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Sexe, cuir et coupes de cheveux à la con : quand l'electroclash régnait sur le monde

Comment DJ Hell, Miss Kittin & The Hacker, Fischerspooner, Adult, Tiga et tous leurs potes chelous ont ramené la vie dans les clubs au début du millénaire.

par Josh Baines
25 Octobre 2016, 11:24am

Quand j'avais 12 ans, le monde qui m'entourait était résolument rural. Pas une ruralité esthétisante ou idyllique - non, juste un paysage avec des champs à perte de vue, un horizon foncièrement, profondément et remarquablement chiant. Alors, comme tous les gosses de 12 ans, j'ai décidé que ma place était ailleurs et je me suis mis à la recherche d'autres mondes pour oublier ce quotidien morose. Il existait forcément autre chose, il ne pouvait pas en être autrement. Un endroit glamour, dangereux, excitant et sexy. Et cet endroit, c'était l'electroclash.

Si n'étiez vous pas là à l'époque (ou que vous n'en aviez absolument rien à foutre), sachez que l'electroclash a été un courant musical très bref, durant lequel un petit groupe de producteurs européens se sont lancés dans une electro hyper-sexuelle, à la fois hédoniste et désabusée, stricte et délurée, une sorte de Drexciya maquillé à l'italo avec des vocaux balancées par des top-models rongés par la haine grillant clope sur clope. Depuis ma cambrousse, je trouvais ça terriblement cool et incroyablement séduisant. C'était outrageusement arty, avec un kitsch assumé et un sens du spectacle qui flirtait avec la performance. Ces gens organisaient des fêtes énormes et signaient des contrats faramineux. Des noms comme Kitty-Yo, City Rockers ou Sleazenation résonnaient loin et fort. C'était une pure échappatoire. Même si ok, aux premiers abords, ça ressemblait essentiellement à une after de fashion week : des gens très beaux et très apprêtés prenaient des tas de drogues, baisaient dans tous les coins et dansaient sur des disques electro.

L'electroclash est né à un tournant de l'histoire de la club culture. En Angleterre, les superclubs dominaient encore le paysage nocturne. Le DJ superstar était toujours bien en place sur son trône et des hordes de clubbers partaient chaque week-end à la recherche de frissons que seule une poignée de hits de Fatboy Slim balancée dans la main room du Gatecrasher pouvait leur offrir. Les choses devaient changer. Et elles ont changé. Et ce changement est arrivé par l'Europe continentale.

En 1996, Helmut Geier, qui allait bientôt devenir célèbre sous le nom de DJ Hell a fondé un label. Ce label s'appelait International DeeJay Gigolo Records, et sans lui, l'electroclash n'aurait sans doute jamais existé et les bouseux comme moi n'en auraient pas rêvé la nuit dans leur petite chambre minable. Le bunker de Hell est très vite devenu le passage obligé pour tous ceux qui cherchaient à créer une techno ou electro à tendance acide, ce qui fut le cas entres autres de Der Zyklus, Princess Superstar, Zombie Nation, Mount Sims ou Tiga. Même Jeff Mills a sorti un EP chez lui. Pendant un temps, grâce à ses compilations CD très largement distribuées (et souvent dotées d'horribles pochettes), Gigolo a fait office de baromètre électroclash. C'était, souvenez-vous, une époque encore innocente - nous n'étions même pas encore sur MySpace, et le seul moyen de voir les looks infernaux que DJ Hell arborait à l'époque était d'acheter les disques et de se rendre en club.

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Même si l'histoire n'a pas été très clémente avec la plupart des artistes du catalogue Gigolo, un groupe s'est très largement hissé au-dessus de la mêlée. Il est venu de France (pas de Paris) et portait le nom de Miss Kittin & The Hacker. Formé par Michel Amato et Caroline Hervé, le duo grenoblois a accouché de disques qui ont littéralement défini à eux seuls l'electroclash. Des morceaux décharnés, minimaux, austères, dont les thèmes allaient du cours de la bourse à la sainte trinité sexe, caviar et champagne. Ils personnifiaient le style mieux que personne et sonnaient à merveille dans les petits clubs sombres et suintants. C'était la parade des pince-sans-rire, le son d'un monde qui semblait infiniment autre, infiniment suave, infiniment sordide, un son qui tient d'ailleurs encore la route aujourd'hui. À leur échelle, Miss Kittin & The Hacker furent les plus grosses stars de cette scène, qui ne vivait pas réellement pour les paillettes - c'était même souvent le contraire. C'était le son de l'Europe du futur. Ou plutôt, c'était le son de l'Europe du futur de 1986, conservé dans une chambre très (très) froide.


Mais Hell n'était pas le seul à semer la panique dans les clubs du vieux continent. Ce n'est d'ailleurs pas à lui qu'on doit le terme « Electroclash », mais à un DJ, producteur et promoteur américain expatrié à Berlin nommé Larry Tee. Croisement entre Keith Harring et Terry Richardson, Larry Tee avait quitté les USA après voir bossé pendant 10 ans avec RuPaul et animé des soirées dans des clubs légendaires tels que Twilo et le Palladium. Quand Tee a débarqué dans la capitale allemande avec ses disques, il a lancé la Berliniamsburg Night, où il jouait des trucs qui cartonnaient un an plus tard au Trash de Londres.

En 2001, Tee a créé l'Electroclash Festival dans plusieurs lieux du déjà très branché quartier de Willamsburg à Brooklyn. Avec à l'affiche des gens comme Peaches, Scissor Sisters, et, hum, Detroit Grand Pubahs, c'est probablement le truc le plus cool qui soit arrivé au quartier à cette époque. Ah, et il y avait un autre groupe à l'affiche de ce festival - encore un duo - répondant au nom de Fischerspooner.

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Fischerspooner est le type de mythe qui n'a aucun sens quand vous le transposez dans le monde matériel. Fischerspooner est une idée, et l'a probablement toujours été. Je refuse de croire que le duo, qui était composé du flamboyant frontman Casey Spooner et de son acolyte Warren Fischer, était une oeuvre du monde réel, et ce malgré les disques, malgré les soirées et les vols en Concorde et les rumeurs et les perruques. C'est tout simplement inconcevable. Tout est parti d'une blague et s'est terminé par un contrat avec Ministry of Sound. Fischerspooner reste un des artistes electroclash les plus marquants. Pour beaucoup, ils étaient l'electroclash. Ils ont même été à  Top of the Pop. Deux fois ! Dont une où ils ont été présentés par Richard Blackwood ! Richard Blackwood ! Fischerspooner ! Enfin réunis !

C'était une petite victoire en quelque sorte. Pendant un bref moment, le fantasme a pris le pas sur la réalité. Le glamour a gagné. Tout le monde vivait un rêve. L'electroclash brillait de mille feux. Et il a niqué les yeux de tout le monde. Le Trash a fermé. Princess Superstar s'est évaporée. Miss Kittin s'est mise à faire des disques de techno chiante. Larry Tee s'est allié à Perez Hilton. Mais il nous reste de bons souvenirs. Enfin quelques uns.

Et les tubes, surtout. On aura toujours les tubes, ça on ne peut pas nous les enlever. Voilà les 10 morceaux electroclash sans lesquels il n'est pas décemment possible de vivre. 

 

1. GOLDEN BOY & MISS KITTIN - « Rippin Kittin »

J'aurais pu choisir n'importe quel morceau sur lequel Caroline Hervé a posé sa voix entre la fin des années 90 et le début des années 2000 —« Silver Screen Shower Scene », « Frank Sinatra », « The Beach », tous des classiques intemporels—mais désolé, celui-là c'est ma madeleine de Proust. Tendre, mélancolique, parfait pour ces nuits où vous avez envie de regarder la pluie tomber à travers la fenêtre de votre chambre en fantasmant sur une virée suicidaire à bord d'une Ford 1982 avec la productrice la plus cool de l'electro français. 


2. DAVID CARRETTA - « Vicious Game »

Qu'on soit bien clair là-dessus, David Carretta est là depuis le début. Il sort des disques en solo depuis 20 piges, est à l'aise dans n'importe quel style (EBM, disco, techno) et c'est évidemment lui qui est derrière un des plus gros tubes electroclash, style qu'il a continué à propager avec son label Space Factory. Est-ce qu'il a capitalisé là-dessus ? Non, comme The Hacker, il a su rester simple. Mis à part quelques dates à Paris (seul ou en duel avec son vieux pote Rebotini), vous le retrouverez le plus souvent en pleine pétanque avec Miss Kittin et DJ Hell dans son hameau provençal.


3. TOKTOK & SOFFY O - « Missy Queen's Gonna Die »

L'année dernière, les journalistes ont tenté de faire croire à tout le monde que Hannah Diamond allait devenir une pop star, et qu'elle valait bien plus qu'une simple couverture de Dazed And Confused. C'était assez amusant et tout le monde a mordu à l'hameçon. Toktok & Soffy O, aux côtés des tristement oubliés W.I.T. (acronyme de Whatever It Takes, qui pour être honnête est un nom un peu trop spectaculaire pour un groupe electropop manufacturé qui a vendu à peu près 6 albums en 2002), étaient en gros les Hannah Diamond du début des années 2000, sans le délire PC-arty. Ils étaient clairement trop en avance. Le monde n'était pas encore prêt. Toujours est-il que ces 4 minutes auto-parodiques resteront à jamais gravées. N°1 pour toujours dans mon top MySpace.

4. HANAYO & JURGEN PAAPE - « Joe Le Taxi »

Qui, en 2002, a pu penser que ce dont le monde avait besoin, c'était d'un rework acid du tube de Vanessa Paradis par le fondateur de Kompakt ? Pas mal d'Allemands visiblement. Cette collaboration entre Jurgen Paape et la chanteuse américano-japonaise Hanayo est devenue un des plus gros hits du genre et a montré que l'electroclash n'était pas qu'une affaire d'arpèges aériens et de vibe narcotique. En transformant le taxi de Vanessa en bulldozer piloté par une écolière tokyoïte, Paape a en effet introduit une sévère doses de tension et de menace dans l'équation.


5. TIGA & ZYNTHERIUS - « Sunglasses at Night »

Je crois qu'il n'existe aucun autre titre electroclash qui ait été samplé par Skepta, pas vrai ? Et dire que le chanteur canadien Corey Hart avait capté l'essence du genre dès 1984... J'allais désigner « Sunglasses At Night » comme le plus sleazy de cette liste mais ce ne serait pas rendre service à celui qui arrive.


6. LOUIE AUSTEN - « Grab My Shaft »

Louie Austen fait partie de l'étrange liste de produits dérivés qui a découlé du phénomène electroclash. Austen est un crooner australien aujourd'hui ​âgé de 69 ans, ce qui signifie que quand le phénomène a déferlé sur la planète, il avait déjà la cinquantaine bien tassée. Ce qui ne l'a pas empêché de traîner son costard et ses manières suaves dans les clubs les plus crades de la planète et d'enregistrer plusieurs morceaux avec Peaches. Parce que s'il y avait bien une scène dans laquelle un type de 50 berges pouvait grommeler sur un beat qu'il voulait qu'on lui « chope le paquet », c'était dans l'electroclash et nulle part ailleurs.


7. ADULT. - « Hand to Phone (Cordless Mix) »

ADULT. a toujours eu une image plus sérieuse que la plupart des artistes electroclash, plus arty, plus distante, bref, on sentait qu'ils étaient globalement moins enclins à se pavaner en club avec un chapeau en forme de pénis. Normal quand on vient de Détroit, vous me direz. Et ce n'est pas surprenant non plus que « Hand to Phone » soit le titre le plus authentique de cette sélection—un côté Suicide, cold, mimimal-synth avec des paroles qui disent, en gros : je-suis-très-blasée-et-très-riche-et-je-chante-comme-un-robot-asexué-parce-que-je vous-déteste. Que demander de plus ?

8. FELIX DA HOUSECAT - « Madame Hollywood »

Ok, il est surtout connu aujourd'hui pour être ce DJ qui n'a pas pu rentrer au Berghain, mais il fut un temps où Felix Stallings Jr était le producteur le plus important du game. Cette période a duré exactement 3 semaines mais il faut bien reconnaître que l'album Kittenz and Thee Glitz est un disque qu'il ne faut absolument pas louper si vous le trouvez dans un bac à 3 euros.

9. LINDA LAMB - « Hot Room »

Ok, Linda Lamb n'a eu qu'un seul et unique tube, vaguement psychédélique, qui tranchait assez nettement avec l'esthétique extravagante du genre. Et ce morceau est celui que vous écoutez quand vous vous retrouvez enfin seul, après l'after d'after, face à votre vie sacrifiée sur l'hotel de la nuit. Mais, rassurez-vous, vous aurez la face B de Tiga pour vous rebooster.


10. FISCHERSPOONER - « Emerge »

Vous avez vraiment cru que j'allais zapper ce morceau ? Sérieux. Quand les extraterrestres débarqueront sur notre planète pour la piller et féconder nos femmes et qu'ils nous demanderont de leur faire un résumé précis de ce début de millénaire, on leur fera tout simplement écouter ce titre. Et s'ils insistent, on pourra même enchaîner avec le mix définitif de Miss Kittin, Berlin is Burning

Electroclash, nous t'avons aimé, nous t'avons adoré, tu as rendu ma pré-adolescence plus supportable et tu étais la meilleure copie de techno de Détroit habillée par Karl Lagerfeld qui ait jamais existé. Nous ne t'oublierons jamais.


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