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Un dealer de coke nous a dressé une analyse sociologique de ses clients

Kader arrive tous les jours de Seine-Saint-Denis pour servir vos potes – je me suis demandé qui ils étaient.

Je n'ai jamais interviewé de star de Hollywood, mais à mon avis c'est aussi compliqué que d'interviewer Kader*. Déjà, ce n'est pas avec lui directement que je communique, mais avec un intermédiaire qui fait office d'attaché de presse. Il ne me donne pas son prénom et change de 07 à chaque fois qu'on se parle. Il tient à ce que je lui lise mes questions à l'avance, il décide de quels sujets sont tabous. Il ne parlera pas de ses fournisseurs, pas de là où il habite, pas de combien il gagne, ni des « labos ». Je ne prendrai pas de photo. J'ai docilement accepté toutes ses conditions.

Car depuis quelque temps, je cherche à savoir à quoi ressemblent les consommateurs de coke français réguliers, mais surtout, je me demande quelle relation peut se nouer entre un cokehead et son dealer attitré. Je tenais à ce que Kader me raconte qui sont ses clients. Une analyse sociologique qui émanerait du premier intéressé et non des sources habituelles. C'est après un long silence de plusieurs jours, alors que mes relances restaient lettre morte, qu'il finit donc par m'accorder « 30 minutes, pas plus » d'entretien, près de chez lui.

Le rendez-vous est posé dans un square du fin fond de la Seine-Saint-Denis. Le 93 profond, là où il n'y a pas d'arrêt RER, où il faut prendre 4 bus qui passent une fois toutes les 40 minutes. Puis remonter de longues avenues cernées par les barres d'immeubles délabrées. Ici ce ne sont pas des HLM mais des copropriétés ruinées – du coup, tout part en lambeaux.

Assise sur mon banc à les attendre, je ne fais pas la maligne. Néanmoins, l'ambiance est plutôt familiale : entre des gamines qui font de la balançoire, j'aperçois des daronnes qui rentrent les bras chargés et des ados qui se marrent en bande dans un coin. Kader finit par débarquer avec son acolyte, qui n'ouvrira pas la bouche de l'interview. Il porte une grosse doudoune à moumoute, une casquette du PSG, et globalement, il a une bonne tronche. « Alors elle est là la petite journaliste ? Ça va, elle a pas trop peur pour son iPhone ? », me dit-il, hilare. Puis on se met à discuter.

Kader : Hey attends, ça t'ennuie si on va s'acheter un panini ? Sérieux, on a trop faim.

VICE : Pas du tout. J'aimerais bien connaître le type de personnes qui t'achètent de la drogue. Tes clients donc.
Mes clients, tu veux qu'on parle de mes clients ? Bah ce sont les même que toi tu vois, des petites meufs avec des Stan Smith dégueu comme toi ! Haha, non mais sérieux, faut prendre soin de ses affaires mademoiselle. Les Parisiennes elles se laissent grave aller je trouve. Sauf ta frange ! Elle est nickel. Toi, tu dois y passer du temps à te coiffer. Mais c'est joli hein.

Qu'est-ce que tu vends, alors ?
Donc, moi je fais la C et la D [cocaïne et MDMA, N.D.L.R.]. Le business commence vers 18-19 heures, surtout du jeudi au samedi. Un peu le dimanche, avec les gens qui bossent dans le commerce et sont de repos le lundi. Y'a tous les âges, sérieux. L'été tu fais les fêtes de fin du bac dans le 16e, après tu vas aux 40 piges d'un mec dans le 10. J'aime bien aller chez les gens, moi. J'aime pas trop faire ça dans le hall. J'aime bien causer un peu, faire rire les meufs, voir la déco. Merde, j'ai l'air d'un pédé à dire ça. D'ailleurs y'a beaucoup de pédés dans mes clients. Crois pas que je sois homophobe, je m'en fous moi, va pas écrire qu'en banlieue on est tous arriérés. Mais quand même, y'a beaucoup de pédés.

Ce sont toujours des groupes d'amis ?
La semaine, non – ce ne sont pas les mêmes. Ce n'est plus la bande de potes bourrés, c'est le mec qui se prend sa conso de C perso. J'en ai quelques-uns qui prennent leur 4-5 grammes pour leur semaine. Plus des mecs, d'ailleurs. En ce qui concerne la D, je ne connais personne qui en tape tout seul, genre un lundi soir. Mais la C, si.

Moi, je peux prendre une ligne de temps en temps mais je plonge pas, faut se mettre des limites. Faut savoir se tenir.

Dirais-tu qu'ils appartiennent plutôt à la bourgeoisie ?
Parmi mes clients, y'a des gros bourges dans des fat apparts, mais pas que – pas que du tout même. Mais parfois ouais, c'est choquant un peu, quand t'arrives dans le salon du pavillon, avec le petit jardin et tout, et que tu vois des jouets d'enfants, des peluches. T'as envie de lui dire : « Assure, sérieux, t'es père ou mère de famille quoi ! » Moi quand j'aurai des enfants, j'arrêterai je pense. Enfin c'est leur problème. De toute façon, s'ils n'achetaient pas à moi ils achèteraient à quelqu'un d'autre.

Je ne comprends même pas comment ils peuvent être aussi cons pour taper autant. Certains me lâchent 1 000 boules par mois, facile. Mais ça me regarde pas. Moi, je peux prendre une ligne de temps en temps mais je plonge pas, faut se mettre des limites. Faut savoir se tenir.

Photo via Flickr.

Tu dirais qu'il y a plus d'hommes que de femmes qui achètent ?
Chez les fêtards ce sont des filles, mais pas chez les réguliers. Même s'il y a des filles dans la soirée, ce sont les mecs qui vont appeler, gérer la thune, etc. Il y a aussi parfois des bandes de petites meufs qui veulent de la D. Le problème des petites meufs c'est qu'elles sont souvent toutes bourrées. Vas-y qu'elles rigolent dans le hall et qu'elles tapent la discut' en mode 60 minutes Inside : « Et t'as pas peur de la police ? T'as déjà fait de la prison ? » Sérieux les filles, tenez-vous ! Je sais que vous mourrez d'envie d'en savoir plus sur moi, mais quand même !

Ça doit être assez chiant à gérer, les clients ivres.
Les clients trop bourrés, faut pas hésiter à leur mettre un coup de pression, en mode « Tu te calmes ou je me barre. » Faut pas qu'un vieux voisin appelle les flics. Après ce qui est bien avec les petites meufs qui prennent leur D, c'est que tu peux les faire payer maxi reuch elles alignent – elles n'y connaissent rien. Y'en a une que j'adore sinon. Elle appelle quasi tous les week-ends mais elle est toujours dans un appart différent, chez ses potes. Je me marre avec elle, je suis là « Wesh en fait t'as pas de maison ? » Elle est trop marrante elle, toujours le sourire, trop mignonne avec des petites taches de rousseur... J'aimerais bien la chiner, mais vas-y, elle voudra jamais d'un mec comme moi.

Il y a des quartiers de Paris où tu es appelé souvent ?
J'ai des clients dans le 8,9, 10,11. Pas trop le 13, un peu 14-15, 16, 17 aussi. Partout, en fait. Montreuil, Pantin. Par ici aussi. Je me suis rendu compte que je faisais quand même beaucoup le 10-11 parce que le week-end après les attentats du 13 novembre, laisse tomber – j'ai trop mal bossé. En même temps faut pas s'étonner, les frontières elles sont grandes ouvertes. On accueille tout et n'importe quoi, évidemment que dans le lot y'a des mecs qui vont en profiter. C'est quand même un peu un pays de naïfs, la France. Moi je pense qu'il faudrait être encore plus ferme avec les terroristes. Plutôt que de mettre les flics sur le dos du moindre petit fouteur de merde. Et arrêter de laisser venir tout le monde.

Pourtant, toi : tes parents ou tes grands-parents...
Ben ouais, mais justement ! Mes grands-parents ils sont venus d'Algérie pour bosser, et aujourd'hui il n'y a plus de travail. Et puis sérieux, regarde dans quoi on vit ? Ma mère, elle a le dos pété et elle se tape les 8 étages tous les jours parce que l'ascenseur ne marche jamais. Sérieux, elle me brise le cœur. Alors aujourd'hui à quoi ça sert d'en accueillir des nouveaux ? On fait rien pour nous déjà, donc pourquoi en accueillir d'autres ? Faut arrêter de croire que c'est un cadeau, la vie en France. Tu m'expliques ce que je fous moi, ici ?

Tu songes à voter Marine Le Pen ?
C'est pas le sujet là, vas-y. T'es une petite fouineuse, Miss Stan Smith !

OK, revenons aux clients. Si je comprends bien, tu en as de toutes sortes.
Ouais mais pour être franc, c'est plutôt un problème. Ce qu'il faut faire pour bien réussir, c'est avoir ton secteur : genre les chanteurs ou les acteurs, les mecs qui passent à la télé. Eux, ils achètent beaucoup, et souvent.

Toi, tu n'y es pas encore.
Voilà, je n'y suis pas encore. Si t'as des amis qui sont des vrais journalistes en dehors de ton petit site... [Rires] Vas-y, je me fous de toi ! Non mais si t'as des amis qui passent à la télé et tout, envoie-les moi. Quand t'en as un comme ça, tu le soignes. Tu discutes avec lui, t'imprimes bien ce qu'il te dit pour lui en reparler après, c'est aussi un boulot de relationnel – moi j'aime bien. Bon allez ma grande, faut que j'aille bosser moi. T'habites où ? Si tu me prends un G, je te ramène.

*Le prénom a, bien entendu, été modifié.

Judith est sur Twiiter.