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Vice Blog

TRAFIC DE MÉDICAMENTS AU CAIRE

17.5.11

Il y a quelques semaines, ma copine Simone et moi sommes entrés dans un magasin de timbres qui se trouvait dans un cul-de-sac, pas loin de la rue Talaat Harb, au Caire. Ça sentait la colle et la naphtaline. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais les rares magasins de philatélie que je connais sont toujours sales et bordéliques. Le magasin était vraiment miteux et il y faisait une chaleur écrasante. Alors qu'on passait au crible les enveloppes jaunies par le soleil, on est tombé sur un passeport libyen.

Omar, le vendeur, qui avait à peine la place de mettre une caisse enregistreuse dans sa boutique, ne savait même pas qu'il y avait un passeport dans son magasin. On a acheté le passeport et on lui a demandé « Vous en avez d'autres ? » Il a répondu qu'en cherchant bien, « on devrait en trouver », puis il a immédiatement appelé un mec qui refourguait des passeports de gens morts. Une heure plus tard, on a chopé deux autres passeports, celui d'Ihab Ahmed, un jordanien, et celui de Fatima Sheehad, feu-citoyenne des Émirats Arabes Unis.

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Comme ça avait été vraiment facile d'obtenir nos passeports au marché noir, on s'est dit qu'il fallait qu'on trouve un autre truc illégal à faire. Alors, on a décidé de faire une petite expédition pharmacologique.

On s'est entraînés à jouer les escrocs pendant toute une journée, et je dois reconnaître qu'on est plutôt doués. Vers la fin de l'après-midi, j'avais les médicaments suivants dans mon sac à dos :

Une boîte de 30 mg de Motival (les pauvres gays du coin étant friands de ces petites pilules roses, on s'est dit qu'elles allaient nous rapporter un max de thunes) ; trois plaquettes de bromazépam 2 mg ; une boîte de sédatifs Hypnor ; cinq plaquettes de tranquilisants Zolam ; une boîte de Restolam 5 mg ; une boîte de Restolam 1 mg ; trois flacons de Valpal (l'injection par voie intraveineuse est possible selon la température ambiante) ; deux boîtes de Solpadéine soluble et une boîte de Solpadéine en gel ; une tablette d'Eurocox 200s (vous arrivez à suivre ?) ; et 20 pilules de Tramadol. La liste est bien-sûr loin d'être exhaustive.

La plupart de ces médicaments ne passeraient pas la frontière américaine. Ils sont de qualité médiocre et provoquent une accoutumance. Aussi, avec le monopole des « Big Pharma » occidentales, l'Egypte se retrouve avec un surplus de médicaments.

J'ai dépensé environ 100 livres égyptiennes (soit 17 dollars américains) pour la pléthore de médicaments qui se trouvent dans mon sac. Aux Etats-Unis, j'aurais dépensé 1000 dollars pour cette merde, si ce n'est pas plus. L'Egypte se retrouve face à une situation unique : 30 % de son économie provenait du tourisme et malheureusement, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'égyptien moyen souffre désormais plus qu'avant le soulèvement du pays. Les petites pyramides pour touristes ont été remplacées par des autocollants « 25 janvier ». Malgré ses désirs d'unité, l'Egypte a bien changé. Avec l'occupation militaire plus que douteuse, les mensonges et la corruption font le quotidien de l'Egypte.

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On nous surnommait très souvent « les espions américains » dans les rues du Caire. On nous racolait devant des boutiques d'huile d'hibiscus et de papyrus. La technique de vente des locaux est assez unique : ils prennent tous cet air « affecté » qui met les gens mal à l'aise. Une fois, le propriétaire d'un magasin nous a proposé du thé, mais on a gentiment décliné son offre. Il nous a alors montré une photo de son grand-père malade pour tenter de nous faire culpabiliser. « Mon arrière grand-père a monté cette affaire tout seul. J'ai trois enfants à nourrir. » Il a aussi sorti une photo d'un mec qui pose à côté de Mohammed Ali. D'un air sournois, il a ajouté « C'est mon père avec mon américain préféré. » On a vu plusieurs fois la même photo dans la ville. Ce mec devait avoir beaucoup d'enfants.

C'était tous les jours le même scénario. On entrait dans une pharmacie et Simone faisait semblant de boiter pendant que je l'aidais à monter les escaliers. L'été dernier, elle s'était brûlée la jambe avec le pot d'échappement d'une moto et ça lui avait laissé une grosse cicatrice. Alors on racontait qu'elle avait subi une grave opération du genou et qu'elle devait prendre des antidouleurs très forts, voire des opiacés. En gros, on était juste deux pauvres étrangers sans ordonnance.

Le mec de la dernière pharmacie était extrêmement méfiant et on a dû insisté longtemps. Comme il avait l'air braqué, on a sorti un petit morceau de papier tout déchiré avec le nom d'un hôpital gribouillé en arabe. Le fait qu'on ne parle pas arabe nous rendait plus crédibles. Un autre pharmacien avait écrit ce mot après qu'on ait réussi à le convaincre des déficiences mentales de Simone. Si quelqu'un hésitait à nous donner ce qu'on voulait, on lui montrait cette « ordonnance ». C'était notre carte-maîtresse.

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J'ai hurlé : « On est allé à l'hôpital mais ils n'en avaient plus ! S'il vous plaît, regardez-la. Elle n'arrive même pas à marcher ! ». Un employé lui a apporté un tabouret, elle s'est très lentement assise dessus. « Je vais voir ce que je peux faire, » a répondu le mec tout en fouillant nerveusement dans ses deux vieilles armoires poussiéreuses. Elles devaient dater de l'époque de Nasser et pouvaient s'écrouler d'un moment à l'autre. Il nous a filés du Célébrex mais on en avait déjà plein dans notre sac. Je lui ai dit qu'elle en avait déjà pris et que ce n'était pas assez fort, alors il a regardé à nouveau et a sorti deux plaquettes de Tramadol. Il est possible de crever de ces trucs ; une plaquette (soit environ huit pilules) et vous embarquez pour un long, long sommeil. Il nous a fait payer 15 livres égyptiennes, à savoir moins de trois dollars et ensuite on s'est barrés.

De retour dans la rue Talaat Harb, des chats miaulaient, affamés, bien qu'ils aient mangé tous les rats aux alentours. Une meute de chiens galleux gardaient leur territoire, près d'une station essence en ruine. Les ordures étaient entassées sur le bord de la route. Le spectacle était vraiment sordide. Un garçon vêtu d'un baggy et d'un doo-rag vendait des pistolets en plastique sans le cran de sûreté orange, les mêmes qui sont interdits en Irak. Quand on est passé devant, quelqu'un a ironisé « Bienvenue en Egypte ! » On ne s'est pas retournés parce qu'on savait qu'il allait nous suivre si on le regardait. Mais il l'a quand même fait. Il criait « Barbie » en regardant Simone. Tout le monde nous regardait. Plus tard, on a entendu une petite explosion (il devait y avoir une fête pas loin) et les gens ont applaudi.

On a eu envie de se faire un dernier petit cadeau avant de rentrer. Il restait une pharmacie près de notre auberge que l'on n'avait pas encore visitée. En fait, il y a une pharmacie dans les tous les coins au Caire, il y en a même trop. Cette fois, Simone a simulé un léger tremblement et on a recommencé notre petite manipulation mentale. « Je viens juste d'arriver de Vienne et je n'arrive pas à dormir, pourriez-vous m'aider ? Mon médecin en Autriche me donne du Zopiclone. Vous en avez ? Je peux appeler mon médecin si vous voulez. J'ai des insomnies. » Elle s'est mise à trembler légèrement, elle a fermé les yeux, et elle a fait semblant de perdre connaissance. On est sorti avec une boîte de somnifères.

MITCH SWENSON