille : un type qui faisait du roller nommé Chris Morris, qui les a mises sur le marché en 1997 et a également créé une équipe pro de « Soapers ». Le principe était simple, quoiqu'étrange : six mecs se lançaient dans des figures empruntées au monde du skateboard, le plus souvent dans des lycées aux États-Unis ou dans des vidéos promotionnelles. L'un de ces Soapers était Ryan Jaunzemis, un Californien qui signa chez Soap à 17 ans et abandonna conséquemment tout espoir d'intégrer une quelconque université, au grand dam de sa mère.

Cette dernière pensait (et elle avait raison) que ces chaussures n'étaient qu'un effet de mode. Ryan, aujourd'hui âgé de 35 ans, se rappelle avoir été séduit par l'idée d'avoir son propre bureau et de faire l'amour avec ce qu'il appelait les « sexy Soap groupies ». Malheureusement, un jour, un désastre lié à la fonction mail « Répondre à tous » a mené à son licenciement – ce qui n'était pas très grave, puisque la compagnie a fermé en 2001.

Aujourd'hui, Jaunzemis est,

selon ses dires, le « coach en séduction le plus agressif de Las Vegas ». Il traîne toujours avec ses potes de l'époque Soap, emploie des expressions comme « une saucée mortelle », et utilise très souvent le hashtag #soaplife et cette combinaison d'emojis : .

Je lui ai téléphoné pour savoir ce que ça faisait d'être une star des chaussures Soap dans les années 1990.

VICE : Comment s'est passée ta transition de star du roller à Soaper professionnel ?
Ryan Jaunzemis :
J'ai acheté ma première paire de chaussures Soap à un pote qui s'appelait Kenny – pour 10 dollars. Il y avait un trou sur le côté, et j'ai essayé de faire les mêmes trucs qu'avec mes rollers – mais à cause du trou, quand je sautais sur les rampes, ça me faisait des ampoules sur le pied. J'ai pris un rouleau de scotch et j'en ai mis sur le côté de la chaussure. Ça m'a permis de ralentir et d'avoir un certain degré de contrôle pendant que je faisais mes figures. Je me suis mis à rentrer de plus en plus de tricks et à glisser sur un pied le long d'une vingtaine de mètres.

À l'époque, personne n'avait su exploiter le potentiel des Soaps. Pour moi, c'était comme si j'avais découvert le secret du Soaping. Après coup, je me suis rendu compte qu'en frottant la chaussure sur une ponceuse, on obtenait le même effet. J'ai fait pas mal de figures et c'est comme ça qu'est née ma vidéo sponsor. Dessus, je descendais dos à la pente sur des rampes de 15 mètres, et personne d'autre ne pouvait faire ça à l'époque. Ben [Kelly, un autre soaper pro] kiffait vraiment ça, alors il m'a demandé de rejoindre l'équipe.

Qu'est-ce que ça t'a fait à l'époque d'être payé pour glisser partout ?
C'était ouf. Il y avait pas mal de soirées à l'époque. C'était l'âge d'or du hip-hop. Les baggy, les chemises blanches et les visières étaient à la mode. On se blondissait les cheveux. On passait nos journées à descendre le long de ces méga-rampes.

Ma vidéo passait dans les magasins Pacific Sunwear et Journeys partout dans le pays. C'était mortel. En plus de ça, je me faisais 1 000 dollars par jour – je travaillais en même temps dans un bar à glaces qui s'appelait Scoops et où je gagnais 6 dollars de l'heure ; pour gagner 1 000 dollars, il aurait fallu que je continue à servir des glaces pendant au moins deux mois. Pour un gamin de 17 ans, c'était génial.

À l'époque, il y avait beaucoup de raves à Los Angeles. On utilisait nos chaussures pour cacher la drogue. »

Il y avait des groupies ?
On nous envoyait dans les lycées avec une mini-rampe portable, des autocollants et un carnet pour noter les adresses mails. C'était avant Facebook et Instagram : en ligne, le plus gros truc, c'était AOL, avec les chatrooms et les « vous avez un nouveau message », tout ça.

J'écrivais mon numéro de téléphone au dos des autocollants et je les donnais aux nanas. Parfois, pendant nos tournées – Soap payait nos chambres d'hôtel, et parfois, on rencontrait des gens aux rassemblements qui nous disaient : « Vous êtes ces Soapers qu'on voit partout ! » On leur répondait qu'on avait besoin d'alcool. On leur filait quelques dollars et ils nous rapportaient une glacière remplie de bières. On les rameutait avec quelques groupies dans notre chambre d'hôtel. Elles nous disaient qu'elles kiffaient nos chaussures.

Beaucoup de drogues circulaient dans le milieu ?
L'un des trucs les plus cool, c'est qu'ils avaient inventé ces trucs qu'on appelait les « Maxwell plates ». C'étaient des accessoires qu'on mettait sur nos chaussures pour ne pas glisser – ça arrivait souvent quand on se promenait avec ce genre de pompes. À l'époque, il y avait beaucoup de rave parties à Los Angeles. On utilisait ces trucs pour cacher la drogue dans nos chaussures. On vendait de l'ecsta et les meufs nous demandaient comment on réussissait à rentrer avec ça. On leur disait que c'était grâce à nos chaussures. Elles trouvaient ça cool.

Tes parents se doutaient-ils de ce que tu faisais en tournée, sachant que tu n'étais pas encore majeur ?
Ma mère n'était pas très contente, parce que ça commençait à influencer mes notes ; je ramenais des 0 à la maison. Elle me disait sans cesse que les chaussures Soap n'étaient qu'un effet de mode, qu'il fallait que je ramène des bonnes notes si je voulais avoir un travail et aller à la fac. Moi, je lui disais que je ne voulais pas de ça, que je voulais être un Soaper ou skateur pro. Ça l'emmerdait grave. Quand je me défonçais, je volais dans les magasins et ma mère trouvait de la weed en fouillant dans mon sac. Je suis allé vivre dans un parc après qu'elle m'ait jarté de la maison quand elle a trouvé ce bong d'un mètre de haut que j'avais déniché à Venice Beach. J'avais aussi du LSD, des champis et de l'ecsta planqués à la maison.

En même temps, je vendais de la weed et je faisais du rap. L'une de mes chansons s'appelait « Blunted », ça parlait de fumer de la weed, en gros. C'était comme ça que je faisais de la pub pour mon produit. Je traînais dans le parc avec mes rollers et mon matos, une dizaine de grammes de beuh dans mon sac. Je distribuais des copies de mon CD. J'écoutais et regardais des clips de rap et je me rendais compte que les mecs utilisaient leur musique pour parler des drogues qu'ils vendaient. Du coup, je faisais le même truc en me disant que je serais le baron de la drogue d'El Segundo.

Tu pensais vraiment que ça durerait ? Que tu ferais carrière dans le Soap ?
Ces chaussures étaient faites pour que les gamins puissent glisser sur des rampes, c'était juste censé être un truc marrant. Mes potes – Brendan Smith, Danny Lynch, Paul Cerfuentes, Eddie Ramirez – et moi, on a pris ça vraiment au sérieux. On a quasiment officialisé ce sport.

Des mecs nous ont donné 200 dollars pour prendre des photos de nous pendant qu'on faisait des tricks. On gagnait 1 000 dollars en une journée alors qu'on avait à peine 17 ans, c'était énorme. Mais ces mecs ne voyaient pas le Soaping comme un sport. Ils nous disaient : « marcher d'un point A à un point B n'est pas un sport. » Avec les gars de l'équipe, on a essayé de faire grandir ce truc. Au final, je me suis fait virer parce que je suis allé trop loin, je pense. Chris Morris en avait marre de moi.

Pourquoi t'es-tu fait virer ?
Chris et moi, on s'est un peu embrouillé. Il m'avait engagé en tant qu'assistant marketing. J'avais 19 ans, et j'avais mon bureau, juste au-dessus de l'entrepôt Soap. Il y avait une rampe half-pipe à côté, et on skatait pendant les pauses-déjeuner. On était saucé, c'était mortel. Sauf qu'en même temps, je devais faire ces pubs, et on me disait : « On n'a pas de budget pour ce genre de truc, ce n'est pas bon pour notre image. » J'en ai eu marre, je me sentais un peu comme leur esclave, à travailler comme un fou 20 heures par jour.

J'aurais pu dire « Hé ! 1 000 dollars c'est bien pour un gamin de 17 ans », mais quand d'autres se font 20 millions de dollars, ce n'est presque rien. Alors, on leur a dit qu'on méritait au moins un salaire à six chiffres. C'était le salaire que Senate – la plus grande compagnie de rollers – payait à ses riders. On voulait un truc similaire.

J'en ai eu marre, alors j'ai écrit cet email rageux où je disais « Mec, j'en ai rien à foutre de ces chaussures, c'est de la merde. J'aurais dû les jeter et continuer le skate. » J'ai écrit ça à mon pote Justin, sauf que je l'écrivais depuis la messagerie Outlook de la boîte. En envoyant le mail, j'ai appuyé sur « répondre à tous » et ce mail est arrivé dans la boîte de tous mes contacts. Justin l'a reçu, tout comme ma mère, mon frère, tout le monde à l'école et les types de Soap – Morris inclus.

Dix minutes plus tard, sa secrétaire est entrée en me disant : « Chris a reçu ton mail ». Je me suis demandé de quoi elle parlait. Elle m'a dit que je n'avais pas l'air de me plaire ici, et que je pouvais m'en aller. Là, je lui ai demandé : « Vous me virez ? » et elle m'a répondu : « Techniquement non. On te laisse partir. On a lu ton mail et on s'est dit que ça ne servait à rien que tu restes puisque tu n'es clairement pas content ici. »

Qu'est-ce que tu as fait après ça ? T'es retourné bosser au magasin de glaces ?
J'ai fait quelques pubs pour Heelys, quand ils ont débarqué avec leurs trottinettes Razor, mais ils n'avaient pas d'équipe pro comme maintenant. À peu près au même moment, ma copine est tombée enceinte de mon fils Aaron – alors, j'ai pensé : « Bon, ma carrière Soap est finie, peut-être qu'il est temps pour moi de fonder une famille ». Après ça, je me suis engagé dans l'US Navy.

Ensuite, je me suis installé en Angleterre avec mon ex-femme – on a deux gosses. Notre divorce a été tumultueux et je me suis retrouvé en prison. Maintenant, je suis interdit d'entrée sur le territoire britannique à cause de sept chefs d'accusation. J'ai fini pick-up artist à Las Vegas dans une communauté underground appelée la « Seduction Community ». Ça a bien marché pour moi : j'ai fait la couverture de Las Vegas 7 magazine et City Life.

Combien de paires de chaussures as-tu mis de côté, et combien de temps vont-elles te durer ?
Actuellement, je dois avoir quatre paires. Quand j'ai signé en 1999, je devais en avoir 60. Si je les avais gardées, j'aurais pu les revendre 2 000 dollars sur eBay. Si je les avais encore, je t'aurais payé un verre.

Ces chaussures sont faites pour glisser sur des rampes. J'ai modifié les miennes pour pouvoir faire plus des trucs. À vrai dire, celles-ci dureront probablement très longtemps. Je dépense beaucoup dans la colle pour chaussures au cas où elles se défonceraient trop. Celles que je porte en ce moment doivent avoir 18 ans maintenant.

Pourquoi tu ne t'achètes pas un skateboard à la place ?
Les gens me demandent souvent ça. Les mecs comme moi qui sont vraiment à fond dans le Soap savent qu'avec ce genre de chaussures, on peut faire des millions de trucs qu'on ne peut pas faire en skateboard ou en rollers. Par exemple, si tu voulais rider sur les rails de Disneyland comme Space Mountain – ou au centre commercial –, tu ne pourrais pas te balader avec tes rollers à l'entrée, sinon tu te ferais virer. Avec les Soaps, tu peux faire ce que tu veux, parce qu'elles sont discrètes, du coup personne ne se doute de rien.

Tu peux traîner au centre commercial et tu peux aller rider là-bas ; tu peux traîner, manger une pomme d'amour ou boire un milkshake sans t'en foutre partout. Si jamais les types de la sécurité te disent à toi et tes potes « Hé ! Les gars ! C'est interdit de skater ici », tu peux juste leur répondre : « On n'a pas de skate. On a vu des types avec des planches, mais ils sont partis. » Tu peux être sûr qu'ils te laisseront tranquille.

Il y a quelque chose de mystérieux à propos de ces chaussures, parce qu'elles ne plaisent qu'à un certain type d'individus. J'aime beaucoup rider dans les casinos, c'est marrant, d'autant plus qu'il y en a plein à Las Vegas. C'est sûr que je ne peux pas faire du roller au casino, mais je peux porter mes Soaps et faire des trucs avec dans les toilettes. Par exemple, je peux glisser sur les robinets en marbre. Je l'ai fait sur une machine à sous, c'était mortel. Les types m'ont demandé ce que je faisais. Je leur ai dit « Quoi ? Ça ? Oh rien ! Je crois que j'ai trop bu. » Ils m'ont laissé tranquille. C'est la Soap life. Nous, les Soapers, on est une espèce différente. On est dark.

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