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À la rencontre de la communauté asexuelle d’Angleterre

Une photographe et un sociologue ont recueilli les témoignages de huit personnes qui ne ressentent pas le besoin d'avoir de relations sexuelles.

par Mark Carrigan et Holly Falconer
02 Mars 2015, 9:00am

Michael, photographed in Coventry, England. All photos by Holly Falconer.


Michael, photographié à Coventry, en Angleterre. Toutes les photos sont de Holly Falconer

Jusqu'à récemment, l'asexualité n'évoquait rien de plus qu'un vague souvenir des cours de biologie du collège ou un épisode embarrassant de Confessions Intimes. Mais les choses ont commencé à changer il y a 15 ans, quand un étudiant appelé David Jay a créé un site pour éveiller les consciences sur l'asexualité, connu sous l'acronyme AVEN.

David était frustré du manque d'information que sa fac avait à fournir sur les gens qui ne ressentent pas le besoin d'avoir de relations sexuelles. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est la vitesse à laquelle son site a grandi, jusqu'à devenir une plateforme incontournable pour les personnes comme lui. Avec AVEN, une communauté d'asexuels a commencé à s'unir, attirant l'attention de nombreux journalistes et universitaires – et pas mal de gens curieux, comme moi.

Les recherches suggèrent que vous pourriez connaître une personne asexuelle, même si vous n'en êtes probablement pas conscient. On estime qu'environ 1 % de la population mondiale est asexuée, même si de nombreuses personnes ne se définissent pas (encore) de cette manière. Le seul critère est de ne jamais avoir ressenti une attirance sexuelle pour qui que ce soit.

Je suis sociologue, et je travaille à l'université de Warwick. En 2009, j'ai réalisé une étude sur l'asexualité. J'ai trouvé ça fascinant, ce qui m'a poussé à explorer d'autres problématiques liées à ce sujet. Ma recherche portait initialement sur l'identité asexuelle. Je me suis demandé comment quelqu'un pouvait se définir comme asexuel, mais j'ai vite réalisé que nous ne pouvions pas comprendre l'émergence de l'identité « asexuel » sans se pencher plus largement sur les comportements sexuels.

Quand j'ai mené une étude sur les réflexions et les sentiments des asexués, j'ai été surpris de voir à quel point les 200 participants avaient des expériences similaires. Ils étaient différents sur de nombreux points, mais se retrouvaient tous sur le fait qu'on les avait poussés à se considérer comme déviants parce qu'ils ne ressentaient pas d'attirance sexuelle. Ils se sentaient « bizarres », « brisés » ou « fichus » – des expressions qui revenaient constamment.

Souvent, c'était leur entourage qui les avaient conduit à se sentir ainsi. Ben (en photo ci-dessous) m'a raconté que ses parents s'étaient moqués de lui quand il leur avait dit qu'il était asexuel. Encore aujourd'hui, ils continuent de ne pas le croire.

Dans d'autres cas, les gens m'ont parlé de cruauté délibérée. L'une des personnes qui a pris part à mon étude m'a raconté que les autres étudiants de sa fac mettaient des sex toys dans son bol de céréales pour se moquer d'elle. Un autre, Vincent, disait qu'il rechignait à dire aux gens qu'il était asexuel parce qu'il refusait d'endurer les réflexions de personnes qui lui diraient qu'il a tort, qu'il est trop jeune, ou qu'il n'a pas encore « rencontré la bonne personne. »

Trop de gens voient l'asexualité comme un état surréaliste, un problème qui doit être réparé. Vincent rejette la faute sur les médias. « L'asexualité est très mal représentée à la télé et dans les films. » « La plupart des gens citent Sheldon de The Big Bang Theory en exemple, mais je ne considère pas ce personnage comme étant asexué. En fait, la plupart des personnages définis comme asexués dans les séries présentent des troubles mentaux. »

Ben, photographié à Richmond, en Angleterre

Souvent, les gens agissent de manière blessante parce qu'ils ne peuvent pas comprendre comment quelqu'un peut être asexuel. Gareth – un asexuel du nord de l'Angleterre – nous a expliqué que depuis son coming out en 2011, il n'a rencontré qu'une seule personne qui comprenait vaguement ce qu'était l'asexualité – « Les gens pensent que les asexués sont incapables d'avoir des rapports. » Il a ajouté qu'on lui posait « de nombreuses questions sur la masturbation » quand il essayait d'expliquer l'asexualité à quelqu'un.

Michel m'a raconté qu'avant de révéler qu'il était asexué, il s'est souvent trouvé « extrêmement embarrassé quand les gens lui parlaient de sexe ou de relations amoureuses. » Notamment parce qu'on lui demandait « pourquoi [il] n'avait jamais été en couple, et pourquoi [il] n'avait jamais montré le moindre intérêt pour le sexe. » Il était parfaitement conscient des hypothèses que les gens émettaient à son sujet – qu'il était gay, confus ou qu'il ne se trouvait pas de petite amie –, ce qui ne faisait que le conforter dans ce qu'il était.

Les problèmes affrontés par les asexués sont plus souvent liés à l'invisibilité qu'à la phobie. Il est douloureux de voir que la société ne croit pas à votre existence. Ben – qui trouve difficile le fait de devoir régulièrement se justifier – ne pense pas que l'opinion publique ait connaissance de l'asexualité. « Il semblerait que ça se développe un peu plus, j'ai parlé à des gens qui connaissaient le terme, mais ça ne va pas plus loin », a-t-il expliqué.

Rencontrer des personnes asexuelles nous amène à nous poser des questions sur un supposition basique que tout le monde a : tout le monde fait l'expérience de l'attraction sexuelle. En réalité, beaucoup d'entre nous ne réalisent pas qu'il s'agit également d'une hypothèse – une preuve que le contraire nous semble hautement incompréhensible. C'est précisément ce type de perplexité devant une personne pouvant vivre sans ressentir de désir sexuel qui m'a à la fois fasciné et frustré.


Jenni, photographiée à Oxford

Les asexuels que j'ai rencontrés mènent une vie heureuse, avec leurs hauts et leurs bas habituels. L'expérience du coming out n'est plus traumatisante pour quiconque.

Jenni, une étudiante en art à Bristol, m'a raconté son expérience. Elle m'a expliqué qu'après avoir dit aux gens de son université qu'elle était asexuelle, les choses ne sont pas allées plus loin. « Ce n'était pas un grand changement pour moi. Mes amis savaient qui j'étais, et ils sont tous très ouverts. »

Ben pense que la presse a tendance à traiter l'asexualité de manière sensationnaliste, et que les personnes asexuelles sont très peu représentés dans la culture populaire. « Il n'y a que Sherlock qui est un psychopathe et un asexuel ambiguë », a-t-il déclaré. « Et peut-être Docteur Who, qui est assez instable sur le sujet. » Il pense aussi que cela est dû au fait que l'asexualité soit perçue comme un état un peu ennuyeux. «Être asexué ne crée pas de conflits. »

Quand on parle de l'asexualité, elle est décrite comme une déviance, éloignée de la norme. Mais l'idée de ce que cela signifie d'être « sexuel » est bizarrement indéfini dans notre culture actuelle. Par exemple, comment désignons-nous les les gens qui ne sont pas asexués ?


Gareth, Newcastle

L'asexualité est toujours considérée par de nombreuses personnes comme une phase de confusion. Pourtant, je suis de plus en plus convaincu que ce sont en fait les personnes non-asexuelles qui sont perdues dans leur sexualité. Nous avons beaucoup plus de facilité à parler de sexe – avec qui, de quelle manière, combien de fois – que nous en avons à parler du fait d'être sexué. Comme l'explique la psychologue Leonore Tiefer, il y a maintenant une croyance répandue que « le fonctionnement sexuel est un aspect central, si ce n'est le centre d'une relation amoureuse. »

Nous voyons le sexe comme une caractéristique principale des relations amoureuses, et nous luttons pour nous imaginer comment ces relations pourrait exister sans. Notre culture hyper-sexuée a conduit les gens à voir une relation sans sexe comme une mauvaise chose, et c'est là que des communautés en ligne comme AVEN entrent en jeu. La plupart des personnes asexuelles à qui j'ai parlé ont reconnu que parler avec d'autres personnes asexuelles les aidaient à s'accepter tels qu'ils sont. Gareth de Newcastle encourage « tout les asexuels, qu'ils soient vieux ou jeunes, confus ou heureux, à jeter un œil sur ce que fait AVEN », et considère que cela a changé sa vie.

Gareth pense que le coming out est nécessaire. « Ne choisissez pas une heure ou une date en particulier, soyez juste vous-même. Ça peut être très stressant, et le bon moment n'arrivera peut-être jamais. Mais quand il arrivera, vous le saurez. Vous vous sentirez détendu, et vous réalisez qu'il est temps. »

Michael approuve ce point. « À tous ceux qui pensent le dévoiler à leurs proches, faites le en temps et en heure, dans un environnement détendu. C'est difficile d'en parler à ses amis proches ou à sa famille en premier, il vaut mieux essayer avec d'autres connaissances. » Il encourage les personnes asexuelles à discuter avec des gens dans le même cas, lesquels seront en mesure de leur donner des conseils. Le seul moment où il recommande de faire son coming out est à l'aube d'une nouvelle relation. « Il est nécessaire que les deux personnes sachent où ils en sont. »

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Plus de portraits ci-dessous.

Michael, photographié à Coventry : « Je m'identifie comme asexué et aromantique. J'ai récemment eu un débat sur l'asexualité avec un groupe majoritairement constitué de retraités. J'étais un peu nerveux à cause du stéréotype qui veut que les personnes âgées soient moins intéressées par le sexe, et que du coup, elles ne voient pas l'asexualité comme un problème – mais je me suis royalement planté. Elles ont trouvé ça passionnant et m'ont demandé pourquoi on n'en parlait pas plus. Je pense que nous devons nous adresser à tous les âges, y compris les cinquantenaires et les retraités. Ce serait fantastique d'avoir des cours sur l'asexualité dans les écoles. »

Mark, photographié à Reading : « La meilleure réaction que j'ai eue, c'était celle de mon frère (hétérosexuel) qui m'a dit : "T'as bien de la chance, enfoiré". À l'époque, il traversait une rupture difficile. La plupart des gens se sont montrés curieux, ils voulaient en savoir plus sur l'asexualité. Je n'ai pas eu de réaction négative jusque la. Être capable d'en parler aux autres, c'était la cerise sur le gâteau de cette révélation que j'ai eue quand j'ai découvert qu'il existait d'autres gens comme moi. »

Gareth, photographié àNewcastle : « J'entends de plus en plus d'histoires sur des docteurs, des infirmières et des thérapeutes sensibles au sujets, et j'ai l'impression que les gens sont de plus en plus écoutés. Cette compréhension et cette connaissance se développe, mais cela pourrait prendre un peu plus de temps avant que ce soit une chose que la plupart des gens acceptent. »

Christof, photographié à Liverpool : « La connaissance de l'asexualité se répand un peu plus chez ceux qui s'intéressent aux droits sexuels et à l'égalité entre les sexes, mais cela se limite à l'échelle d'une communauté en ligne. La majorité de la population continue de ne pas y croire. »

Vincent, photographié à Plymouth : « Je préfère l'appellation demi sexuel – cela correspond plus à ce que je suis. Quoiqu'il en soit, je dis aux gens que je suis asexué, ou pas intéressé quand je n'ai pas envie de m'expliquer. Seuls quelques amis proches sont au courant. Ma sœur est lesbienne, elle était ouverte à l'idée d'autres orientations qui ne sont pas hétéro, bien que je pense toujours qu'elle ne me comprend pas totalement. Ma mère ne semble pas se faire à l'idée, elle pense que c'est juste une phase (même si j'ai 28 ans maintenant). Mon ex était confuse sur ce sujet – pour elle, le sexe est une partie essentielle d'une relation. Je l'ai dit à quelques amis, mais ce sont surtout les hétéros qui trouvent ça bizarre. »

Jo, photographiée à Camden Town : « Je me définis actuellement comme asexuée, aromantique, sans genre, et trans. Les gens réagissent différemment quand je leur dis que je suis asexuée. J'ai eu des expériences négatives et positives. Récemment, j'ai fait un stage chez une organisation de théâtre pour les gays qui ne connaissaient rien de l'asexualité. Tout le monde était curieux, et j'ai fini par donner un cours à tout le monde. Un peu plus tard, j'ai fait mon coming out à ma prof de danse, et elle m'a recommandé de lire tout un tas de bouquins qui donnent des conseils sur les relations. Je ne sais toujours pas quoi lui répondre. »