







Guillaume Herbaut : Tu sais que c’est à Juárez qu’est né le mot « féminicide » ? Parce qu’il y a un meurtre de femme inexpliqué par mois. Je voulais parler de ça, du fait qu’une violence de plus en plus grave est tournée contre les femmes. Là-bas comme partout, d’ailleurs. La ville se trouve au beau milieu du désert donc c’est vraiment une ville idéale pour tuer. Pleins de multinationales d’électroniques américaines et européennes se sont implantées et emploient des petites mains. Des filles très jeunes et totalement déracinées parce qu’elles viennent de tout le Mexique pour travailler là. Des proies faciles, idéales pour un tueur. Tu peux les enlever relativement aisément à la sortie du travail quand elles finissent tard, et après y’à le désert, donc tu peux te débarrasser du cadavre rapidement, d’autant que dans ce désert, le corps se décompose très vite à cause de la chaleur. Tu étais dans quel état d’esprit en arrivant ?
J’ai décidé d’éviter toute empathie et de me mettre dans la peau de l’agresseur. Je me suis créé un univers mental hyper violent pendant six mois pour ne pas faire de cadeau dans ma manière de photographier les femmes une fois sur le terrain. C’est pour ça que j’ai pris le parti de ne montrer aucune femme vivante. La seule femme vivante est résumée à son sexe et tous les hommes que j’ai montrés sont perdus, violents et machistes. Sur place, c’est comment Juárez ?
C’est morbide. J’ai travaillé dans de nombreux lieux marqués par la mort (Auschwitz, Nagasaki, Tchernobyl, ndlr), mais c’est la première fois que je ressentais un truc aussi désagréable, infernal. En arrivant, je suis allé directement dans le champ de coton où les huit premiers corps de femmes ont été retrouvés, il y a dix ans. Ils ont planté huit croix roses en souvenir et je suis resté deux heures autour de ces croix à m’imprégner du lieu. Au bout d’un moment, à force de tourner, j’ai vu une masse sombre à quelques mètres de là. C’était un cadavre de coq noir tout frais, la tête coupée, posé sur une pile de sous-vêtements féminins ensanglantés. Un photographe local m’a expliqué que c’était un rituel pour prendre l’âme des morts et que ça signifiait que ce territoire appartenait aux narcos. On dit que certains narcotrafiquants fêteraient une livraison réussie en enlevant une femme pour s’amuser avec elle pendant quelques jours. Les filles seraient séquestrées et violées, puis assassinées. Avenales.sn Agustin. Lieu de découverte de trois corps de femmes violées et assassinées en 2004. Mais pourquoi des gros dealers feraient ça, ils ont de quoi se payer une pute non ?
Peut-être pour avoir le pouvoir de vie et de mort sur ces femmes ? Mais c’est vrai que les narcos veulent être tranquilles, ils ne veulent pas que le monde entier s’intéresse à eux pour une histoire de femmes. En fait, on ne sait pas vraiment. Ce qu’on sait, c’est que deux serial killers ont tué à eux deux 120 femmes. Mais bon, ça n’explique pas les 280 autres. Des serial killers mexicains ou américains?
De l’autre côté de la frontière, à El Paso, il y a un centre de rééducation pour criminels sexuels américains. Tu prends le pont, tu fais 200 mètres, t’arrives dans la ville et après tu fais ton crime, tu reviens et t’es tranquille. Quand t’es Américain, t’as pas besoin de justifier. Comment se fait-il qu’on n’ait jamais arrêté personne ?
Les flics sont complètement corrompus et ont un sentiment d’impunité. Même le commissaire, qui m’aidait à faire ce travail, vient d’être arrêté pour trafic de drogues. Il est en prison aux États-Unis en ce moment même. En fait, ce qui m’a intéressé et qui m’intéresse à chaque fois dans chaque reportage c’est le mystère. Ça m’intriguait vraiment de savoir pourquoi depuis 10 ans, il y a des meurtres en pagaille et que l’on n’ait jamais retrouvé d’assassin. On n’a jamais jugé ou condamné personne. Enfin si, des innocents. J’ai rencontré un type qui a été condamné pour une dizaine de meurtres. Seulement à l’époque, il était immigré clandestin aux États-Unis. Et puis, il a été prouvé qu’il fallait être extrêmement organisé pour ramener huit cadavres de femmes et les jeter dans le désert. Il fallait avoir un énorme 4x4, certaines femmes étaient mortes depuis longtemps et avaient été conservées dans des congélateurs. Un pauvre clandestin n’aurait pas pu faire ça tout seul. En fait, on pense qu’il peut s’agir d’une forme de dialogue entre narcos. La façon dont sont posés les corps serait une sorte de vocabulaire. Des gens disent aussi qu’ils se sont divisés le territoire entre grandes familles et qu’il y aurait un jeu entre eux. Mais on ne sait pas vraiment. J’ai rencontré des journalistes locaux qui m’ont dit : « Nous on sait mais on ne peut rien dire sinon, on se fait buter ». Esmeralda. 25 ans. Prostituée : « Quand j’arrive dans une chambre, j’enlève les coussins du lit, de peur d’être étouffée par le client. Il y a deux mois, l’un d’entre eux a braqué sur mon crâne un revolver. J’ai vu dans ses yeux qu’il voulait me tuer. Je ne comprends toujours pas pourquoi il n’a pas tiré. Il m’a simplement dit que j’avais de la chance. » Alejandra Medrano, assassinée le 26 janvier 2005. Source journal El Norte. « C’est parti d’un exercice de style pour servir la ligne que je m’étais fixée : faire un documentaire sans aucune image de femme vivante. J’ai donc récupéré des documents que j’ai re-photographié. Celui-ci vient de la morgue. Sur la plupart de leurs photos, les visages sont totalement tuméfiés, alors que sur celle-ci c’est plus ambigu, c’est pour cela que je l’ai choisie. On peut penser qu’elle dort. » Présentation à la presse de trois personnes suspectées d’avoir assassiné un narcotrafiquant une heure auparavant. « On était une trentaine de journalistes dans une toute petite pièce. Ils viennent de tuer un type. Ils sont montrés à la presse. C’est horrible ce qu’ils ont fait mais il n’y a pas encore eu de jugement qu’ils sont déjà jetés en pâture. Ils restent comme ça pendant des heures, complètement défoncés, ils ont du mal à tenir debout et sont interviewés en direct à la télé. Je crois que maintenant, ce n’est plus autorisé. J’ai fait cette photo quand tous les autres journalistes étaient partis et que j’étais seul avec eux. » « Le corps d’une femme a été retrouvé à l’hôtel Royal. Elle a été étranglée entre 18h et 2h du matin. Elle avait entre 20 et 22 ans, peau brune, mince, cheveux noirs. C’est le 3ème cas de ce genre dans un hôtel du centre ville. Journal El Norte. 15 Novembre 2001. » Membres de l’unité d’élite de la police municipale. 70% des membres de la police seraient corrompus. « Les médias sont invités à observer un départ en mission. C’est l’unité d’élite de la police et ils te disent : “On va faire une opération anti-gangs dans les quartiers difficiles.” En fait, ils roulent tellement lentement que tout le monde est au courant, du coup, il ne se passe rien. Mais strictement rien. Ils ont montré leur uniforme, ils ont montré qu’ils étaient hyper importants. Ils font des grands shows avec 40 bagnoles, ils arrêtent trois pékins, aucun intérêt. » Alexa, 35 ans. Centre ville de Juárez. En janvier 2007, un travesti a été égorgé par l’un de ses clients.