voyage

La fois que Mohamed Ali m’a pris sur le pouce

Au printemps 1971, Mohamed Ali a livré les deux combats les plus difficiles de sa carrière : le premier l'opposait à Joe Frazier, le second à la justice.
13.6.16

Au printemps 1971, Mohamed Ali a livré les deux combats les plus difficiles de sa carrière : le premier l'opposait à Joe Frazier, le second à la justice. Au mois de mars, Ali avait enfilé ses gants de boxe après avoir été banni pour son refus de s'engager dans l'armée américaine. Il a essuyé une défaite contre Frazier par décision unanime des juges. Un mois plus tard, la Cour suprême américaine se prononçait en sa faveur, lui reconnaissant le droit de refuser le service militaire.

Publicité

Mais au-delà de ces deux combats majeurs, le boxeur avait toujours de quoi s'occuper. Il voyageait fréquemment à l'intérieur des États-Unis pour parler de ses convictions religieuses et politiques à qui voulait l'entendre : des journalistes, des étudiants, et même un auto-stoppeur de 19 ans nommé Louis Diamond, qui s'est retrouvé dans la voiture l'homme le plus célèbre des États-Unis.

VICE a parlé à Louis Diamond, aujourd'hui travailleur social de 63 ans à Chicago, de sa rencontre fortuite avec le boxeur récemment décédé, qui allait donner une conférence à l'université Northwestern.

VICE : J'avais très hâte que vous racontiez votre rencontre avec Mohamed Ali.
Louis Diamond : À l'époque, il y avait des concerts tous les dimanches à Chicago, dans un parc situé au nord de la ville. Des groupes s'y installaient pour jouer, et les gens venaient assister au spectacle en buvant du vin bas de gamme et en fumant des joints. Il arrivait aussi que certaines personnes distribuent des prospectus politiques. Le Red Squad de la police de Chicaco [qui avait pour mission d'infiltrer et de saboter des groupes de gauche] y envoyait des policiers en pantalon à pattes d'éléphant et t-shirts prendre des photos du public.

À l'époque, je vivais toujours chez mes parents dans la banlieue. Au lieu de prendre les transports en commun, je faisais du pouce.

Vous étiez en train de rentrer chez vous?
Oui, j'attendais sur le côté de la route. Ça faisait un moment que j'étais planté là, et il faisait incroyablement chaud. Je suais à grosses gouttes. À un moment, j'ai aperçu un immense motorisé au loin. Je me suis dit : « J'aimerais tellement qu'il s'arrête… » Et il a effectivement ralenti, jusqu'à s'arrêter devant moi.

Publicité

La portière s'est ouverte et je suis entré. Il y avait cinq ou six noirs très élégants, chemises et complets bien repassés, et l'un d'eux m'a demandé : « Ça te dit de rencontrer le champ? » Un peu perplexe, je regarde autour de moi et c'est là que je me suis rendu compte que Mohamed Ali était là, sur son lit, à l'arrière.

Vous étiez un de ses fans?
J'ai toujours été très politisé, et je soutenais les mêmes causes que lui. J'étais aussi contrarié quand on lui a retiré sa licence parce qu'il ne voulait pas combattre au Vietnam. Comme je suis pacifiste, ça m'énervait de voir quelqu'un être victime de discrimination à cause de son engagement politique.

Vous lui en avez parlé?
Il s'est présenté et a commencé à me parler de sa philosophie de vie. Je ne me souviens pas de tous les détails, mais il a insisté sur la nécessité de travailler pour la paix tous ensemble. Pendant qu'il me parlait, le motorisé s'est arrêté de nouveau pour prendre une fille.

J'imagine qu'elle aussi n'en revenait pas.
En fait, je parlais toujours à Ali quand elle est montée à bord, et elle n'était qu'à six rues de sa destination. Quand ils l'ont déposée, je discutais toujours avec lui. Je crois qu'elle n'a même pas remarqué qu'il était là.

Je trouvais ça fou de me trouver avec cet homme détesté d'une bonne partie de l'Amérique. Il n'avait pas l'air d'avoir de garde du corps, ce qui ne l'empêchait pas d'embarquer des auto-stoppeurs qui se trouvaient sur son chemin.

Publicité

Vous avez discuté pendant combien de temps?
Juste cinq ou six minutes. Ensuite, ils m'ont posé des questions sur le campus de l'université de Northwestern, et je me suis porté volontaire pour les aider. J'étais censé être déjà rentré, mais je savais que mes parents ne m'en voudraient pas si je leur expliquais la raison de mon retard

Northwestern est une université pour les gens relativement aisés, et je crois bien que c'était un an avant qu'un noir soit élu président des étudiants. Ce soir-là, Ali organisait une conférence sur le campus, avant de donner un discours à une fraternité noire.

Vous avez pu assister à son discours?
Non, je devais rentrer chez moi. Et je ne ressentais pas nécessairement le besoin de le voir parler en public, parce que rien n'aurait pu surpasser l'expérience personnelle que je venais d'avoir.

Ce qui est drôle, c'est qu'il a passé plusieurs années à Chicago, et plusieurs personnes que je connais ont eu des expériences semblables. Mon anecdote n'est pas si unique que ça. Dans un documentaire intitulé The Trials of Muhammad Ali, quelqu'un raconte qu'il s'est assis sur ses genoux pendant une fête d'Halloween. Une autre femme raconte qu'elle a eu une crevaison et qu'Ali était sorti de sa voiture pour changer son pneu. Il semble que c'était simplement un homme comme ça.

Suivez Michael Patrick Welch sur Twitter.