Hier, près de 200 000 Brésiliens ont manifesté à travers le pays pour protester contre la hausse des prix des transports publics et, de manière plus générale, contre la vie chère, la corruption et les inégalités au Brésil. De violents affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de police. À un an de la Coupe du monde 2014 qui se tiendra dans le pays, les manifestants dénoncent déjà le coût exorbitant de l’événement et ses conséquences sur la vie des citoyens brésiliens. Les événements d’hier ont fait figure de mouvement de contestation le plus important dans le pays depuis celui de 1992 contre la corruption du gouvernement de l'ex-président Fernando Collor de Melo. Cet article, publié quelques jours plus tôt, relate les manifestations qui se sont déroulées ces dernières semaines à São Paulo et qui représentent, pour certains, le début d’un mouvement de contestation similaire à celui qui se déroule actuellement en Turquie.
En 2012, lors de la Journée nationale pour le transport gratuit au Brésil, une manifestation massive contre l’augmentation des tarifs des transports publics – le Mouvement pour les transports gratuits (MPL) à São Paulo – avait prévenu les autorités : si les prix augmentaient, la ville se retrouverait paralysée. Le 1er juin dernier, les tarifs ont augmenté de 0,20 réaux brésiliens (0,06 €). Comme promis, le MPL a appelé les habitants de la ville à manifester. Depuis la première manifestation le 6 juin, les rues principales de São Paulo ont été le théâtre de nombreux affrontements violents entre la police et les étudiants. Dans les semaines qui ont suivi, trois nouvelles marches ont été organisées.
Nous nous sommes pointés à la première manifestation devant le théâtre municipal, dans le centre-ville, autour de 16 h 30, le jeudi 6 juin. Le soleil se couchait alors que la foule de manifestants était de plus en plus compacte. « Danse, [M. le Maire Fernando] Haddad, danse jusqu’à ce que tu tombes. Nous sommes tous unis contre l’augmentation des tarifs de bus », était l’un des premiers chants entonnés par la foule. Les battements des tambours DIY fabriqués à partir de pots de peinture ont suivi. Le maire Fernando Haddad était la cible de la plupart des chants. L’un d’eux disait : « Haddad, connard, baisse les tarifs. » Une fille munie d’un mégaphone criait : « Goiânia, Natal et Rio de Janeiro [trois villes brésiliennes] ont pris les rues d’assaut aujourd’hui. Et nous voilà, on est venus se promener en centre-ville. » Une fois la foule assez compacte, la manifestation organisée par le MPL s’est mise en marche autour du centre-ville, rassemblant toujours plus de gens à mesure que le cortège progressait.
J’ai assisté à de nombreuses manifestations, mais je n’avais jamais vu un truc si dense et intrépide. Même à l’occasion d’autres marches du MPL à São Paulo, on n’avait jamais vu autant d’anarcho-punks. Il y avait un grand nombre de membres du Black Bloc. Arrivés devant la mairie, les manifestants ont chanté : « Haddad fils de pute, ces tarifs sont trop élevés. » Pendant la marche, des vitrines de magasins et des murs avaient été tagués du fameux « A » anar. Lorsque nous avons atteint l’avenue Prestes Maia, j’ai cru que nous allions nous diriger vers la station de métro d’Anhangabaú. Mais des gens ont couru vers l’avenue du 23-Mai, une grande artère de circulation qui compte dix voies. C’est là que les choses se sont compliquées.
La circulation en provenance du tunnel s’est retrouvée bloquée. Les manifestants ont occupé deux des voies de l’autoroute. Drapeaux et banderoles brandis en l’air, le MPL a paralysé la ville à 18 h 40. La police, qui s’était contentée jusque-là d’observer, a fait son apparition. De l’autre côté de l’autoroute, en direction du centre-ville, j’ai vu les premiers flics protégés par les forces anti-émeutes. Les grenades lacrymogènes ont commencé à fuser à 18 h 53. De nombreux manifestants ont alors choisi de retourner au terminal de bus de Bandeira, tandis que d’autres essayaient de les en dissuader : « Restez ici, restons ici, putain ! ». Alors que les forces de l’ordre nous balançaient leurs grenades, des manifestants ont érigé des barricades enflammées le long de l’autoroute. Raphael, notre photographe, prenait des photos de la police qui se rapprochait dangereusement de nous pendant que je prenais des notes. On a essuyé une salve de balles en caoutchouc. C’était impressionnant. Les policiers tiraient à environ 20 mètres de nous. J’ai par la suite croisé un autre journaliste qui s’était pris une balle en caoutchouc. Je peux vous dire qu’il était véner. Juste après, une grenade a explosé juste à côté de nous. Des gens couraient dans tous les sens, paniqués.
On se serait cru dans un film de guerre. L’autoroute était vide, sombre, couverte de feu et de brouillard. Des hélicoptères survolaient la scène. J’ai vu des gens apeurés avec leurs sacs de courses, au téléphone, qui ne savaient pas où se réfugier. La police anti-émeutes avançait en rang serré, boucliers au-dessus de la tête. La police militaire la suivait de près. Les manifestants se sont dirigés vers l’avenue Paulista, en direction du Musée d’art de São Paulo. Nous avons fait une petite halte. Nos yeux pleuraient à cause des lacrymos. Nous crachions, tout nous brûlait, le nez, la gorge. Un photographe a laissé tomber l’idée de s’aventurer vers les manifestants et est rentré dans un bar afin de se passer de l’eau sur le visage. Raphael a failli s’évanouir. Je me sentais mal, et une femme a débarqué de nulle part avec une bouteille d’eau qu’elle m’a tendue pour que je me lave les yeux. Tous les passants avaient le regard rougi et se couvraient le nez avec leur tee-shirt.
L’embouteillage a commencé à se dissoudre, mais l’avenue du 23-Mai était encore pleine de barricades. Des policiers tentaient d’éteindre les feux, parfois en étouffant les flammes sous leurs semelles. Lorsqu’on est arrivés au niveau de la Fondation Getulio Vargas, dans l’avenue du 9-Juillet, on a aperçu une poubelle en feu et une benne à ordures retournée. On s’est dépêchés et on est arrivés sur l’avenue Paulista. Là, on a vu une fille terrifiée, en pleurs. En état de choc, elle se tenait contre un kiosque. Je lui ai demandé ce qui s’était passé et elle m’a répondu qu’elle s’était retrouvée au milieu d’une « fusillade ». Je lui ai expliqué ce qui se passait et assuré qu’elle pouvait partir sans problème dans la direction que je lui ai aussitôt indiquée. Je ne sais pas si elle l’a fait.
Dans l’avenue Paulista, la situation n’était pas meilleure. D’habitude pittoresque, la rue était en bordel. La bouche d’une station de métro avait été vandalisée, des poubelles retournées et deux camions de police détruits. L’un d’eux brûlait. À l’aide d’un extincteur, un policier a réussi à éteindre les flammes. Des badauds prenaient des photos et filmaient la scène, mais ils ne semblaient pas avoir peur – ils avaient plus l’air de touristes qui s’amusaient d’une situation insolite. La rue était complètement bloquée par les manifestants et leurs barricades de déchets enflammées.
Près du centre commercial de Pátio Paulista, les grenades explosaient. J’ai entendu dire que certains manifestants avaient pénétré à l’intérieur et l’avaient fait fermer. Certains protestataires ont traversé la place Amadeu Amaral, où la police anti-émeutes est devenue encore plus agressive. Les rues étroites rendaient la circulation chaotique. Un mec qui avait l’air d’être le chef hurlait aux conducteurs : « Arrêtez ce bordel, putain ! Dégagez ! » et donnait des ordres tels que : « Brigade 1, 2, en avant. » On a rejoint les manifestants, qui ramassaient plus de déchets pour élever de nouvelles barricades. Il était 20 h 35.
Les gens ont commencé à se disperser. Nous avons décidé d’en suivre quelques-uns qui se dirigeaient vers la station de métro de Vergueiro. Tout le monde est entré dans le métro en chantant et les agents de sécurité se sont raidis, bâton à la main. Ils ont tenté d’arrêter les premiers manifestants qui avaient sauté les tourniquets. Tout s’est gâté, une nouvelle fois. Hommes et femmes continuaient à affluer sur les quais, tandis que certains se disputaient avec les agents de sécurité à cran. Une fille a prétendu que l’un d’eux l’avait traitée de « négresse ». La situation a dégénéré. Coups de bâtons, cris, verre brisé, avec des gens qui couraient dans tous les sens. Le visage d’un type était en sang. Au beau milieu du conflit, j’ai réussi à tourner cette vidéo :
Lorsque l’affrontement a touché à sa fin, la station s’est vidée et elle a été fermée. Il était 21h04 (le métro de São Paulo ferme d’habitude après minuit). Quelques minutes plus tard, une femme de ménage qui travaillait dans la station de métro est sortie en urgence et s’est engouffrée dans une voiture de police. Un morceau de verre avait touché son œil gauche. J’ai demandé à un agent de sécurité s’ils avaient arrêté quelqu’un. Il m’a répondu que non mais que ce n’était pas l’envie qui lui en manquait. Raphael et moi avons estimé qu’il était l’heure de rentrer, mais en discutant avec un photographe et des policiers, nous avons appris qu’il se passait quelque chose dans la rue de Consolação. On a pris un taxi avec une fille qui se rendait à Paulista. On est descendus dans l’avenue Brigadeiro Luís Antônio, avant de retourner à la place Ciclista à pied. On était crevés, on avait mal aux pieds et aux jambes, on avait faim, soif et besoin d’aller aux toilettes, mais on ne pouvait pas y penser. Quand nous sommes arrivés sur place, les sections des polices militaire et anti-émeutes quittaient l’endroit alors que des journalistes télé interrogeaient des passants. Comme il n’y avait aucun signe de manifestation, on a décidé qu’il était vraiment temps de rentrer. Selon la police, 2 000 personnes ont participé à la manifestation et 15 personnes ont été arrêtées. Bien que cette fois-ci, les grands médias aient explicitement mentionné le MPL – et pas seulement un groupe d’« étudiants délinquants » comme ils le font d’habitude –, ils ont attribué les affrontements à une forme de vandalisme perpétré par un groupe de punks. Je pense qu’on peut en effet attribuer la rixe à la présence massive d’anarcho-punks, mais elle pourrait également être le produit de la réaction litigieuse de la police contre le blocage de la rue du 23-Mai. Ou peut-être des deux combinés.
La deuxième manifestation, qui s’est déroulée le vendredi 7 juin, était plus calme parce que la police anti-émeutes est intervenue rapidement, avec ses méthodes douteuses. Dès que les manifestants ont pris d’assaut Pinheiros, l’une des autoroutes les plus importantes et les plus chaotiques de São Paulo, les grenades lacrymogènes ont jailli. São Paulo était une nouvelle fois paralysée. Affaiblie par la brutalité de la police, la foule s’est dispersée. Ce jour-là, la police a estimé le nombre de manifestants à 5 000, alors qu’elle en avait compté 10 000 le premier jour et 15 000 le troisième.
La troisième manifestation s’est déroulée la semaine dernière, dans l’avenue Paulista. Après s’être pris une bonne quantité de gaz lacrymo dans la figure ces derniers jours, des personnes distribuaient des masques jetables. Pendant que les manifestants se réunissaient, un membre du MPL négociait le parcours du mouvement avec le colonel Marcelo Pignatari, chargé de la sécurité ce jour-là. Il m’a expliqué que la police anti-émeutes n’était pas de sortie et que tout se passerait bien, du moment que les manifestants se comportaient bien.
En descendant la rue Consolação, les manifestants scandaient des slogans, criaient et incitaient les gens qui les observaient depuis le trottoir à les rejoindre. Des officiers de police se tenaient bras dessus, bras dessous pour former une barrière humaine. Quelques minutes plus tard, il s’est mis à pleuvoir et les gens ont commencé à chanter : « Venez sous la pluie combattre l’augmentation. » Des rues alentour avaient été prises d’assaut par des centaines de manifestants, portant le nombre de participants à 20 000, selon le MPL. Quand la foule est arrivée au centre-ville, des gens ont jeté des pierres sur un bus avant d’y foutre le feu. Alors que je suivais le MPL pour la troisième fois, j’ai été frappé par la lenteur avec laquelle la police prenait des initiatives. Puis, bingo : une multitude de bombes ont explosé en l’air, lancées en direction de quiconque se trouvait là. Près de vingt personnes ont été arrêtées ce jour-là. Parmi elles, des journalistes et des étudiants. La police a affirmé qu’elle traquait des « vandales » potentiels sur Internet. En plus de ça, la police a elle-même annoncé la présence d’agents en civil qui infiltrent les manifestations pour identifier les personnes qui pourraient être « des casseurs », une expression utilisée constamment par la police.
Jeudi dernier, le ministère public de São Paulo a informé les citoyens de la ville qu’ils allaient demander au maire et au gouverneur de ramener les prix au tarif précédent, soit 3 réaux brésiliens [1,05 €], et ce pendant 45 jours, pour que le MPL de São Paulo arrête de manifester. Le MPL a annoncé que si le tarif revenait à son ancien prix, ils organiseraient une marche pour célébrer ça. On dit que la police y sera présente en masse et n’hésitera pas à avoir recours à la violence. On verra bien.
Ci-dessous, une vidéo de la manifestation de jeudi :
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