Au cours du mois de mai 1992, les autorités d’Avon et de Somerset ont décidé de mettre un terme au Avon Free Festival, un rassemblement en plein air qui avait lieu chaque année depuis les années 70, et qui tenait de lieu de point de rendez-vous pour tous les travellers, new agers et crusties du pays. Le festival battait alors son plein, et les tentatives de la police pour disperser la foule ont donné lieu à un lâcher de festivaliers en pleine nature aux alentours du Worcestershire. On estime à 25 000 le nombre de crusties et de ravers qui se sont par la suite rassemblés sur le Castlemorton Common pour une rave qui allait durer une semaine. C’était, pour l’époque, le plus gros évènement qu’ait connu le futur mouvement des free-parties.
Les journaux étaient choqués et la police, incapable de venir à bout d’un rassemblement d’une telle ampleur, se sentait humiliée. Plusieurs membres de Spiral Tribe, le fameux crew de ravers anarcho-hippies, ont été arrêtés à la fin du festival, et se sont vus confisquer leur équipement et leurs véhicules. Les questions liées à la culture rave anglaise ont ensuite été discutées au Parlement. Il y a 20 ans aujourd’hui, le gouvernement conservateur de John Major faisait voter le Criminal Justice And Public Order Act 1994, une loi au champ d’application très large dont les nombreux articles touchent de plein fouet les free-parties. L’article 63 par exemple donnait à la police le pouvoir de dissoudre et d’interdire tout « rassemblement en plein air de plus de 20 personnes au cours duquel de la musique amplifiée était diffusée ».
Pour éviter les interprétations vicieuses de la loi par des avocats un peu retors (par exemple de savoir si l’ode déglinguée à l’ecstasy de Xenophobia, « Rush In The House », pouvait être oui ou non qualifiée de musique selon les termes de la loi), un sous-article de l’article 63 a par la suite apporté une définition plus précise de la musique selon l’État : « tout son intégralement ou majoritairement caractérisé par une série de beats répétitifs ». Aussi indiscutables que puissent être ces mots aux yeux du parlementaire qui les a édicté, Rob Brown et Sean Booth – deux B-boys de Rochdale qui s’étaient rencontrés au sein de la communauté graffiti de Manchester, et faisaient de la musique sous le nom d’Autechre – ont cerné la faille de l’article et s’y sont immédiatement engouffrés.
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Né de l’assemblage de 65 rythmes de batterie différents, « Flutter » est répétitif, fluide, agile, mais jamais abstrait : le morceau ne loupe jamais une mesure. Il a été composé avec minutie et le message politique qu’il délivre ne s’en trouve que décuplé. Les deux autres morceaux de Anti explorent des territoires similaires : « Lost » est un titre mélancolique, hanté par un chant distant et des nappes de synthé et « Djarum » à la fois ouvragé, fin, sombre et dérangeant, anticipe la voie vers laquelle Aphex Twin se dirigera l’année suivante avec « I Care Because You Do ».
Brown et Booth avaient été signés chez Warp deux ans auparavant en inscrivant deux de leurs morceaux sur la compilation du label, Artificial Intelligence (sur laquelle figurent aussi Alex Paterson, Speedy J et Richard D. James, sous son pseudo Dice Man). Sur la pochette d’ Artificial Intelligence, un type fume un joint dans une réalité virtuelle avec à ses pieds des vinyles de Pink Floyd et de Kraftwerk. La compilation paraît plus urbaine et civilisée, bien loin de weirdos à dreads des free-parties. Avec les artistes qu’elle réunit, elle deviendra le who’s who de ce qu’on désignera -à tort ou à raison- l’Intelligence Dance Music. Dans le livret, Autechre citent parmi leurs influences Edgar Froese et Chris Franke de Tangerine Dream, influences que l’on ressent particulièrement sur « Crystel » et « The Egg », dont les rythmiques electro solides se marient à des mélodies de synthé cristallines.
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L’engagement politique d ‘Anti en fait un disque à part dans le catalogue de Warp Records. Ignoré du grand public dans les années 1990, plus concentré sur son image pointue et le côté très cérébral de ses artistes, Warp a souvent été considéré comme un label d’avant-garde, parfois hermétique à la scène dance qui l’entourait. La politique, quant à elle, ne les a jamais intéressé. Mais savoir que le groupe favori de tous les puristes de Warp, à la musique évoquant souvent des cris d’androïdes court-circuités, a pris position de manière aussi claire et radicale, procure une petite satisfaction perverse.
Même sans cet engagement politique, Anti se dégagerait du lot. Au cœur des rythmes fluctuants de « Flutter », Booth et Brown isolent ce qui semble être l’essence même d’Autechre : le son d’un groupe qui a fait la promesse de ne jamais se répéter.
Louis Pattison est sur Twitter – @louispattison
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