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LE NUMÉRO MODE 2008

La police des cheveux

La police religieuse iranienne, le Basij, dont la mission consiste à s’assurer que le peuple respecte le code islamique, est fière de sa tradition d’acharnement contre les femmes qui osent porter des tenues occidentalisées. Mais, très récemment, les...
25 mai 2008, 11:00pm

La police religieuse iranienne, le Basij, dont la mission consiste à s’assurer que le peuple respecte le code islamique, est fière de sa tradition d’acharnement contre les femmes qui osent porter des tenues occidentalisées. Mais, très récemment, les hommes sont également devenus les cibles des campagnes de communication ultraconservatrices et stylistiquement castratrices du Basij. Ce qui l’inquiète ? Les coiffures de plus en plus « pittoresques » arborées par certains jeunes hommes. Et elle a décidé de combattre cette mode avec le plus grand sérieux. Le style en vogue chez les jeunes de Téhéran, celui que le Basij est donc déterminé à écraser, c’est le

alias la crête. Bien que nous trouvions, en théorie, que cette coiffure pue du cul, nous estimons qu’elle ne mérite pas qu’on te coupe la main. Un simple rappel à l’ordre devrait suffire, non ?

Téhéran est la capitale de l’Iran, y compris pour ce qui est de la mode, et des centaines de magasins de fringues et de salons de coiffure se partagent la tâche difficile de transposer les tendances occidentales sans froisser le gouvernement conservateur. Malheureusement, ils y arrivent rarement et sont régulièrement fermés par un policier ou un politicien local énervé. Un directeur de magasin portant un polo rose pâle nous a affirmé, sous couvert d’anonymat afin d’éviter de provoquer l’ire du gouvernement : « Nous ne faisons que fournir à la jeunesse ce qu’elle demande. »

Mais une petite promenade dans les rues de Téhéran permet rapidement d’établir que la politique de tolérance zéro du Basij à l’encontre des coiffures stupides ne suffit pas à contenir un marché noir de la fausse crête, en pleine expansion. Au terme d’une longue quête, nous avons trouvé un salon de coiffure, dans le nord de la ville, qui nous a permis de photographier une crête en cours de fabrication. Celui qui se faisait coiffer s’appelle Hussan, un étudiant en médecine de 21 ans. Le coiffeur, lui, s’appelle Rodni, il coupe depuis 20 ans et se dit absolument choqué par les « mesures drastiques » prises à l’encontre de son corps de métier. Il nous a confié qu’il s’était fait expulser de la « Jordanie » (une banlieue de Téhéran) parce qu’il faisait cette coupe, et qu’il avait dû s’installer plus au nord, dans le quartier bourgeois.

La police de Téhéran poursuit son juste combat à sa manière très particulière. Il y a quelques mois, elle a organisé un défilé d’anti-mode pour tenter de communiquer avec les ados. Il n’y avait pas de mannequins humains, seulement leur version inanimée, portant des tenues représentatives de ce qui n’est pas islamiquement correct. On donnait également des conseils pour réaliser des coiffures plus… nettes, voire chiantes, et pour les filles, on présentait de nouveaux modèles giga top de tchador (le genre long drap noir entièrement couvrant). Quand nous avons rencontré le Sergent Sardar Ansar, de la police iranienne, il nous a expliqué : « Nous voulons servir de guide aux créateurs pour qu’ils répondent aux besoins de notre société. Nous ne voulons pas qu’ils puisent leur inspiration dans la télévision par satellite. »

Le centre commercial Golestan, au nord-ouest de Téhéran, est un aimant à ados, comme tous les centres commerciaux. Ils viennent de toute la ville pour faire du shopping et traîner. Dans la cour intérieure devant le centre, six agents de sécurité veillent sur ce qui semble être un lieu très calme. Il n’y a ni alcool ni drogues, juste des jeunes Iraniens qui boivent des jus de fruits frais et matent les filles qui passent en jouant avec leurs cheveux. On leur a demandé s’ils avaient déjà eu à affronter le courroux du Basij, et Hamid, 16 ans, nous a affirmé qu’on les embêtait souvent : « Une fois, j’ai été arrêté et conduit au centre du combat contre le vice. Ils m’ont rasé la tête, m’ont mis une amende de 200.000 rials (20 dollars) et ont appelé mes parents pour qu’ils viennent me chercher. La police a dit que la prochaine fois, ce serait la prison ! »

De l’autre côté de la ville, place Vanak, l’un des hauts lieux du shopping local, nous surprenons le Basij en pleine action. Il y a trois camionnettes garées autour de la place et chaque véhicule contient trois policiers hommes dans leur uniforme vert, et deux femmes dans le tchador noir réglementaire très couvrant. De loin, je les vois arrêter des jeunes filles pour leur parler de la longueur de leur manto et de leur foulard trop en arrière sur leur tête. Celles qui ont « dépassé les bornes » sont menées jusqu’aux camionnettes aux vitres teintées sur lesquelles est inscrit « Patrouille des Guides », pour une discussion plus poussée. Après quelques minutes, on les voit ressortir, l’air embarrassé, avec un nouveau tchador plus long et plus large.

Assez rapidement, les policiers remarquent un jeune d’environ 23 ans. Ils lui demandent de s’expliquer sur l’importante quantité de gel dans ses cheveux, et sur ce qui ressemble bien à un trou fait exprès dans son jean. Il répond qu’il est américain et qu’il ignorait que ce genre de choses pouvait être illégal. Explication acceptée, il échappe à la punition. Et soudain, les policiers se font violemment prendre à partie par une femme en tchador : « Pourquoi ne vous occupez-vous pas des vrais problèmes de Téhéran ? Comme les embouteillages et la criminalité ? - Normalement, ici, nous avons fini, répondent les policiers sans s’énerver_. Si ce n’est pas le cas,_ ajoutent-ils_, et il s’agit le plus souvent du fait de récidivistes, l’affaire passera devant un juge. Nous ne faisons que suivre nos ordres._ »

Quant à Rodni le coiffeur, pour s’opposer à la répression, il voudrait lancer un blog dans l’espoir de convaincre les jeunes Iraniens de porter les mêmes coupes débiles que tous les autres beaufs de la terre. Il voudrait obtenir l’url www.rodni.ir, mais il n’y croit pas trop. La police du vice et de la vertu virtuelle ne voudra pas.