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Communiste, résistante et transsexuelle à Saint-Pierre-du-Vauvray

La réalisatrice française Françoise Romand a documenté la vie d'Ovida Delect, torturée pendant la guerre par la Gestapo.

Ovida (à droite) danse avec sa femme Huguette. Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Françoise Romand

À la sortie de l'IDHEC (ex FÉMIS), la carrière de Françoise Romand s'est divisée en deux parties. La première se déroule en freelance, où elle travaille à la télévision en tant qu'assistante de réalisation et de montage avec quelques réalisateurs dont elle admirait le travail. La seconde démarre en 1985, année où elle réalise son premier film, Mix-Up, un docu-fiction qui raconte l'histoire de deux bébés anglais échangés par mégarde dans une maternité de Nottingham. Un an plus tard, elle récidive avec son deuxième film, Appelez-moi Madame, qui se penche sur l'histoire de Jean-Pierre – devenu Ovida Delect à l'âge de 55 ans. Poétesse, écrivaine, militante communiste torturée pendant la guerre par la Gestapo, cette transsexuelle vit dans le petit village normand de Saint-Pierre-du-Vauvray en compagnie de sa femme, Huguette, et de leur fils Jean-Noël.

Mix-Up a été produit dans le cadre de l'émission Aujourd'hui la vie et Appelez-moi Madame pour TF1 (à l'époque chaîne publique) et l'INA. Ces deux docu-fictions ne trouvent en France qu'un écho minime, qui laissera leur auteure dans l'anonymat. C'est aux États-Unis qu'ils connaissent une seconde vie quand ils sont présentés au Festival New Directors New Films du MoMa. Là-bas, les éloges et autres critiques dithyrambiques pleuvent, allant jusqu'à classer Mix-Up parmi les 15 meilleurs films des années 1980 aux côtés de réalisateurs comme Martin Scorsese et Ridley Scott. En France, il faudra attendre 2008 et l'édition en DVD des films de Françoise Romand pour que la presse sorte de sa torpeur. Entre-temps, la cinéaste a réalisé de nombreux autres films dont un des premiers Strip-Tease et aura même enseigné à Harvard pendant un an. Françoise Romand m'a gentiment reçu dans sa maison en travaux de Bagnolet, afin de revenir sur l'expérience de tournage et l'histoire d' Appelez-moi Madame.

VICE : Comment avez-vous noué contact avec Ovida ? Vous vous êtes directement rendue à Saint-Pierre-du-Vauvray ?
Françoise Romand :
Pour les docu-fictions Mix-Up et Appelez-moi Madame, c'est une amie journaliste qui travaillait à la Vie Catholique qui m'a trouvé les deux sujets. Le premier vient d'un article qu'elle y avait lu, elle s'est dit que ce serait un bon sujet pour moi. Et en ce qui concerne Appelez-moi Madame, elle connaissait la journaliste qui lui avait raconté l'histoire. Comme elle avait déjà rencontré Ovida et Huguette, je suis allée les voir avec elle. On leur a dit qu'on voulait faire un film, et tout s'est enchaîné assez vite. Ovida était un personnage très fort, avec une personnalité masculine assez écrasante. Huguette était la personne qui était à l'écoute, généreuse, mignonne et enjouée. Avec Ovida, il n'y avait pas le temps de souffler. Elle prenait toute la place – mais après tout, le film était sur elle ! Même quand je tournais avec Huguette, elle me disait : « Vous tournez encore avec elle mais c'est un film sur moi ! »

Elle a tout de suite accepté de faire le film ?
Non, pas tout de suite. Ovida avait vraiment envie de faire le film et que l'on parle d'elle, mais elle était aussi méfiante, elle voulait contrôler son image. J'ai donc montré patte blanche, on s'est revu plusieurs fois et je l'ai rassurée. Je lui disais que je voulais faire un film qui la respecte, mais je me rendais compte qu'elle avait peur que je la trahisse.

Tous les matins quand on arrivait, elle avait pondu cent pages de texte dans la nuit et elle commençait à tout me lire pour me dire ce qu'il devait y avoir dans le film. Cette attitude reflétait bien sa personnalité, mais au bout d'une semaine, j'ai compris que j'étais dans une impasse. Je lui ai donc proposé de la filmer pendant qu'elle raconterait comment elle imaginerait le film. À partir de là, elle s'est détendue parce qu'elle avait la parole pour introduire le film. On m'a reproché d'avoir fait le film de Ovida ! Mais ce n'est pas parce qu'elle m'a dit comment elle le voyait qu'elle l'a réalisé pour autant.

Comment s'est déroulé le tournage ?
Très bien, même s'il fallait composer avec la personnalité d'Ovida, qui s'impatientait quand on tournait avec Huguette. Mais sinon, tout s'est bien passé. J'aime bien qu'on rigole sur les tournages, qu'il y ait des fous rires et de la complicité avec les gens qu'on filme, et surtout de la confiance, parce qu'à l'époque on ne faisait même pas signer d'accord aux gens. Les autorisations de tournage, cela n'existait pas. Aujourd'hui il faut faire signer 46 autorisations (!) et je le respecte, mais ce qui compte avant tout, c'est la confiance. Ovida, Huguette et Jean-Noël sont venus voir le film à la fin du montage parce que je voulais que les trois s'y retrouvent. Ils ont été très touchés. Huguette a pleuré d'émotion.

Vous avez passé du temps en amont avec eux, sans caméra ?
Trois semaines de repérages et 14 jours de tournage. Pendant le repérage, sans caméra, on apprend à se connaître, on écoute beaucoup, on élabore la structure du film. On tisse des liens indispensables qui nourriront les séquences du tournage. Même le compositeur, Nicolas Frize, a rencontré Ovida pendant le repérage. C'est important d'impliquer le compositeur à ce stade, surtout que la voix est un problème pour une transsexuelle et révèle sa fragilité. Ovida a joué avec sa voix sur ses textes de poésie, dirigée par Nicolas. Quand l'équipe arrive, cela fait du monde en plus, il faut que les gens apprennent à se connaître, la première journée, il y a un petit flottement. Et puis je sollicite des « acteurs » des déplacements un peu élaborés : mettez-vous là, avancez par là, vous repartez après avoir dit ça. Il faut donc qu'ils se prêtent au jeu et qu'ils apprivoisent leur stress.

Le principe que j'ai élaboré au fil de mon travail, en constatant que la présence de la caméra change l'attitude des « acteurs », je veux l'accentuer, donc au lieu d'ignorer le contexte, je préfère être franche et montrer qu'il y a une caméra, une équipe, et que ça dynamite le réel. C'est dans ce non-naturel, ces hésitations, que quelque chose de troublant émerge, dévoile des non-dits, des bouts d'inconscient qui fissurent le rapport du spectateur. C'est ce que je cherche et ce que j'essaye de canaliser. Même le générique d' Appelez-moi Madame raconte Ovida et l'équipe. Souvent dans mes génériques, on voit les membres de l'équipe – dans ce cas précis, Ovida serre la main des hommes et embrasse les femmes, puis l'ingénieur du son l'embrasse...

Est-ce que la tolérance que vous avez rencontrée dans ce village normand à l'égard d'Ovida vous a surpris ? On ne ressent aucun bouleversement dans le village par rapport à tout cela.
J'ai fait une petite scène micro-trottoir et il y a assez peu de réactions négatives. Il y a le témoignage du curé du village qui est le plus intolérant et comique dans sa caricature. Le couple était connu, surtout Huguette qui était directrice de l'école maternelle et qui était très appréciée dans le village. Leur réaction a été de dire : « Si sa femme s'en fout, moi aussi, ça ne me regarde pas. »

Et le fils ?
Ce n'était pas facile pour lui, en pleine adolescence, à l'époque où on ne parlait absolument pas de ces questions de genre. Je crois que c'est le premier film sur ce sujet.

Est ce qu'on peut dire que Ovida est la première militante communiste transsexuelle ?
Je pense que oui.

Ovida dédicace son livre : « À TF1, en lui souhaitant bonne santé, libre et bonne continuation, avec les chaleureuses pensées d'une amie » – Ovida

Vous aviez la sensation de tenir une sorte de « première » ?
Je pense que le film était très en avance sur son temps. C'est à la sortie du DVD que les critiques français s'y sont soudainement intéressés. Il y a peut-être eu des petits sujets sur les transsexuelles au Bois de Boulogne, des clichés toujours abordés sous un angle exotique et racoleur. Là dans un petit village normand, c'est quand même assez exceptionnel, et à l'époque les gens étaient hyper mal à l'aise, quand ils voyaient le film, ils disaient : « Qu'est ce que c'est que ce sujet, qu'est ce que tu es allée chercher », il y avait un rejet. On ne parlait pas de ça à l'époque, c'est un phénomène très récent, Ovida était vraiment à l'avant-garde, c'était un tabou à son époque.

Est-ce que de par son sujet le film est devenu militant malgré lui ?
Oui et non. Dans les milieux LGBT, le film est généralement connu. Il a été montré au festival Face à Face de Saint-Étienne et à Créteil au festival de Films de Femmes avant un débat. Ovida et Huguette étaient là devant une salle pleine, et il y a une femme qui a dit : « Mais enfin, c'est quoi votre relation sexuelle à toutes les deux, c'est pas clair dans le film. » Jamais je n'aurais posé cette question à Ovida et Huguette. Heureusement Ovida était forte, elle a su esquiver la question. Ce sont des choses que l'on ne demande pas. Chacun l'interprète comme il veut, mais on ne va pas poser des questions aussi crues.

Appelez-moi Madame n'est pas un film militant, c'est un film sur une personnalité. J'avais rencontré des transsexuels à l'époque où je travaillais avec Ovida, j'avais voulu voir d'autres gens concernés par ce problème, et chacun disait : « Moi je suis une vraie transsexuelle, pas Ovida », ils avaient tous leur histoire et n'étaient pas intéressés par celle de l'autre qu'ils rejetaient. C'était étrange. Il n'y avait pas du tout d'entraide et vraiment de la rivalité, il y avait ceux qui étaient opérés et ceux qui ne l'étaient pas. Alors que pour moi, c'était leur être intime, leur conviction qui déterminait leur transsexualité. L'opération c'est un pas de plus, mais ce n'est pas essentiel.

Vous êtes restée en contact avec Ovida ?
Ovida est morte à la fin des années 1990 et j'ai eu Huguette au téléphone récemment, elle avait pris un sacré coup de vieux. Elle n'avait plus la pêche qui la caractérisait, son enthousiasme était éteint, elle était solitaire. C'était triste.

Même si le sujet du film reste Ovida, on voit à quel point Huguette est essentielle à sa vie.
Oui, c'est une vraie histoire d'amour. Huguette aimait Ovida, elle l'admirait et j'ai fait le film aussi parce qu'elle était là et qu'elle contrebalançait l'égocentrisme d'Ovida. On comprend mieux aussi comment Ovida a réussi sa transformation, grâce au regard et au soutien de Huguette.

Quelle place occupe Appelez-moi Madame dans votre carrière ?
Cela fait partie des grands films dont je suis très fière. C'est un de mes préférés. C'est grâce à celui-ci et à Mix-Up que j'ai vraiment expérimenté la manière dont je voulais aborder le documentaire. J'ai mis en place toute cette stratégie pour faire jouer les gens. Ces deux films étaient vraiment dans cette veine-là, avec en plus l'excitation de filmer l'histoire extraordinaire de gens ordinaires.


Tous les films de Françoise Romand sont disponible sur son site.

Une rétrospective en deux temps lui sera consacré au cinéma l'Eden à La Ciotat : les 25 et 27 juin pour les fictions, et à l'automne 2015 pour les documentaires.