Photo via Matt Johnson

Surprise ! Mentir aux gens est devenu le plus gros atout des hommes politiques d'aujourd'hui

L'ère de la post-vérité est là, pour le plus grand bonheur de l'extrême droite.

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nov. 22 2016, 6:00am

Photo via Matt Johnson

Il reste encore quelques semaines pour me donner tort, mais je crois qu'on peut se mettre d'accord pour dire que 2016 a été une année assez pourrie. Ce ne sont pas les jeunes urbains britanniques, les Mexicains, les musulmans, les Afro-américains, les LGBT et les supporters d'Arsenal qui me diront le contraire. Dans l'infinité des mondes possibles, une victoire combinée de Leicester, du Brexit et de Trump était cotée à 3 millions/1. En comparaison, un bookmaker anglais, Paddy Power, propose de miser sur la décision de Trump de repeindre la Maison-Blanche en couleur or – ce qui est étonnamment coté à 100 contre 1. Autrement dit, accrochez-vous pour 2017 : nous sommes entrés dans une ère où il ne faut plus s'étonner de rien.

Depuis mercredi 9 novembre, on essaye d'expliquer que le collège électoral des États-Unis n'est pas démocratique, que les médias sont coupables, que les émojis et les câlins sont un rempart contre la barbarie – bref, on cherche à créer du sens au milieu de tout ça. Sauf que voilà : ça ne sert à rien. Inutile également d'avancer des chiffres au sujet d'une improbable élection qui ne verrait que les « millenials » voter. C'est profondément antidémocratique, au passage. Il en va de même pour ceux qui affirment que Bernie Sanders aurait remporté l'élection s'il avait triomphé d'Hillary Clinton lors de la primaire démocrate. Tant qu'à faire, autant dire que Pierre Mauroy aurait eu une chance en 2017, hein. Tout cela revient à rationaliser l'improbable. La raison s'appuie sur la logique, sur les faits ; or, s'il y a bien quelque chose à tirer de tout ça, c'est qu'en 2016, raison et faits ne comptent plus.

Comprenez-moi bien : je ne dis pas que les électeurs de Donald Trump sont irrationnels, loin de là. Ils ont sans doute de très bonnes raisons de voter comme ils l'ont fait. C'est à une échelle plus large que se situe le problème, qui se traduit notamment par le relativisme – tout se vaut, plus rien n'est vrai – et l'anti-scientisme – dont le climatoscepticisme de Trump est l'exemple le plus frappant.

Dans la communauté scientifique, le contrôle par les pairs s'opère au sein d'un espace de discussion rationnel, codifié par des procédures exigeantes en matière de méthodologie et de vérification et censé garantir l'accroissement du volume de connaissances – ou dit autrement, le progrès vers un plus grand degré de « vérisimilitude », c'est à dire là où l'on se rapproche de la vérité. Cela ne dispense pas de débattre, comme en témoignent les échanges virulents entre économistes. L'important est d'ancrer ces débats dans la raison, sur des procédures qui permettent d'éviter qu'on évacue les arguments d'autrui sur la base d'un simple désaccord avec leurs conséquences. Bref, cela vise à éviter le relativisme.

Cependant, la méfiance – parfois justifiée – à l'égard des discours d'experts, voire l'ignorance de certaines connaissances sociologiques et économiques fondamentales, conduit bien souvent les politiques à défendre des idées qui paraissent absurdes à ceux qui savent – je mets cette assertion en italique, car on pourrait discuter pendant des heures de cette notion. Quoi qu'il en soit, le contrôle de ces discours politiques, opéré par les médias fact-checkeurs – souvent critiqués pour leur fausse objectivité, qui dissimulerait des biais idéologiques – aurait dû permettre de souligner les affirmations fallacieuses et de décrédibiliser leurs auteurs. Cependant, dans le cas du Brexit comme de l'élection américaine, ce contrôle semble avoir produit l'effet inverse – sans doute parce qu'il a, encore une fois, été effectué n'importe comment en décrédibilisant les solutions les plus radicales pour le simple fait d'être radicales, et aussi parce que la vérité n'est plus considérée comme un absolu.

Tout au plus, aujourd'hui, peut-on observer des « co-vérités » concurrentes : les médias traditionnels et les experts (ou « pseudo-experts ») sont décrédibilisés, présentés comme les pantins de l'ordre établi, tandis que s'affirment en réaction des médias de « ré-information » – dont l'éthique journalistique, si on peut dire, se résume moins à une recherche d'objectivité qu'à l'affirmation militante d'une idéologie, souvent d'extrême droite. Cette idéologie se présente comme la réponse à la « pensée unique » véhiculée par l'immense majorité des médias mainstream – contrôlés par des grandes fortunes. Dans cette perspective, les théories du complot ne sont que la forme la plus visible de cette remise en question systématique des faits.

Le doute, principe à la base de la pensée occidentale contemporaine, s'est transformé en une réfutation automatique de toute connaissance scientifique.

La vérité et les discours politiques sont mis sur un pied d'égalité, accédant à une même prétention à refléter la vérité. Des sociologues et des économistes réputés montrent que l'immigration a un effet positif ? Qu'importe diront les médias pro-Trump ou pro-Marine Le Pen, qui insisteront sur les Mexicains et les Soudanais qui volent le travail des honnêtes gens, tout en critiquant des experts aux ordres de la pensée unique, qui un jour se verront contredits par l'émergence d'une « nouvelle vérité ».

Parfois, le rideau sophistique se déchire. L'UKIP, le parti très à droite sur l'échiquier politique britannique, a construit la campagne du leave autour de l'idée que le Brexit permettrait d'économiser 350 millions de livres par semaine, une somme qu'il faudrait réinvestir dans le système national d'assurance maladie. Les médias ont eu beau décortiquer le fonctionnement du budget européen pour démonter cette affirmation, cela n'a pas empêché les partisans du Brexit de s'appuyer sur cet argument. Ironie du sort, à peine le résultat du Brexit dévoilé, Nigel Farage lui-même a dû reconnaître le mensonge à demi-mot, avouant que cette promesse était une « erreur ».

Le doute, principe à la base de la pensée occidentale contemporaine, s'est transformé en une réfutation automatique de toute connaissance scientifique.

Comment expliquer un tel phénomène à l'heure où la mutualisation des connaissances n'a jamais été aussi facile du fait de l'accès quasi-instantané à l'information ? On pourrait penser a priori que les armes pour lutter contre les mensonges et les théories du complot n'ont jamais été aussi puissantes, et pourtant...

Un doute qui prétendrait exister pour lui-même et sans aucune contrainte peut facilement devenir une forme de nihilisme mental, une négation de tout discours. – Gérald Bronner dans « La démocratie des crédules »

Gérald Bronner, dans La démocratie des crédules, s'interrogeait dès 2013 sur le développement du relativisme à l'heure de l'information facilement accessible. Il revenait sur différents phénomènes permettant d'expliquer ce paradoxe. Prenons le développement d'Internet. S'il a massifié l'information, il a surtout facilité la confirmation des biais cognitifs des individus – c'est-à-dire la tendance à ne retenir et valoriser que les discours qui confirment les croyances préalables. Certes, l'information est plus facilement accessible mais cela ne signifie pas que les individus la « consomment » de manière équilibrée et diversifiée.

Une variable technologique entre en jeu : si, comme moi et comme 62 % des Américains, vous passez par les réseaux sociaux pour accéder à l'information, alors ce biais de confirmation a pu se doubler d'un biais de sélection. En effet, les liens proposés par Facebook – par exemple – sont sélectionnés par un algorithme qui s'appuie sur le profil socio-psychologique que le site s'est fait de vous, au gré de vos navigations et en fonction des contenus qui récoltent vos likes. Cela lui permet de vous proposer des contenus correspondant à vos opinions – afin de maximiser la probabilité que vous cliquiez.

Cette « bulle de filtrage », qui nous enferme dans une consommation homogène de contenus médiatiques, explique sans doute l'incrédulité des anti-Trump à la vue des résultats de l'élection américaine. Comment un type misogyne, raciste et grotesque a-t-il pu être élu malgré la publication de centaines d'articles mettant en évidence ses mensonges et le danger qu'il représentait ? Évidemment, sa victoire était difficile à voir venir si tout ce qu'on lisait allait dans le sens d'une décrédibilisation du nouveau président des États-Unis. En parallèle, il existe une autre « bulle », constituée de feeds Facebook remplis d'articles de Breitbart et de mèmes tirés de 4chan, dénonçant Hillary Clinton et l'establishment à grand renfort de Pepe the frog.

Pensez à ce bon vieux Lionel Jospin, qui avait eu le malheur d'être honnête, trop honnête, pour être en mesure de contrer les promesses de campagne de ses adversaires.

Par ailleurs, Gérald Bronner soulignait dans son ouvrage que le « droit au doute » devait s'accompagner également de devoirs en matière d'esprit critique, « parce qu'un doute qui prétendrait exister pour lui-même et sans aucune contrainte peut facilement devenir une forme de nihilisme mental, une négation de tout discours. » À cet égard, la position anti- establishment revendiquée par Donald Trump a été déterminante, car elle lui permettait de cristalliser les doutes à l'encontre de la doxa et du prétendu complexe scientifico-politico-industriel contre lequel il affirmait se battre. Ce faisant, Trump devenait le champion d'une Amérique qui souhaitait entendre une voix dissonante, une « autre vérité », et non celle répétée par les partis traditionnels, les médias et les experts. Dès lors, peu importe les mensonges, l'irrationalité ou l'incohérence de certains discours de Trump. Les multiples tentatives de le déconstruire, menées par ses opposants politiques et par les médias, étaient vouées à l'échec.

Le Guardian publiait, en réaction à l'élection, une tribune qui allait dans ce sens, titrée « Trumpland is a place where truth doesn't matter ». Katharine Murphy y revenait sur le rôle des médias qui, selon elle, ont fait leur travail en mettant très tôt en garde contre le populisme réactionnaire de Trump. Le même Guardian, à l'issue du Brexit, y voyait le signe de notre entrée dans une nouvelle ère : celle d'une « politique post-vérité ». Non seulement les médias ne sont plus en mesure de jouer leur rôle face au doute de plus en plus systématique à l'encontre de leur légitimité, mais plus ils cherchent à mettre en garde contre les manipulations et les mensonges des démagogues, plus ils sont décrédibilisés aux yeux des tenants de l'« autre vérité ». Quant aux camps qui s'attachent avant tout aux faits, comme celui du remain ou de Clinton – qui a eu le mérite, lors des débats, de renvoyer Trump à ses contradictions – ils se retrouvent condamnés à ne pas se battre avec les mêmes armes. Pensez à ce bon vieux Lionel Jospin, qui avait eu le malheur d'être honnête, trop honnête, pour être en mesure de contrer les promesses de campagne de ses adversaires.

Exercer son esprit critique, ce n'est pas opposer à une « vérité » qui nous dérange une pseudo-vérité faussement anticonformiste.

Il est évident qu'on ne peut pas prétendre épuiser le sujet en quelques lignes. J'admets bien volontiers que l'élection de Donald Trump n'est pas uniquement liée à cette ère de post-vérité, voire que ce nouvel état de fait n'est pas l'explication principale du choix des Américains. Le déclassement de millions d'entre eux – qu'il soit réel ou ressenti, ce qui revient au même à leurs yeux – a eu un immense rôle à jouer dans cette élection. Cependant, on peut néanmoins considérer cet événement comme une confirmation de notre entrée, bien effective, dans cette ère de la post-vérité, où faits et opinions se mélangent. Si certains veulent voir dans la victoire de Donald Trump ou du Brexit le triomphe des « petites gens » sur des élites de plus en plus critiquées et critiquables, il n'est pas certain que cette ère de la post-vérité soit l'amie de la démocratie. En donnant carte blanche aux démagogues les moins soucieux de la rationalité de leurs discours, elle ouvre la voie à des décennies de manipulations.

S'il est très difficile de savoir quelle réponse apporter, il semble important de souligner l'importance de distinguer le « droit au doute » de la crédulité. Ne plus être manipulé par l'establishment, mettre en doute des médias appartenant aux grandes fortunes industrielles, ce n'est pas céder aux sirènes de la figure critique la plus bruyante qui émerge dans le champ politique. Exercer son esprit critique, ce n'est pas opposer à une « vérité » qui nous dérange une pseudo-vérité faussement anticonformiste. Il y a de la place pour déconstruire rationnellement certains discours sans faire appel à des affirmations infondées. En avoir conscience est la première étape pour délaisser, dans les termes de Bronner, la « démocratie des crédules » au profit d'une « démocratie de la connaissance ».

Antoine n'est pas sur Twitter, car la vérité est ailleurs.

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