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Le prisonnier du Niger

Le Niger est un gigantesque sac de nLe Niger est un gigantesque sac de nœuds, mais c’est le quatrième producteur mondial d’uranium; du coup, le géant industriel français Areva y fait sa popote. Le taux d’exposition à la radioactivité de ses employés...
9.2.08

Le Niger est un gigantesque sac de nœuds, mais c’est le quatrième producteur mondial d’uranium; du coup, le géant industriel français Areva y fait sa popote. Le taux d’exposition à la radioactivité de ses employés locaux est 40 fois supérieur aux normes de l’OMS… Le gouvernement nigérien s’en fout, il s’en met plein les fouilles et vient de vendre 122 nouvelles concessions d’exploration d’uranium dans le Nord Niger habité par les touaregs. Si ces mines sont exploitées, le Niger deviendra une immense plaie radioactive à la surface de la planète. Planqués dans les montagnes, quelques centaines de rebelles touareg luttent contre le gouvernement de Niamey, en partie parce qu’ils ne touchent pas une thune de l’exploitation massive des ressources de leur sol. Il est très difficile de savoir qui sont les rebelles du Mouvement des Nigériens pour la Justice, ce qu’ils veulent vraiment et s’ils sont manipulés, vu que la région Nord est interdite aux médias. D’ailleurs, deux journalistes nigériens risquent la peine de mort ou la prison à perpétuité pour avoir enfreint cette règle. Deux journalistes français d’Arte, eux, viennent d’être relâchés sous caution après une longue captivité. En 2005, François Bergeron a réalisé un documentaire sur Abdallâh Ag Oumbadougou, musicien et figure emblématique de la rébellion touareg des années 1990. Au vu de l’actualité, il a décidé de tourner un second documentaire. Il est reparti au Niger en août 2007 pour tenter de rejoindre le MNJ. Il n’atteindra jamais les montagnes. Pendant six semaines, il sera trimballé de cellule en cellule.

Nous étions onze dans la voiture. Des gars de Centrafrique, des mecs du Nigéria, des Algériens et deux touaregs qui se relayaient pour conduire le taxi-brousse. On a roulé de nuit. Initialement, j’avais dans l’idée de passer par Niamey, capitale du Niger, mais je savais que tous les journalistes suspectés de vouloir  approcher le Mouvement des Nigériens pour la Justice étaient systématiquement enfermés. J’ai donc contourné Niamey en passant par l’Algérie. Arrivé à Tamanrasset, au sud, dans le désert du Sahara, les choses se sont compliquées. Mon passeur n’était pas là, il m’a expliqué qu’il était surveillé par les services secrets algériens. J’ai poireauté quatre jours. Finalement, mes contacts du MNJ m’ont conseillé de descendre jusqu’à Arlit, dans le Nord du Niger, à 200 km de la frontière algérienne. C’était censé être plus facile. Je me suis débrouillé pour prendre un taxi-brousse, conduit par les deux touaregs, dont le fonds de commerce est précisément le trafic de migrants. Cette nuit-là, on a croisé des centaines de camions, des trafiquants d’essence, des voitures de migrants, ça roulait dans tous les sens. On se serait presque cru sur le périph’ un vendredi soir. À un moment, pendant le voyage, un des deux conducteurs est venu me voir et m’a montré une vidéo sur son portable. On voyait une soixantaine de 4x4 roulant en file indienne, dans les montagnes. Le type m’a expliqué: «

Ce sont les rebelles que tu veux voir. C’est nos frères. Il faut pas te faire attraper avec cette vidéo, l’armée vérifie tous les téléphones.

» Je ne savais pas encore que ce serait la seule occasion que j’aurais de voir ces Nigériens en mouvement pour la justice.

À Arlit, Mohammed, le guitariste d’Abdallah, un musicos porte-parole de la rébellion touareg des années 1990, est venu me chercher en moto. Chez lui, des femmes, plein de gosses, plein de vie. Je respirais. J’ai téléphoné aux rebelles des montagnes, mais d’après ce que j’ai compris à ce moment-là, ils étaient en pleine épreuve de force. Bref, j’étais pas vraiment leur priorité. J’ai vécu quelques jours avec la famille, les gens mangeaient peu. Bouillie de mil le matin et un peu de riz avec deux, trois carrés de viande le soir. Une fois, j’ai jeté sur un tas d’ordures des emballages de «Vache qui Rit» qui traînaient dans mon sac à dos. Quand je me suis retourné, les mômes suçaient les bouts d’alu triangulaire. Dehors l’armée patrouillait. On m’a raconté qu’ils pouvaient rentrer dans les maisons, la nuit, et embarquer tous les hommes. Moi j’étouffais un peu, je ne pouvais pas sortir. J’ai rencontré des passeurs, et avec eux, il était uniquement question d’argent. Je les ai interrogés sur Boutali, un des lieutenants d’Alambo, le président du MNJ. Ils se sont regardés furtivement, ils n’avaient pas vraiment l’air de connaître. J’ai senti le coup foireux et j’ai décliné leur offre.

À un moment, j’ai laissé tomber. Décidément pas d’ouverture du côté du MNJ. J’étais super déçu de rentrer bredouille, mais j’allais quand même repartir. J’ai trouvé un camion de transport de bétail, avec des travailleurs agricoles, qui partait pour Tamanrasset. À la sortie d’Arlit, contrôle de gendarmerie, ils ont fait sortir tout le monde. Je me suis mis à défaire mon turban pour ne pas qu’ils croient que j’essayais de me cacher. Ils ont trouvé la caméra dans mon sac, mon passeport français, j’ai été embarqué. Sans violence physique, mais c’était quand même stressant. Imagine-toi dix mecs autour de toi qui te gueulent dessus: «

Pourquoi tu es là? Si tu es français, tu es un agent d’Areva, tu es un espion!

» Heureusement, j’avais pris la précaution d’effacer de mon portable tous mes contacts du MNJ, et brûlé le synopsis de mon documentaire.

Les gendarmes m’ont livré aux forces armées. Les mecs étaient très nerveux, genre guerriers sous amphèt’. Ils m’ont conduit à 15 km de la ville et m’ont enfermé dans un petit baraquement sous un mirador avec mitrailleuse lourde, en plein désert. Flippant. Il n’y avait absolument rien, quelques barbelés et de la caillasse, à l’intérieur du camp un prisonnier touareg. Tu entends en permanence le bruit des armes. Tu apprends à chier avec une mitraillette pointée sur ton cul. Dans ces cas-là, il n’y a pas de place pour la peur, la peur, c’est quelque chose qui te dit qu’il faut que tu te barres vite fait. Quand tu sais que tu ne peux pas te sauver, ton esprit génère autre chose. Moi, j’étais en hyper observation, j’avais les yeux et les oreilles grand ouverts. J’analysais les tours de garde des patrouilles, les uniformes étaient assez disparates, il y avait peut-être des militaires du Nigéria. Un soldat écoutait RFI avec une petite radio pourrie, au moins j’avais des bribes d’infos… Dans ces conditions, tu dors très peu, tu te raccroches à tout, le vent, les chauves-souris, le gros ventilateur qui fait un bruit phénoménal. Mon compagnon d’infortune, le touareg, m’a dit qu’il était là parce qu’il avait des problèmes de papiers avec son véhicule. Je l’aurais presque cru. Plus tard, j’ai appris que les touaregs munis d’un téléphone satellite étaient systématiquement embarqués.

Au bout de cinq jours, trois Toyota-mitrailleuses ont débarqué. Crissements de pneus, les mecs sont entrés dans le baraquement, ils m’ont montré du doigt: «

Toi, tu nous suis!

» J’étais presque content. Après un bout de route, on a atteint une caserne militaire. Le commandant m’a demandé de mettre mon turban et de le relever jusqu’aux yeux, à la touareg. Dès qu’il a eu le dos tourné, tous les soldats, intrigués par ma présence, m’ont interrogé en tamachek, la langue touareg. Je ne répondais pas. «

Si tu es français, tu n’as rien à faire ici, tu es un agent d’Areva, un espion, un complice du MNJ. Nous, les complices, on les tue!

» Dans le dos de leur chef, les mecs ont fait le geste de me mitrailler. Je n’en menais pas large. Leur commandant était une espèce de gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, béret vissé sur la tête, paire de Ray-Ban, visage fermé. Quand il était là, personne ne bronchait. On est repartis, quarante kilomètres de brousse pour rejoindre trois gros camions-canon. Il y avait une soixantaine de soldats, c’était un poste avancé. Trois heures d’attente en plein cagnard. Même cinéma, dans le dos du boss, les mecs ont menacé de me tuer. Ils étaient carrément énervés. Je ne suis pas d’un naturel parano, mais je pense que la question de me buter s’est sérieusement posée.

J’ai commencé à accepter cette idée. C’est bizarre. J’ai demandé à aller pisser, je me suis éloigné pour que dans mon champ de vision, il n’y ait plus aucun militaire. J’ai regardé le désert, les épineux, il y avait un lézard qui courait sur le sable. Là, j’ai vécu une espèce de truc plus ou moins mystique, j’ai eu l’impression que mon esprit se rapprochait du minéral. Le désert est une puissance qui te dépasse, je me suis dilué dedans, en quelque sorte. J’ai fini de pisser. Un coup de fil, nouveau départ, j’ai appris que j’étais «transféré», sûrement pour des interrogatoires. Les militaires, là-bas, étaient plus jeunes, moins tendus aussi. Le jeune commandant m’a même offert des dattes et de l’eau, en me recommandant de manger. Je devais commencer à marquer sérieusement du visage.

Nous sommes arrivés de nuit à Agadès, j’y ai été mis en caleçon, et direct en cellule. Un mètre cinquante sur trois, avec une ouverture à barreaux qui donnait sur l’extérieur. C’était infesté de moustiques. Quand tu es dans un élevage de moustiques, tu ne dors pas. C’est une vraie torture, ton corps est entièrement boursouflé. À un moment, je me suis roulé par terre; il y avait une espèce de poussière, je m’en suis foutu sur le corps pour me protéger, comme une bête sauvage. C’est un miracle si je n’ai pas le paludisme, enfin, en tout cas, je n’ai pas encore eu de crise. Dans l’après-midi, interrogatoire avec deux commissaires, je ne voulais pas dire pourquoi j’étais là, vu les récentes menaces sur les journalistes. Ils m’ont affirmé: «

Tu connais des gens du MNJ, tu es sur écoute depuis longtemps, depuis Paris.

» Moi, je me dis que si c’était pas du bluff, l’armée nigérienne bénéficie d’une qualité surprenante d’écoutes téléphoniques. On peut s’interroger sur ceux qui lui fournissent cette technologie.

Au bout de deux jours, on m’a fait sortir de la ville. On a franchi de nombreux barrages. À un péage, j’ai vu une femme avec un boubou orange. Elle m’a fait un grand sourire. C’était la première femme que je croisais depuis longtemps, ça m’a fait du bien. On se raccroche à ce qu’on peut. On est parvenus à un autre village, à mi-chemin entre Agadès et Niamey, en pleine nuit. Là, on a attendu un autre transfert qui n’est jamais venu. Les gars étaient ennuyés. Ils m’ont livré à la police du village. Je me suis retrouvé dans la seule cellule carcérale du coin, toujours en caleçon. On m’a fait rentrer dans un truc tout noir, la grosse porte métallique s’est refermée sur moi. Ça puait. Je pataugeais dans un truc qui n’avait pas la consistance de l’eau. Quand mes yeux se sont habitués à l’obscurité, j’ai vu deux mecs, accroupis juste devant. Il y en avait un qui était à poil, l’autre en short. L’homme nu se trouvait dans une drôle de position. Je me suis accroupi près de la porte, plic, ploc, paf les moustiques. J’ai essayé de m’éventer comme je pouvais. Les mecs ne dormaient pas, on s’est mis à papoter. «

Moi, je suis là parce que je devais de l’argent à un ami qui a appelé la police. Lui, il est là parce qu’il a abusé d’une femme.

» Le mec nu a essayé de se lever, mais son poignet droit était menotté à sa cheville gauche. Il a sauté d’une patte à l’autre et il s’est vidé la vessie devant moi. Sur le sol, il y avait trois bons centimètres d’excréments. La cellule ne devait pas avoir été nettoyée depuis facilement dix jours. Pas le cœur de vérifier ma théorie auprès des deux autres. On est restés là-dedans toute la nuit. Le jour s’est levé. Avec la chaleur, l’odeur est devenue irrespirable. On suffoquait, on s’est tous collés à la porte.

En début d’après-midi, on est venu me tirer de cet enfer. Voyage dans une simple voiture. Arrivée à la gendarmerie centrale de Niamey. Nouvelle nuit en cellule, nouveaux amis moustiques. Au petit matin, on m’a présenté au colonel. J’ai décidé de dire toute la vérité. La stratégie du silence buté n’avait pas vraiment fonctionné, jusque-là. J’ai raconté mon documentaire, mon périple, il m’a écouté attentivement: «

Il y a deux métiers très dangereux: militaire et journaliste. Vous avez pris beaucoup de risques. On va vous garder avec nous.

» On m’a installé dans une petite pièce, avec un lit de camp. On m’a donné à manger. J’ai même eu le droit à du Coca. Je ne savais pas encore que j’allais passer un mois, dans le plus grand secret, à l’intérieur de ce petit bureau de la gendarmerie d’Agadès. L’armée voulait me récupérer. J’ai été emmené au tribunal militaire, qui s’est déclaré incompétent pour mon affaire. Jamais ils ne m’ont dit de quoi j’étais accusé, jamais ils n’ont présenté de preuves.

Mes amis à Paris se sont activés d’une façon phénoménale, ils sont rentrés en relation avec de nombreux artistes et un collectif s’est monté, avec, entre autres, Manu Chao, Youssou N’Dour, Manu Dibango, NTM, MC Solaar, Amadou & Mariam, la Mano Negra. Ils ont bousculé les protocoles, ils ont même projeté de faire un Zénith pour me soutenir… Entre autres officiels, Bernard Kouchner et Jérôme Clément, le patron d’Arte, Bernard Zekri d’I-Télé, ont écrit des lettres… Le gouvernement nigérien ne discutait plus du tout avec la diplomatie française locale, ils venaient de virer le directeur général local d’Areva, Dominique Pin, et avaient suspendu l’antenne de RFI pendant deux mois. Les négociations pour ma libération se sont faites dans le secret. Maître Soulé, un avocat nigérien, s’occupait de moi. J’ai appris, mi-figue mi-raisin, qu’il était aussi l’avocat de Kadhafi.

Libéré le 5 octobre à 17h. 17h30, debriefing à l’ambassade de France. 19h30, dîner avec mon avocat et les gens du centre culturel. 20h30, arrivée à l’aéroport—j’ai eu le droit au salon présidentiel, suprême ironie. 21h30, l’avion décolle. Je ne retournerai pas au Niger, je suis officiellement et définitivement expulsé du pays pour «atteinte à la sûreté de l’État et complicité avec l’ennemi», que je n’ai jamais vu…