Red Fang sont-ils vraiment de gros geeks ?

Savent-ils que leur nom est celui d'un vaisseau dans « Star Wars » ? Ont-ils joué à « Donjons & Dragons » ? Sont-ils vraiment champions de Scrabble ? Nous sommes allés leur poser la question.

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17 Octobre 2016, 4:27pm

Pour son 4e album, Only Ghosts, Red Fang est passé du producteur Chris Funk à Ross Robinson, star des manettes au CV XXL (At The Drive-In, Slipknot, Korn). « Ross a la réputation de tirer de grosses performances des groupes dont il s'occupe (...) Pour nous, c'était un challenge. L'occasion de passer un cap. » Et le groupe va sans doute vous détailler tout ça dans les journaux cet automne, ce qui est plutôt cool. Mais nous, on voulait profiter de la sortie de ce nouveau disque pour faire le point sur une question, une seule : Red Fang sont-ils oui ou non de gros geeks ?

De leurs clips réalisés par Whitey MacConnaughy (qui sont aussi dissociables de leur image que peuvent l'être les dessins de Derek Riggs chez Iron Maiden) à leur reprise de la chanson « Why » de Fraggle Rock pour un album hommage au show télé des années 80, Red Fang accumulent plus de références et d'hommages que vous n'en verrez jamais aux heures de pointe du Comic Con. Nous sommes donc allés passer Aaron Beam (basse/chant) au test Voight-Kampff du geek.


Noisey : Est-ce que tu sais que le Red Fang est le nom d'un vaisseau dans Star Wars ?
Aaron Beam : Oh merde, je n'étais pas au courant de ça. Quel épisode ?

Ne t'inquiète pas, je parle de la bonne trilogie.
Il va falloir que je checke ça. Comment tu le sais ?

C'était dans le guide du jeu de rôle Star Wars, quand j'étais gamin.
Je suis bien forcé d'avouer que je ne le savais pas. Mais je suis sûr que Bill Kelliher de Mastodon sait ça et qu'il ne nous l'a jamais dit. C'est un fan absolu, il a une demi-douzaine de tatouages à ce sujet. Il a même une tapisserie Star Wars dans sa salle de bains. C'est plutôt flippant, d'ailleurs.

Dans vos vidéos, vous aviez commencé avec des références au Seigneur des Anneaux et à Donjons & Dragons dans « Prehistoric Dog », et vous êtes passés à Predator et aux fans de comics dans la toute dernière, « Shadows »​. Tu as des gros dossiers dans ces trucs là ?
J'ai énormément joué à Donjons et Dragons quand j'étais adolescent. Les jeux de rôles grandeur nature n'existaient pas encore, mais on scotchait de la mousse autour de manches à balai pour se taper mollement dessus dans nos jardins respectifs. J'ai été plus ou moins comme les mecs dont on se moque dans le clip de « Prehistoric Dog »​, même si je ne suis pas allé dans les profondeurs du truc comme pleins de gens de ma génération. Enfin bon je joue sur les mots, parce que j'y ai quand même joué 6 ou 7 ans et j'avais toujours le «​ Manuel des Monstres »​ à portée de main. Mais par exemple, j'ai vu les films du Seigneur des Anneaux mais je n'ai jamais lu les bouquins de Tolkien. Je n'étais pas un « ultra », c'est ce que je veux dire. Par contre, je n'ai jamais été un fan de comic books. Je n'ai même pas commencé à essayer.

Dans les deux vidéos, les fans de comic books essaient d'ailleurs de vous tuer. Il y a un message caché, non ?
[Rires] Oui, « ne fais jamais chier un nerd ».

Pourtant, vous ne faites jamais ce genre de références dans vos paroles. Tu penses que c'est la différence entre un vrai groupe nerd et un comedy band ?
Oui tout à fait, c'est une chose d'en rire dans les clips et autre chose d'en faire ton fond de commerce thématique. On prend notre musique très au sérieux, mais on ne se prend pas très au sérieux nous-mêmes. Il y a des groupes qui prennent tout à la dérision, pour lesquels tout est une blague. Nous, on ne voit aucun problème dans le fait de montrer différents aspects de nos personnalités en même temps. Je crois que c'est un élément que tu retrouves dans la vie, tu peux réfléchir ou aborder des sujets complexes, ça ne veut pas dire que le reste du temps, tu es incapable de sortir la moindre blague.

Cette image que vous avez dans les vidéos – un mix entre Clerks, My Name Is Earl et Beavis and Butthead – ça colle au groupe de façon naturelle ou ce sont des personnages de fiction ? Tu as fait un très bon résumé de notre « identité filmographique » [Rires]​. Ces personnages sont basés sur nous, ils ne viennent pas de nulle part. Il y a des choses qui ont changé dans nos vies au long des huit ans qui nous séparent de notre tout premier clip, c'est certain. Mais il y a vraiment une raison à l'origine pour laquelle Whitey McConnaughy a décidé de nous filmer de cette façon. À l'époque nous étions tous les quatre plutôt turbulents et on buvait pas mal de bières. On mettait la barre plutôt haut dans ces disciplines là. Donc l'image a du sens, même si on s'est un peu calmés.

Pas mal de gens attendent vos albums, mais énormément de gens attendent vos clips. La stratégie s'est avérée très efficace... peut-être un peu trop, non ?
Ça n'a jamais vraiment été une stratégie.

Je veux dire, vous n'avez pas peur que les gens soient excités par vos clips et n'apportent pas toute l'attention nécessaire à vos disques, au final ?
À un moment, on a pensé à ça bien sûr, mais je crois que nos albums ont reçu l'attention qu'ils méritaient. Beaucoup de gens nous ont connu grâce à nos vidéos mais beaucoup aussi ont ensuite acheté nos disques et ont pu découvrir le groupe plus en profondeur. Je crois qu'on arrive à une stade où les gens absorbent parfaitement tous les supports et les mélangent selon leur convenance. De toute façon, je préfère dire ce genre de phrase pour oublier que je n'ai aucun contrôle sur quoi que ce soit dans le processus [Rires]​.

Vous faites du air guitar dans la vidéo de « Hank Is Dead »​, une discipline qui colle plutôt bien à la musique de Red Fang. Quelle est selon toi la chanson parfaite pour le air guitar ?
Tu veux dire un morceau pour que moi je joue du air guitar, ou un morceau de Red Fang pour que toi tu joues du air guitar ?

Les deux, puisque tu demandes.
« Doen » serait une très bonne chanson de Red Fang pour n'importe quel champion de air guitar. Pour moi, je choisirais probablement « The Goldberg Variations »​ de Glenn Gould plays Bach, parce qu'il n'y a pas de guitare dans ce morceau, donc j'aurais toute la place nécessaire pour jouer ce que je veux.

Dans « Crows In Swine »​, le dessin animé fait le parallèle entre Red Fang et le groupe Dethklok, qu'on peut voir dans la série Metalocalypse sur Adult Swim.
Un peu, oui, mais ce n'était pas le but avéré. On a eu une proposition de la part d'Adam Avilla, qui a fait la vidéo. C'était plutôt cool d'avoir cette nouvelle approche et de nous distinguer ponctuellement des clips de Whitey. On a des super-pouvoirs un peu bizarres, qui étaient basés sur nos hobbies dans la vraie vie. Et nos hobbies ne sont pas uniquement boire de la bière comme continue à le penser Whitey [Rires]. J'ai des nunchakus en saucisse, les amplis vont jusqu'à 11 et il y a une référence au lapin tueur des Monty Python. Je crois qu'il y a là tout ce qu'il faut pour ta jauge geek.

Parmi toutes les vidéos, il y a celle de « Dirt Wizard »​ qui est plutôt surprenante parce qu'elle est, justement, très classique. Mais elle nous permet de nous souvenir que derrière toute la vitrine nerd, vous êtes un groupe constamment en tournée. Cette vidéo ressemble un peu à votre propre version du Get in the Van d'Henry Rollins, en quelque sorte. 
Oui totalement, c'était notre première tournée en tant que tête d'affiche en Europe. Whitey était avec nous sur la route car il voulait documenter la tournée, et il s'était servi de ces bandes en s'appuyant sur la performance live. C'est vrai qu'on n'avait pas beaucoup insisté sur cet aspect à ce moment-là, et qu'on est quand même meilleurs sur scène que dans notre jeu d'acteur.

Puisqu'on parle d'Henry Rollins : tu trouves que les choses ont changé depuis 1981 où les groupes indie devaient conquérir le monde un concert à la fois, avec de très longs séjours sur la route ?
J'ai commencé les tournées quand j'avais déjà 30 ans, c'est dur à dire. Je ne peux parler que de mon point de vue à moi. En 2000, j'avais organisé une tournée qu'on avait du annuler ensuite. Ça ne semble pas si loin mais les choses étaient si différentes : on envoyait encore des cassettes démo par la poste. On était loin de Bandcamp, Facebook et Youtube. Pourtant c'était il n'y a pas si longtemps. Par contre, on est tous absolument convaincus que c'est dans le contexte scénique que tu dois faire tes preuves. Et le seul moyen que tu sois entendu par plus de gens dans ce cadre, c'est de tourner toujours plus. Car tous ces supports rendent les choses plus simples pour toi, ils permettent de te faire entendre de l'autre côté du globe, de partager tout ce que tu veux instantanément. Mais ils rendent aussi les choses plus simples pour les autres. Donc il y a plus de compétition, et si tu ne convaincs pas les gens sur scène, je pense que tu es condamné. Finalement, le chemin n'est pas le même, mais on arrive aux mêmes conclusions qu'en 1981.

Je vous ai souvent entendu parler de votre amour pour le scrabble, de la première interview qu'on a faite ensemble il y a plus de 5 ans jusqu'à ton adresse skype aujourd'hui [Rires]. Je vais la garder secrète.
Sur les tournées, on joue énormément au scrabble. On avait acheté la version voyage et on se passait le plateau de l'avant à l'arrière du van. J'y joue aussi beaucoup sur mon téléphone, sur mon ordinateur. Je suis arrivé à un point où je dois me limiter car j'ai un fils de 7 ans. J'ai du commencer à rayer des habitudes passées et j'ai bien peur d'avoir coché la case « jeux » à un moment donné. Je soupçonne John, Bryan et David de toujours beaucoup jouer au scrabble malgré moi. Un dernier truc au sujet du scrabble même si je m'aperçois que j'en ai déjà trop parlé, j'étais à l'université avec ce gars qui a été champion du monde il y a quelques années. Il est pas mal passé sur la télé nationale et tous ces trucs. Le meilleur joueur au MONDE ! [Rires] Je ne suis pas vraiment jaloux : quand on était en classe ensemble, il faisait déjà partie des 5 meilleurs joueurs au monde. 

Tu es diplômé en biologie moléculaire et tu as travaillé dans un laboratoire. Comment as tu assuré la transition vers un groupe de rock ? Il n'y a pas un genre de barrière immense entre ces deux mondes ?
Mon père est un scientifique. Et même si je joue de la musique depuis que j'ai 8 ans, j'ai toujours été fasciné par la science. Alors mes parents m'ont toujours soutenu à 100 % et ont financé mes années d'université, mais du coup on a privilégié le côté scientifique. Je voulais une fac avec un bon programme musique mais mes parents n'étaient pas super excités à l'idée que l'argent qu'ils dépensaient aille dans ce genre de considération. Ils sont assez pragmatiques, ils voulaient m'aider à avoir un bon niveau académique mais pas forcément dans un créneau qui n'allait jamais m'assurer des revenus substantiels. J'ai adoré bosser dans un laboratoire, mais j'ai vite su que je n'étais pas assez passionné pour faire une carrière. Alors j'ai commencé à faire des boulots tous plus étranges les uns que les autres, mais pendant ces moments là, j'ai toujours été dans un groupe de musique.

C'est à ce moment-là que tu as bossé dans l'industrie du cinéma, sur des films comme Coraline (d'Henry Selick d'après le roman homonyme de Neil Gaiman, sorti en 2009) ou Paranorman (de Chris Butler et Sam Fell, 2012).
Je bossais dans le studio Laika, qui fait du stop-motion. C'est le dernier job que j'ai eu avant de me consacrer totalement à Red Fang. J'y suis resté autant que j'ai pu, mais l'abattage des tournées a fait que je n'ai plus été en mesure d'assurer suffisamment. J'ai travaillé sur l'étrange pouvoir de Norman principalement sur la phase de pré-production, j'ai aussi participé un peu à la production mais le gars qui m'a remplacé a bossé dessus plus longtemps que moi et ils ne m'ont donc pas mis dans les crédits.

Tu es donc invité dans les fêtes de trois mondes très différents : celles du rock, celles de l'industrie du film d'animation et celles des laboratoires… Enfin, je ne sais pas si les fêtes de scientifiques existent, en réalité.
[Rires] Mon seul contact aujourd'hui dans le monde scientifique est mon père et tu as raison, je n'ai jamais été très perturbé par la vie nocturne du milieu scientifique. Mais c'est vrai que j'ai un pied dans plusieurs ambiances très différentes. Comme je te le disais plus tôt, rien n'est trop monolithique dans la vie. Tu peux parfois jouer au crétin, avoir par ailleurs des connaissances pointues et des passions qui sont encore aux antipodes de tout ça.

Plus généralement, vous êtes des nerds dans le sens le plus pur de terme, puisque vous continuez à avancer sans jamais essayer de devenir mainstream ou même cool. C'est probablement de toutes la caution la plus geek de Red Fang.
Peut-être. J'aime penser qu'une infime frange des nerds a l'ambition de devenir cool d'une façon ou d'une autre. Mais c'est vrai que la majorité des teenagers s'en foutent un peu et continuent de faire ce qui leur passe par la tête de façon très authentique, sans jamais essayer d'être quoi que ce soit. Le meilleur message de tous ces films qui parlaient du triomphe des nerds dans les années 80, c'est qu'ils s'appuyaient sur les histoires vécues par ces gens qui ont fini par réaliser ces films. De la même façon j'étais totalement un nerd au lycée et aujourd'hui je suis dans un groupe de rock indé. Et très franchement, je ne gère pas cette nouvelle situation différemment de ce que j'entreprenais à l'époque. On fait juste nous aussi ce qui nous passe par la tête sans essayer de faire plaisir à qui que ce soit, ou pour s'attirer une caution auprès d'un milieu super cool.


Arnaud D'Armagnac est sur Twitter​.