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Interviews

Le narcotrafiquant anglais qui a vendu de la dope partout, même en prison

Thomas McFadden refourguait de la cocaïne à tous les backpackers de La Paz.
03 juillet 2014, 8:00am

La prison de San Pedro (Photo : Niels Van Iperen)

En général, quand on se fait arrêter pour trafic de drogue, on profite de cette parenthèse pour arrêter – au moins un peu – d'enfreindre la loi. Mais Thomas McFadden, mec de Liverpool arrêté en 1996 à l'aéroport de La Paz en possession de 5 kilos de cocaïne, a vécu ses 4 ans et demi d'emprisonnement à San Pedro d'une toute autre manière. Il a continué ses activités illégales comme au temps où il était libre, n'hésitant pas à faire visiter la prison à des touristes à qui il ne manquait jamais de vendre un peu de coke en souvenir.

L'écrivain australien Rusty Young a écrit un livre, Marching Powder, qui revient sur l'histoire de McFadden ; celle-ci devrait prochainement être adaptée au cinéma. On sait même depuis le mois dernier que Chiwetel Ejiofor, la tête d'affiche de 12 Years a Slave, incarnera McFadden à l’écran. Mais comme je suis impatient, je n'ai pas voulu attendre la sortie de l’adaptation, et ai préféré aller poser des questions à McFadden en personne à la place.

Je l'ai appelé chez lui, en Tanzanie, où il est né et possède aujourd'hui une ferme. Il a commencé par me raconter pourquoi il avait décidé de quitter Liverpool afin d’entrer dans ce monde étrange où l'on avale des sachets de poudre pour gagner sa vie.

« Mes parents adoptifs me menaient la vie dure, c’est pourquoi je suis parti de chez moi à 15 ans pour m’installer en Inde avec un pote du coin. » C'est aussi simple que ça.

Avoir 15 ans et être en fugue dans un pays étranger, ce n'est pas la meilleure situation quand il s’agit de trouver un job ; de fait, McFadden s’est rapidement retrouvé à court d'argent. Heureusement pour lui, il fit la rencontre de Mathias, ami Sri Lankais qui venait de perdre ses jambes au combat aux côtés des Tigres tamouls. Ce dernier lui présenta un groupe de riches Indiens prêts à l'initier au business de la drogue.

« J'étais très jeune. Je faisais ça pour m'amuser. J'allais m'acheter des trucs, j'achetais de l'or... Bizarrement, je ne faisais pas ça pour l'argent. »

Thomas McFadden (à gauche) et son ami Rusty Young, dans la prison bolivienne de San Pedro. Photo : Simone Camilleri

Contrairement à un apprenti plombier, on n'a jamais trop le droit à l'erreur lorsqu’on débute dans l’exportation de substances illégales en grandes quantités. McFadden a commencé sa carrière en transportant de l'héroïne jusqu’au Maroc, avant de la faire passer vers l’Europe. Sa nouvelle activité ne l'intimidait pas plus que ça ; il la voyait comme un jeu, un jeu à peine dangereux.

Selon les situations, il choisissait la technique la plus adaptée pour passer les douanes. Parfois, il avalait les sachets de dope ; de temps à autre, il les scellait puis les cachait dans une valise à double fond. « Chaque méthode peut servir à un moment ou à un autre. »

Je lui ai demandé s'il se considérait comme un bon trafiquant. « Oui, j'étais bon », m'a-t-il répondu. Il était hilare. « Ce n'est pas comme aller faire ses courses – c'est compliqué de faire passer de la dope. Quand un mec t'attend de l'autre côté de la douane, et que toi tu as trois kilos de drogue entre les mains, il vaut mieux avoir des tripes et ne pas être con. »

Quoique les tripes et l'intelligence entrent forcément en jeu, il existe aussi une quantité astronomique d'imprévus. Ceux-ci ont failli mener McFadden à beaucoup d’arrestations. « Une fois, je faisais la queue pour monter à bord d'un avion, en Inde, lorsqu’un flic m'a tapé sur l'épaule et m'a demandé de le suivre. J'ai fait mine de l'ignorer. Heureusement, l'avion était sur le point de décoller. J’ai vite franchi la douane et ils n’ont pas eu le temps de m'arrêter. »

McFadden savait désormais que les autorités le surveillaient. À son retour, il a décidé de déménager.

Une cuisine, dans la prison de San Pedro. Photo : Niels Van Iperen

Il a donc choisi l'Amérique du Sud comme nouveau terrain de jeu, en commençant par le Brésil, avant de s'installer en Bolivie où il a switché de l'héroïne à la cocaïne. À ce stade, il avait revu ses priorités : il passait désormais de la came pour « gagner [sa] vie, pas juste pour [s]'amuser », et son avidité le mit bientôt dans une situation similaire à celle qu'il avait fuit en emménageant à l'autre bout du monde.

À La Paz, capitale de la Bolivie, McFadden s’est mis à filer des pots-de-vin à un chef de la police locale. Ça a marché quelque temps, puis le commandant a fini par trahir McFadden et a envoyé une équipe le cueillir à l'aéroport en possession de 5 kilos de cocaïne. Il a été arrêté, interrogé, placé en détention, et tous ses biens ont été confisqués par les gardes. Dans son estomac flottaient 70 grammes de coke non coupée.

McFadden a été condamné à une peine de 6 ans et 8 mois à San Pedro. La prison est à l'image de la société bolivienne : elle gratifie ceux qui ont de l'argent. Ces derniers peuvent s'y offrir des avantages comme un accès à la télévision 24h/24, ou la possibilité de coucher avec des prostituées. Certains détenus disposent de leurs propres restaurants et boutiques. Aussi, les plus chanceux vivent avec leurs familles à l'intérieur même de la prison.

Un détenu de San Pedro en train de fumer du crack

On trouve aussi des pauvres à San Pedro. Les détenus sont en réalité obligés de payer pour tout, même pour leur nourriture et le loyer de leurs cellules. Ceux qui n'ont rien sont SDF au sein même de la prison, et dorment à même le sol. McFadden est passé par là à son arrivée. « Le premier jour, je n'avais rien sur moi. J'ai dû dormir par terre. Le sol était couvert de merde. »

Mais avec l'aide de quelques détenus plus généreux que les autres, ainsi que celle d'un prêtre anglican et des bénévoles de l’association caritative Prisoners Abroad, McFadden a pu se relever. On lui prêta de quoi louer une cellule et il s'adapta progressivement à sa nouvelle vie de détenu.

Il découvrit alors que de la cocaïne était produite à San Pedro. La majorité des détenus ayant également été arrêtés pour trafic de drogue et les gardes étant presque tous corrompus (la prison a été nettoyée depuis, notamment en raison de la publication de Marching Powder), les prisonniers avaient le droit de produire des quantités industrielles de cocaïne au vu et au su de tout le monde. La coke était produite à l'intérieur de la prison, puis vendue à l'extérieur ou consommée par les détenus, tandis que les plus pauvres d'entre eux se contentaient de fumer les résidus du processus de production.

McFadden avec des « touristes » et deux autres détenus

McFadden est parvenu à se faire sa place dans cette économie clandestine en organisant des visites guidées de la prison à l’issue desquelles il proposait à ses « touristes » d'acheter la cocaïne de San Pedro. Via le bouche-à-oreille et à une petite allusion dans le Lonely Planet d’époque, McFadden se retrouva bientôt avec près de 70 visiteurs quotidiens. « Les gens prévoyaient en général de visiter plusieurs villes d’Amérique du Sud. Mais étrangement, ils finissaient tous par passer l’intégralité de leur séjour à La Paz. »

Tous les ans, à la Saint-Jean, les Boliviens font la fête. À la prison, les visites se transformaient en soirées improvisées où se croisaient narcotrafiquants redoutés et étudiants occidentaux. « C'était fou, la Saint-Jean », m’a confié McFadden, arguant que j'avais « raté un truc incroyable ».

Parmi les touristes se trouvait Rusty Young, qui faisait le tour du pays à l'époque. Celui-ci s'est vite lié d'amitié avec McFadden. Fasciné par son histoire, il décida de rester trois mois dans la prison afin de rédiger ce qui allait devenir Marching Powder.

Rusty et McFadden aujourd'hui. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Rusty Young

McFadden a été relâché en 2000, aux deux-tiers de sa peine, et est parti en Colombie avec Rusty pour finir le livre. Puis, il est rentré en Grande-Bretagne. Une fois arrivé, il a été confronté à un pays très différent de celui qu'il avait quitté. « Les choses avaient beaucoup changé. Il y avait des cyber-cafés, des salons de thé et tout était devenu extrêmement cher. »

Après trois années de recherche d'emploi infructueuses, McFadden a pris la décision de revenir en Tanzanie, sa terre natale. Aujourd'hui, il est l’heureux propriétaire de 2 800 poulets. Une carrière classique donc, de narcotrafiquant à fermier industriel en passant par guide touristique dans la pire prison d’Amérique du Sud. Il a deux enfants, dont un garçon de 6 ans nommé Rusty, en hommage à son ami, et une petite fille d'un an. Après plusieurs années d'addiction, il est désormais clean. « Ce fut difficile. Mais heureusement, j’ai des amis comme Rusty qui ont su m'aider. »

Avec la vie qu'il a eue, on pourrait imaginer McFadden sur le point de repartir à l'aventure, laissant sa nouvelle vie en Tanzanie pour s’installer à Belize ou vendre des yachts sur la côte croate. Mais à l'écouter parler depuis sa maison africaine, on comprend qu'il a enfin trouvé un endroit où il se sent chez lui.

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