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Achetez le magazine ILLEGAL! pour que ses vendeurs puissent acheter plus de drogue

Illegal! est un magazine que les toxicos peuvent acheter pour 1,30 euros et ensuite revendre au public pour environ 4 euros. À vue d'œil, ça semble assez similaire à des initiatives type L’Itinérant. Mais, alors que L’Itinérant a été créé...

par Joseph Cox
23 Septembre 2013, 9:54am


Michael Lordberg Olsen devant le van du magazine Illegal!

Michael Lodberg Olsen est l'ange-gardien-barbu-bénévole de la communauté toxicomane de Copenhague. Il y a environ deux ans, le Danois a commencé à se balader avec son van dans sa ville natale pour offrir aux héroïnomanes un endroit sécurisé où ils pourraient se piquer, supervisés par des volontaires et des infirmiers formés, plutôt que derrière les poubelles d'un parc ou dans un motel pourri. Le projet d'Olsen a reçu sa part d'opposition, mais au final, il s'est débrouillé pour convaincre pas mal de ses contestataires.

Le dernier projet de Michael, qu'il a lancé il y a quelques semaines, est Illegal! – un magazine que les toxicos peuvent acheter pour 1,30 euros et ensuite revendre au public pour environ 4 euros. À vue d'œil, ça semble assez similaire à des initiatives type L’Itinérant. Mais, alors que L’Itinérant a été créé pour nourrir les SDF et les sortir de la rue, le but explicite du magazine Illegal! est d'aider les toxicos à récolter de l'argent pour s'acheter de la drogue.

Une fois de plus, le projet a attiré de nombreuses critiques – après tout, la plupart du cash récolté finira directement dans les poches des dealers d'héro –, mais Michael a sorti des arguments difficiles à contrer : selon lui, il vaut mieux que les toxicos de Copenhague gagnent leur argent grâce aux magazines plutôt qu'en volant dans des boutiques, en attaquant les gens ou en se prostituant.


Michael (à gauche) et son collègue Thomas Paalsson

J'ai pris un avion pour Copenhague la semaine dernière afin de rencontrer Michael et son équipe derrière la gare centrale de Copenhague, un quartier connu pour le trafic de drogue, la prostitution et d'autres formes de criminalité de rue. Directement, Thomas Paalsson, un des collègues de Michael, a tenu à souligner que ce projet n'était pas juste une forme de manche améliorée : « Je pense que l’intérêt principal réside dans l’idée de dignité. Notre but est de faire un magazine que les gens apprécieront, avec des articles de bonne facture et une maquette intéressante. »

Le groupe à l'origine de Illegal! travaille avec les drogués de la ville depuis plus d'une dizaine d'années, et ces liens forts leur permettent de fournir un niveau d'aide plus complet que de simples assistants sociaux : « Il ne faut pas oublier que ce projet n’existe qu'à Copenhague – tout ce projet est né dans un environnement local, m'a-t-il dit. Bien sûr, c'est lié à un problème bien plus large, mais à la base, il s’agit d’un projet citoyen qui vise à régler un problème local. »

Si Michael soutient que ce projet doit être réadapté et redéfini pour d'autres villes dans le monde, ils restent super excité à l'idée d’introduire Illegal! dans des endroits comme Berlin, Londres ou Paris. « Ce serait intéressant de déplacer ça dans d'autres capitales, parce que c'est dans les capitales que les lignes commencent à bouger, m'a dit Michael. Nous n’avons pas le pouvoir de changer les lois, mais nous pouvons poursuivre notre projet et avoir un impact réel sur la vie des gens. »


Les première et dernière de couv' du magazine Illegal!

J'ai appelé Danny Kushlick, qui travaille à la fondation Transform, pour savoir si d'après lui Illegal! pourrait marcher dans des villes telles que Londres.

« Le projet de Copenhague est avant-gardiste et représente une société plus avancée et tolérante que celle que nous avons au Royaume-Uni, m'a-t-il affirmé. Beaucoup de pays scandinaves ont des niveaux de bien-être sociétal qui figurent parmi les meilleurs au monde, en plus d’une grande tolérance et d'ouverture d'esprit vis-à-vis du sexe et des drogues. Ce n'est pas le cas du Royaume-Uni, et je ne le vois pas rattraper son retard dans un futur proche. »

Quand j'ai demandé à Danny quels obstacles il voyait à la version londonienne de Illegal!,  il a répondu : « Vous imaginez ce que Boris [Johnson, maire de Londres, membre du parti conservateur] dirait ? Je visualise déjà les commentaires du genre “les SDF méritants et les SDF non-méritants” et je le vois déjà geindre parce que ça “ternit l'image de Londres vis-à-vis des touristes”. »

Donc peut-être que les Anglais vont devoir attendre un bout de temps avant que les autorités ne leur permettent de solliciter légalement et explicitement de l'argent pour la drogue dans la rue. En revanche, les forces de l'ordre danoises semblent soutenir l'idée, du moins officieusement : « Aujourd'hui, deux policiers sont venus en vélo et nous ont demandé comment se passait le projet avant de nous souhaiter bonne chance », m'a raconté Michael, sourire aux lèvres. 


René

Pendant que je discutais avec Michael et Thomas, un groupe d'écoliers s'est approché et nous a demandé à quoi servait le projet. Un flux constant de toxicos venait chercher plus de magazines. René, un addict de longue date, m'a dit qu'il se faisait habituellement de l'argent en vendant de la viande volée.

« Le projet est une bonne chose, ça me permet de gagner un peu d'argent légalement pour survivre », m'a expliqué René avant de me dire qu'il vendait le magazine depuis sa sortie, de même que 33 autres vendeurs, et qu'ils devaient tous s'enregistrer et porter un badge d'identification. Quand je lui ai demandé ce qu'il faudrait faire en plus pour aider les usagers de drogue, son ton a changé – il s'est mis à parler dans sa langue maternelle et a eu l’air désemparé. « Il faut que les gens nous écoutent, a traduit Michael, pour créer un lien avec nous. Qu’ils arrêtent de nous ignorer. »

Mis à part l'aide financière, c'est exactement le problème que le projet Illegal! cherche à résoudre. Plutôt que mettre les drogués à l'écart, le magazine tente de créer une passerelle permettant aux usagers d'interagir avec les citoyens et de circonscrire la stigmatisation dont ils font l’objet.


Le van Illegal! 

« Le but, c'est de mettre les choses sur le tapis, histoire de créer un débat et d’essayer de régler le problème, a expliqué Thomas. La guerre contre la drogue n'a pas fait disparaître la drogue. La criminalisation de la culture de la drogue ne réduit pas la consommation – en fait, les drogues sont moins chères et elles sont partout. »

Après ça, René a saisi son tas de magazines et est parti se faire de l'argent, qu'il dépenserait, une fois son service terminé, pour « quelques cailloux ». Quand il est reparti, Michael a insisté : « Ce sont des gens très forts. Si je devais endurer la même vie qu'eux, je ne tiendrais pas six mois. C'est incroyablement dur. »

Avant de partir, j'ai acheté une copie de Illegal!  à l'un des usagers avec qui j'avais brièvement discuté. En le feuilletant, un article particulier a attiré mon attention – une lettre anonyme écrite par un toxico, sans doute un de ceux que j'avais vus devant la gare centrale de Copenhague, appelant le gouvernement à changer leur vision des consommateurs. « Allez, écrivait-il. Si vous voulez nous aider, faites-le à travers la coopération et décriminalisez-nous ! »

Suivez Jospeh sur Twitter: @josephfcox

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